Dakar : FSM 2011 : la souveraineté alimentaire en Afrique, enjeu de liberté

Publié le par dan29000

 

 

 

La souveraineté alimentaire en Afrique, un enjeu de liberté et de développement

 

 

La recrudescence des révoltes résultant de l’augmentation des prix des denrées de première nécessité révèle la permanence d’enjeux communs aux pays du sud en général et des pays africains en particulier. Ces prix comme ceux du pétrole sont devenus hypersensibles aux spéculations dans certains grands pays producteurs ainsi que de leurs conjonctures politiques et environnementales, et les Etats sont de plus en plus incapables de peser sur ces prix qui affectent les populations, notamment les plus vulnérables.

Pourtant, l’alimentation est avant tout un enjeu de souveraineté et de liberté ! Et la Liberté et la souveraineté d’un peuple s’expriment d’abord par l’alimentation qui conditionne l’existence, le bien être et le devenir individuel et collectif.

Alors que le monde n’a jamais été aussi riche et aussi avancé, la faim y a atteint des niveaux jamais égalés avec 925 millions de personnes souffrant désormais de faim chronique en 2010, et 24.000 morts de faim ou de sous alimentation par jour dont 10000 enfants (source FAO). Dans ce « Village planétaire » où les droits de l’homme sont convoqués si facilement pour donner des leçons d’humanisme et de conscience, comment peut-on vivre un paradoxe si choquant et si hypocrite ?
Faire de la réduction de la faim un Objectif du Millénaire pour le Développement ne suffit pas. Les crises alimentaires successives et les flambées conjoncturelles des prix des céréales fondamentales comme le riz et le blé donnent un visage encore plus dramatique à un phénomène tout aussi structurel qu’inacceptable.  En effet, la faim et la malnutrition sont surtout révélatrices des injustices et inégalités qui caractérisent les relations économiques internationales dans une logique capitaliste perpétuant la mise sous tutelle des pays du sud et de leurs peuples.

Le paradoxe d’un système économique productiviste et générateur de faim est depuis longtemps dénoncé. Il produit par la même une destruction de l’environnement et des moyens de production dans les pays du sud soumis à la satisfaction des besoins des marchés du nord. Les équilibres écologiques et sociaux sont ainsi désormais remis en question dans les pays du sud dont les peuples désespérés souffrent du délabrement accéléré de l’agriculture et de la pêche. La certitude de l’épuisement prochain des ressources et la croissance démographique constituent les ferments de crises violentes accentuées par une gouvernance au moins partiellement complice du système rentier si négatif pour des pans entiers des sociétés directement exposés à l’appauvrissement.

Au-delà des facteurs de crise propres à leur activité et aux contraintes internes aux pays, ils sont victimes de l’organisation d’un système global d’échanges qui les introduit de force dans un libre échangisme, véritable esclavage économique soutenu par les pays du nord et leurs multinationales. L’Organisation Mondial du Commerce s’appuie sur ce principe considéré comme une vertu alors qu’il constitue la clé de voute du système de domination. En effet, comment des petits paysans ou pêcheurs du sud peuvent-ils concurrencer des multinationales qui peuvent avoir le poids économique et financier d’Etats ou de régions entières ? Le paradoxe suprême est que les pays du sud qui en sont les victimes l’ont signé tout en en subissant les affreuses conséquences. Celui-ci révèle le manque de pensée propre et de courage pour assumer l’indépendance économique.

La souveraineté alimentaire est un concept qui prend le contre pied de la logique d’extraversion qui a sous-tendu les politiques économiques et sociales des pays africains depuis l’indépendance. Elle s’articule aux réalités du monde paysan africain qui invitent à la reconnaissance de valeurs et de pratiques consubstantielles au type de société et à son mode de fonctionnement familial. Pourtant, elle a été développée au milieu des années 90 par les mouvements sociaux paysans du nord comme Via Campesina et le Forum de la Souveraineté Alimentaire des Peuples qui inspirent encore aujourd’hui avec le mouvement altermondialiste les positions des organisations paysannes africaines porteuses de la revendication pour la sécurité et la souveraineté alimentaire (wikipédia). La preuve est ainsi donnée que la souveraineté alimentaire est une question universelle. Elle signifie la possibilité et la nécessité pour des populations à toute échelle, ainsi que des Etats, de mettre en œuvre les politiques agricoles les mieux adaptées à leur culture et à leurs besoins spécifiques. Définie ainsi, la souveraineté alimentaire devient un enjeu fondamental pour l’Afrique, exposée plus que jamais aux effets des crises alimentaires cycliques. Elle permet de se donner une ambition supérieure par rapport à la notion de sécurité alimentaire qui met en exergue la disponibilité et l’accès à une nourriture suffisante et de qualité.

L’Afrique est depuis le siècle dernier le continent le plus dépendant du point de vue de l’alimentation avec une proportion de 30% de la population qui souffre de la faim (source FAO). La faim chronique et la malnutrition y ont des conséquences graves depuis des générations et cela va au-delà des images d’enfants éthiopiens ou nigériens mourants devant les écrans de télévision. Elles ont des conséquences sur la santé mentale et physique de millions d’Africains ainsi que sur les performances de tout ordre.

Maitriser les moyens de production propre ou renoncer à la souveraineté alimentaire

Les raisons de la faim et de la malnutrition en Afrique sont connues. Il s’agit d’abord des déficits alimentaires conjoncturels et parfois cycliques liés aux variabilités du marché mondial de certaines céréales d’importation auxquelles les pays sont surexposés, et à l’irrégularité des saisons pluviales dont dépendent les productions dans beaucoup de régions africaines.

Les facteurs structurels de la dépendance alimentaire du continent sont plus pesants. Même si l’Afrique ne présente pas les densités démographiques extrêmes de régions rurales ou deltas fluviaux asiatiques, ses taux de croissance de 2,5 à 3% par an font craindre les conséquences d’un gonflement important de la population qui a atteint le milliard alors qu’elle n’était que 750 millions au début des années 2000. Avec une densité moyenne de 32 habitants au Km2, l’Afrique dépasse l’Amérique latine et les projections démographiques pour les 30 prochaines années (un milliard 450 millions dans 30 ans) croisées à la dégradation de près de 72 % des terres cultivables de l'Afrique subsaharienne et de 31 % de ses pâturages limitent gravement le potentiel de production et de souveraineté alimentaire (Sokona, Afrik.com). S’y ajoutent les changements climatiques dont les impacts liés à plusieurs paramètres vont toucher les capacités de production locale. La pêche qui est un des secteurs contribuant à la sécurité alimentaire et à la fourniture en protéines animales en Afrique est aujourd’hui l’objet de tous les pillages par les flottes étrangères et par les pratiques de pêche non réglementées auxquels s’ajoutent les changements climatiques qui par la salinité, l’acidité, la destruction des nurseries et la remise en question des équilibres biochimiques et biologiques contribuent à limiter l’avenir des ressources halieutiques et de leur exploitation.

Pourtant, malgré la fragilité des écosystèmes et les agressions multiples, l’Afrique est le seul continent où l’on dispose encore de suffisamment de terres, de ressources pour satisfaire ses propres besoins. Même si pour les besoins de l’agriculture, la partie des sols qui contient des nutriments est relativement mince, le continent enregistre la plus faible utilisation d’intrants agricoles, notamment les fertilisants : on utilise 7kg de fertilisants à l’hectare alors que l’Asie en est à 70kg de fertilisants par hectare. L’augmentation de la productivité ne se fait ainsi que par l’accroissement des surfaces emblavées démultipliant la demande en terres. Les mêmes déficits sont observés pour la maitrise de l’eau et l’irrigation qui demandent des ressources financières et des investissements à grande échelle garantissant une révolution agricole paysanne.

Ces difficiles conditions de production ont entre autres facteurs, généré une déstructuration des sociétés paysannes de plus en plus confrontées à l’exode de leur forces vives et à une déperdition des mémoires technologiques et culturelles. A cela s’ajoute la déconnexion avec une urbanisation fulgurante qui au lieu de constituer un moteur de l’agriculture par une demande croissante, développe des logiques de consommation extravertie qui accentue la dépendance alimentaire par rapport à l’extérieur du continent. Et comme l’Afrique devient très vite un continent urbain, cette déconnexion est rédhibitoire avec des villes qui sont nourries de l’extérieur.

Fragilisé par le croisement de facteurs humains, physiques et écologiques, le potentiel de construction d’une véritable souveraineté alimentaire en Afrique subit également les conséquences d’une demande mondiale insatiable en terres cultivables. Les terroirs agricoles africains les plus originaux sont envahis ou menacés par des multinationales et entrepreneurs asiatiques, américains et européens, prêts à transformer les paysans en ouvriers agricoles taillables et corvéables. Depuis quelques années, une razzia mondiale des terres cultivables est organisée avec d’énormes superficies qui sont achetées ou négociées avec les Etats ou les communautés locales pour développer de nouvelles cultures d’exportation au détriment des productions locales. Les Etats eux-mêmes se donnent des ambitions importantes pour produire du biocarburant et lutter ainsi contre une autre dépendance, celle du pétrole.

La renaissance et le développement de l’agriculture africaine sont les principales conditions de la souveraineté alimentaire pour l’Afrique. Elles dépendent à leur tour fortement du contrôle, de la sécurisation et de la régénération des sols, d’une révolution technologique maitrisée et d’un investissement massif dans l’agriculture paysanne et l’exploitation familiale.

Souveraineté alimentaire : tout dépend de la souveraineté politique et culturelle

Si l’Afrique est le continent le plus dépendant en matière d’alimentation, le vrai problème de l’Afrique, c’est la souveraineté tout court.

Cinquante ans après la vague des indépendances, le continent peine à assumer sa souveraineté politique. La démocratie y est encore une construction superficielle et aléatoire tandis que les pays du nord profitent de la faiblesse de légitimité sociale des Etats et de leur pauvreté intellectuelle et financière pour leur imposer leur agenda et leurs priorités. Les crises politiques et électorales de même que les conflits d’origines diverses constituent les révélateurs de la difficile construction de l’Etat Nation un peu partout. Malgré la conscience générale que l’unité du continent et son intégration peuvent être l’accélérateur de son développement, les avancées dans ce domaine sont timides et biaisées par un déficit de leadership et de courage politique. La soumission aux institutions multilatérales et à leur logique globalisante traduit le manque de vision et de pensée propre adossée aux intérêts spécifiques du continent.

La souveraineté politique doit s’exercer sur les ressources naturelles du continent. Devant l’épuisement des matières premières et l’érosion de la biodiversité dans tous les milieux physiques, l’Afrique constitue pour les pays du nord, la Chine et l’Inde, un continent indispensable pour leur croissance économique. En plus des sols de plus en plus convoités, les ressources naturelles de tous ordres attirent les grandes puissances et les multinationales qui s’invitent dans les conflits internes au continent pour mieux contrôler les espaces et les moyens de leur production.

La souveraineté politique doit s’exprimer par la définition de politiques et stratégies commerciales conformes aux intérêts de l’Afrique et de ses peuples, forcés à entrer dans la compétition mondiale avant même de satisfaire leurs propres besoins d’alimentation et ceux de leur entourage. Pour cela, l’intégration par le bas, les échanges locaux, la coopération sud-sud doivent primer sur les rentes d’exportation qui aujourd’hui encore dictent la construction des grandes infrastructures, la construction de la diplomatie économique, et les partenariats définis mais surtout subis par le continent africain. Les progrès notés ces dernières années sur le volume des échanges entre pays africains démontrent ouvrent la voie à un inversement des tendances à l’extraversion qui ressortissent d’une culture coloniale et néocoloniale bien ancrée.

La faim et la malnutrition en Afrique sont également alimentées par les conflits politiques et sociaux et leurs conséquences sur les déplacements de population, la destruction des écosystèmes et des équilibres sociaux nécessaires à la production agricole par les mines et l’insécurité.

Pour réduire sa dépendance économique et gagner le pari de la souveraineté alimentaire, l’Afrique est également condamnée à développer une industrie performante tournée vers ses propres besoins et s’appuyant sur la transformation des produits locaux et la maitrise de technologies enchâssées aux cultures locales. La croissance urbaine du continent avec la naissance de grandes régions urbaines en même temps qu’une petite urbanisation périphérique doit également donner au patriotisme économique tout son sens. En effet, ces millions de consommateurs peuvent être le moteur de progrès économiques internes durables si les mutations culturelles font prendre conscience du piège de l’extraversion des modes de consommation.

Mais la révolution agricole paysanne demeure la condition indispensable à la souveraineté alimentaire qui en constitue à la fois un facteur et une résultante. Elle doit promouvoir une agriculture familiale modernisée, s’appuyant sur des techniques protégeant le sol, l’eau et le climat, partout dans le monde mais surtout en Afrique où ce modèle est encore proche de la réalité actuelle. Elle demande une participation centrale des organisations paysannes connaissant leurs intérêts et ancrées socialement, et un engagement résolu des Etats et de leurs partenaires et composantes.

Plusieurs entités d’Enda Tiers Monde au Sénégal, en République Dominicaine, en Ethiopie, en Inde, travaillent à l’émergence d’une culture politique paysanne et la mise en œuvre de technologies humainement et écologiquement soutenables. Le Forum Social Mondial qui se déroulera du 6 au 11 février 2011 à Dakar doit être l’occasion de mobiliser des acteurs significatifs autour de cette cause essentielle pour l’Afrique, et de réfléchir à une stratégie d’impulsion d’une véritable souveraineté alimentaire à l’échelle régionale, nationale et locale.

 

Par Dr Cheikh Guèye
Equipe Prospective et Stratégies internationales
Secrétariat Exécutif Enda Tiers Monde

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