17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 00:55

Les zones d'ombre de Squarcini, le patron du « FBI à la française »

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89
Augmenter la taille du texte

Deux livres révèlent de nombreux détails sur « le Squale » à la tête de la Direction centrale du renseignement intérieur. Rue89 en publie des extraits.

Bernard Squarcini, dit « le Squale », est un des hommes les plus puissants de France. Il sera aussi le premier, parmi les pontes de « l'Etat UMP » fustigé le 19 février par François Hollande, à tomber en cas de victoire du candidat socialiste, selon ce que confie un de ses très proches conseillers, « off the record ».

Au sein-même de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), sa propre maison, Bernard Squarcini est de plus en plus contesté par ses troupes.

Témoin, cette manifestation de policiers organisée vendredi 16 mars dans le hall de Levallois-Perret, où siège la DCRI. Un événement rarissime, motivé notamment par la personnalité controversée du chef.

Premier patron de la DCRI – structure créée par Nicolas Sarkozy un an après son arrivée à l'Elysée en fusionnant la Direction de la surveillance du territoire (DST) et les Renseignements généraux (RG) –, Squarcini a la particularité d'exercer ses fonctions tout en étant mis en examen dans une affaire éminemment politique, le scandale Woerth-Bettencourt.

Tarnac, un fiasco pour la DCRI

Deux livres sortis dernièrement nous en apprennent de belles sur ce « grand flic » pour le moins décrié.


« Tarnac, magasin général » de David Dufresne

Dans « Tarnac, magasin général », de David Dufresne, Squarcini est un personnage à la fois secondaire et primordial. Ancien de Libération et de Mediapart, Dufresne a rencontré des dizaines de témoins pour bâtir un récit passionnant de l'affaire. Parmi eux :

  • Julien Coupat, soupçonné d'avoir saboté la caténaire d'un TGV ;
  • le procureur Marin ;
  • chacun des « mis en cause » de Tarnac ;
  • sans oublier Thierry Fragnoli, le juge d'instruction, qui leur a fait signer leurs dépositions d'un stylo « J'aime la SNCF ».

Squarcini est un personnage parmi d'autres, mais son rôle est primordial : l'affaire était supposée montrer l'éclatante efficacité de la nouvelle DCRI. C'est un fiasco, que Dufresne résume à merveille dans un récit à la première personne appuyé sur de nombreuses pièces du dossier.

« Il n'est pas corrompu, il est compromis »


« L'Espion du Président » d'Olivia Recasens, Christophe Labbé et Didier Hassoux

Dans le deuxième livre concernant Squarcini, « L'Espion du Président », pas ou peu d'effets de style. Le premier tirage de ce livre, sous-titré « Au cœur de la police politique de Sarkozy », comprenait même de nombreuses coquilles – témoignage de l'urgence et du secret dans lequel il a été composé.

Ses auteurs, trois journalistes (Olivia Recasens et Christophe Labbé du Point et Didier Hassoux du Canard enchaîné) ont enquêté pendant des mois sur Bernard Squarcini, avec un luxe de précautions.

On apprend d'ailleurs en les lisant les moyens d'échapper à la surveillance toujours plus sophistiquée de la DCRI.

Comme Dufresne, les trois investigateurs ont rencontré, en secret, de nombreux subordonnés de Squarcini. Pour protéger ces derniers, eux les désignent par de faux prénoms, lui leur donne des noms de modèles de motos.

Dufresne montre que Squarcini, en tant que patron de la DCRI, a mis en pratique dans l'affaire Tarnac une conception de la police proche de celle de « Précrime » chez Philip K. Dick dans sa nouvelle « Minority Report » : mettre les gens hors d'état de nuire avant même qu'ils ne passent à la délinquance. Le Squale lui confie, à mots couverts, avoir agi ainsi sous pression de Beauvau et de l'Elysée.

Recasens, Hassoux et Labbé explorent les facettes les plus mystérieuses de ce très proche de Nicolas Sarkozy. Dans leur livre, une déclaration d'un subordonné de Squarcini laisse songeur :

« Depuis l'arrivée de Sarkozy, il pense être fort, très fort, trop fort peut-être. Il ne se rend plus compte. Je ne dis absolument pas qu'il est corrompu. Je dis qu'il est compromis. »

 

  1. Bernard Squarcini et Tarnac
  2. Bernard Squarcini et Alexandre Djouhri
  3. Bernard Squarcini et la Corse

Extraits de « Tarnac, magasin général », de David Dufresne, éditions Calmann-Lévy.

Le ton badin de Bernard Squarcini était sa marque de fabrique. Squarcini surjouait le flic à l'ancienne, le Corse de grands chemins, le Tonton flingueur remixé, sa corpulence et sa calvitie lui donnant des faux airs de Bernard Blier. Il avait traversé les années, et les tempêtes, et les scandales, en partie grâce à sa verve : un flic qui fait le spectacle, une source surinformée qui garantit le bon mot qui tue, un patron à gouaille, c'est toujours utile.

Squarcini incarnait ces grands flics dont on tire les meilleurs films, de ces personnages troubles dont on ne sait plus bien s'ils sont sortis d'un polar ou si le polar s'est inspiré de la réalité.

« Mais alors, vous travaillez où, maintenant, monsieur Dufresne ? » , demanda-t-il lors de notre premier rendez-vous. « C'est marrant comme vous êtes, les journalistes ! On dirait des abeilles qui butinent. On ne sait jamais qui est où, qui travaille pour qui… Les journalistes changent tout le temps, maintenant ! » [...]

De temps en temps, Squarcini s'assurait que le café convenait et lançait des pistes. Son talent résidait à faire croire que chacune tombait du ciel, qu'il savait tout sur tout, mais par hasard, et que, tiens d'ailleurs, ce qu'on venait de dire lui faisait penser à quelque chose… Comme s'il n'y avait ni fiche, ni rapport, ni réunion, avant nos rendez-vous. Son naturel était renversant. Du genre :

« Ça ne vous rappelle pas le mouvement situationniste Os Cangeiros, tout ça ? »
« Vous devriez aller à Chambéry… »
« Et cette histoire de tract, à Forcalquier, vous en avez entendu parler ? »
« Et les attaques au cocktail Molotov d'ANPE, au début des années 2000, ce serait pas le groupe Coupat ? »
« Et les distributeurs de billets, sabotés à coup de colle, pas lui non plus ? » »

Venir chez Squarce, comme d'autres l'appelaient, c'était comme venir à la boutique. Il y avait toujours quelque chose à en tirer, un nouvel article à prendre et à pondre. Et si on revenait bredouille, on pouvait s'amuser en scrutant dans la presse quel confrère avait fait la razzia avant. Os Cangeiros, Chambéry, Forcalquier, ANPE, ça finissait toujours en devanture, quelque part, à la télé ou en pages intérieures d'un quotidien. [...]

Quand Squarcini n'indiquait pas des filons, il glissait une anecdote sans aucun rapport, comme ça, pour détendre l'atmosphère, partager un souvenir, et mieux botter en touche. Des noms fusaient, Nicolas Sarkozy, dont il était devenu le fidèle lieutenant, Yvan Colonna, dont il avait été l'un des artisans de l'arrestation, Yves Bertrand, l'indéboulonnable patron des RG qu'il avait longtemps servi ; du name-dropping, comme ça, pour épater la galerie.

Ça pouvait passer par un rire, un sous-entendu, un hochement de tête ; c'était parfois grossier, parfois insidieux, toujours parlant, jusqu'à ce que l'évidence éclate. Si Bernard Squarcini avait accepté de me voir, c'était aussi pour une autre raison : exonérer son service. Il le répétait :

« Je vous parle parce que, sur Tarnac, nous n'avons pas été consultés. »

C'était une image. Pas consultés, ça signifiait pas écoutés. Par qui ? Le Squale ne le disait pas, mais c'était simple à saisir : par ceux qui, au ministère, avaient décidé de l'opération. Croire ou non à cette version n'était pas la question.

Comme quand il assurait que Sarkozy était tombé de sa chaise le jour des interpellations à Tarnac, qu'il n'était au courant de rien, en déplacement dans l'Est ou quelque chose comme ça… [...]

Pour démontrer que la DCRI n'était pour rien dans Tarnac, il suffisait de remonter le temps, expliquait Squarcini. Pas besoin d'aller bien loin, proposait-il, juste quelques mois avant la création du service, lors de la fusion de la DST, qu'il dirigeait, avec la direction centrale des Renseignements généraux, dont Joël Bouchité était le patron. C'était en 2007 et, dans les coulisses, c'était les grandes manœuvres.

« Bien sûr, il y avait des petites choses, mais toute cette extrême gauche violente qui revenait, ça n'avait rien à voir avec l'ambiance des années 1970-1980 », lâcha-t-il.

« Seulement, Bouchité, aux RG, il a tout fait pour faire savoir sur quoi ses hommes bossaient. Les RG refusaient la fusion. Selon eux, il fallait garder deux services. La DST et eux. Toute cette agitation autour de l'ultragauche, tous ces rapports RG qui fuitaient dans la presse, c'était leur chant du cygne… »

Invariablement, la sentence Squarcini tombait : cette affaire, la DCRI ne l'avait pas voulue. C'était le fruit d'un héritage RG puis d'un emballement du ministère de l'Intérieur. Cette affaire était au confluent d'intérêts qui dépassaient les principaux intéressés, ceux de Tarnac comme ceux de Levallois. Jolie explication. En contrebas, au pied de l'immeuble de la DCRI, un bar à salades pour bobos complétait le tour de passepasse.

Avec son style champêtre, toit végétal et enseigne verte, La Ferme de Levallois se donnait des allures de Tarnac-sur-Seine.

« Le lendemain des sabotages », reprit-il, « il y a eu une réunion de crise place Beauvau, avec nous, avec la PJ, avec le patron de la SNCF, Guillaume Pépy, avec Michèle Alliot-Marie, et les gendarmes ».

« L'ordre était clair : il fallait sauver le soldat Pépy. Au ministère de l'Intérieur, le patron de la SNCF était là, affolé. Alliot-Marie nous mettait la pression : les syndicats de la SNCF grognaient, les usagers grognaient, ses directeurs grognaient. Il y avait une ambiance de citadelle assiégée là-dedans.

Pour être franc, pour nous, le déclenchement de l'affaire, c'était trop tôt. On a donné ce qu'on avait à l'état de maturité qu'on avait. » [...]

Quelque temps plus tôt, Bernard Squarcini avait indiqué une piste. Elle ouvrait un abîme.

« Comment on traque les terroristes »

Exclusif. Le chef du contre-espionnage dévoile les secrets de sa méthode.

Bernard Squarcini : « La DCRI surveillait ces individus depuis longtemps.
Nous savions ce qu'ils faisaient, avec qui ils étaient en contact – en France et à l'étranger. Assez pour savoir que ce groupe se situait dans les prémices de l'action violente ; le stade où les choses peuvent basculer à tout moment.

Le Point : Autrement dit, vous êtes intervenus préventivement. D'où le reproche qui vous est adressé sur l'absence de preuves…

Bernard Squarcini : J'assume ce qui a été fait. Notre mission consiste à détecter les personnes dont le comportement présente des risques pour
l'Etat et la société, à les surveiller pour anticiper le moment où elles seront tentées de passer à l'acte et à intervenir pour éviter des drames. Que les citoyens soient rassurés : nous ne fabriquons pas de dossiers ! »

Bernard Squarcini, Le Point, 12 mars 2009.

Dans son bureau, le Squale affirmait que cette interview au Point, il avait tout fait pour la retarder. Il avait traîné les pieds, dit « on verra demain », repoussé trois fois, et puis, il avait reçu une consigne. De qui ?

Le policier refusait de le dire ; fallait pas pousser non plus. Deux possibilités s'offraient : Nicolas Sarkozy ou sa ministre de tutelle, Michèle Alliot-Marie ; eux, ou leurs intermédiaires. J'insistais, en pure perte ; mais les hautes sphères, oui, c'était ça.

Pour cet entretien au Point, il était en service commandé, basta. Il fallait sauver la police, monter au créneau, assurer le service après-vente, que les citoyens soient rassurés. Squarcini voulait simplement qu'on sache qu'on lui avait forcé la main. Peut-être voulait-il se désolidariser en catimini de la ligne officielle, celle de Beauvau, et avoir les coudées franches pour charger Alliot-Marie ? Et si c'était ça, le message réel qu'il voulait me faire passer ?

Restait un fait. Cette histoire de citoyens rassurés, c'était là la vraie fabrication. C'était là l'une des clés de l'affaire. On ne montait plus de dossier de toutes pièces, on enduisait le bon peuple de peur et de talc. La fabrication s'était déportée sur le client. Cette interview, supposée siffler la fin de la contestation sur l'enquête, en était une démonstration éclatante.

 

Lire la suite sur RUE 89

Lire aussi notre récent article sur l'un de ces deux livres,ICI

Partager cet article

Published by dan29000 - dans actualités
commenter cet article

commentaires

AGENDA

GARCIA MARQUEZ EST MORT :

DISPARITION D'UNE LEGENDE LITTERAIRE, l'auteur de "Cent ans de solitude", "Chronique d'une mort annoncée, fut Prix Nobel de littérature en 1982, romancier, nouvelliste, journaliste, scénariste et initiateur du "réalisme magique". Il était l'un des romanciers majeurs du 20e siècle.

ALES, bibliothèque La rétive : vendredi 18 à 19 h, projection du film de Gillo Pontecorvo, QUEIMADA

NANTES, place de Bretagne : samedi 19 à 15 h Manifestation pour la réunification de la Bretagne

NANTES, NDDL, ZAD : dimanche 20 à 10 h, Fosses noires, sortie plantes sauvages, les comestibles et les toxiques.

PARIS, concorde : jeudi 24 à 18 h, rassemblement pour les 60 ans de MUMIA ABU JAMAL, deux jours avant la manif international de PHILADELPHIE

MANOSQUE, théâtre Jean le bleu : samedi 26 à 17 h, rencontre avec Leila Shahid,soirée AFPS, en Palestine, il est temps que l'Europe impose le droit.

PARIS, bastille : TCHERNOBYL DAY, manif déambulatoire samedi 26 à 14 h, place de l'arsenal

 

Recherche

LECTURES

RESISTANCES

Tags

ECRANS

SORTIE EN SALLES le 16 AVRIL, notre article le 14.

 

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog