De la pornographie en Amérique, un essai de Marcela Iacub, chez Fayard

Publié le par dan29000

pornographie-en-amerique.jpgIl y a déjà quelques années, nous avions découvert dans les colonnes de Libération les articles pertinents de Marcela Iacub sur les animaux. Articles passionnants qui donneront ensuite "Bêtes et victimes et autres chroniques de libération" chez Stock en 2005. 

Puis ce fut un roman, assez inattendu, pour cette chercheuse du CNRS, "Aimer tue" la même année et toujours chez Stock. Un premier roman mettant en scène un psychiatre et nous donnant matière à réflexion avec une force rare sur huit cas cliniques d'histoires d'amour qui se finissent mal, en général... L'originalité parfois effrayante de l'auteur nous donnait alors l'envie de lire un autre roman.

Hélas, notre juriste et chercheuse née en Argentine, ne nous a pas encore donné ce plaisir.

Pourtant entre deux apparitions toujours remarquées à la télévision, elle publia "L'Empire du ventre : Pour une autre histoire de la maternité" en 2004 et "Par le trou de la serrure. Une histoire de la pudeur publique, XIX-XXIe siècle" en 2008 tous les deux chez Fayard.

C'est cet éditeur qui nous propose aujourd'hui un brillant essai sur "la liberté d'expression à l'âge de la démocratie délibérative".

Tout un programme !

Vu d'Europe, les Etat-Unis sont le pays de la liberté d'expression. La libéralisation de la parole politique est absolue. Cela peut faire rêver dans l'hexagone, surtout en ce moment, où les procès de militants ou de blogueurs se multiplient pour paroles ou écrits non conformes à l'orthodoxie capitaliste ambiante.

Rappelons ici le texte du premier amendement de la constitution américain dont ce livre nous parle souvent :

 

« Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l'établissement ou interdise le libre exercice d'une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit qu'a le peuple de s'assembler paisiblement et d'adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre. »
« Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press; or the right of the people peaceably to assemble, and to petition the Government for a redress of grievances. »

 

Cela est clair et on peut se dire alors que le peuple américain demeure dans la belle tradition des Lumières. Lumières qui commencent d'ailleurs à s'estomper dans notre république, mais c'est une autre histoire.

Pourtant arrêter la réflexion à ce stade serait trompeur.

Marcela Iacub a fait un énorme travail sur de très nombreux arrêts de la Cour suprême, et là, le premier amendement (et ses garanties de liberté d'expression pour tous) s'estompe. 

Dès lors la fameuse liberté d'expression s'évanouit quand il s'agit de messages à contenu sexuel. Le contexte devient alors plus répressif qu'en Europe.

On peut donc brûler le drapeau US, mais il est tout à fait interdit de prononcer le mot "fuck" à la télévision durant les heures de grande écoute !

Déjà faire ce constat est particulièrement intéressant pour tous ceux qui pensent encore que l'Amérique du nord est une vaste terre de liberté.

Vaste certes, liberté d'expression, faut voir.

Et avec cet essai très construit, on voit mieux.

 

Dans une longue introduction, l'auteur cadre son propos sur la liberté d'expression et sur l'idéal démocratique, sur la libéralisation de l'expression et sur les limites.

Divisé en deux parties bien distinctes, cet essai aborde dans un premier temps la théorie du marché libre des idées et de l'autogouvernement du peuple par le peuple (Louis Brandeis), c'est à dire une nouvelle théorie du débat démocratique. Dans la seconde partie, Marcela Iacub nous entretient des mystères de l'obscénité et de ses héritages, l'indécence et la pédopornographie.

Un des passages les plus intéressants se situe peu avant la conclusion, page 283, intitulé :

Quand penser, c'est faire, les juges avançant l'idée selon laquelle la pensée est un comportement illégal ordinaire !

 

A son habitude les études et démonstrations de Marcela Iacub sont convaincantes, érudites et donnent à réfléchir sur les limites de ce fameux premier amendement. Mais au-delà c'est une contribution sur l'état actuel de la justice et des moeurs au pays d'Obama. Et encore au-delà il s'agit d'une question majeure pour le futur, comment les sociétés veulent-elles construire le débat démocratique. 

Sachant que le débat démocratique est une des bases de notre démocratie future.

Si aujourd'hui quelque chose menace la liberté de parler dans les sociétés démocratiques, ce n'est pas la pornographie, mais plutôt son traitement juridique.

Brillant et édifiant.

 

Dan29000

 

Lire aussi une interview de Marcela Iacub :

 

Marcela Iacub en interview pour son nouveau livre : de la pornographie en Amérique  

 

De la pornographie en Amérique

La liberté d'expression à l'âge de la démocratie délibérative

Marcela Iacub

Collection : Histoire de la pensée

Editions Fayard

2010 / 331 p / 20 euros

 

 

 

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