De mémoires d'ouvriers, un film de Gilles Perret : entretien

Publié le par dan29000

« Les ouvriers ont perdu leur fierté »

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Le documentaire « De mémoires d'ouvriers, l'autre France d'en haut » est sorti en salles le 29 février.

Né suite à la volonté de la Cinémathèque des pays de Savoie et de l'Ain de ne pas laisser mourir la mémoire régionale collectée dans les archives, le film est un bouillon d'actualité.

A travers la reconstitution – jamais ennuyeuse – de l'histoire ouvrière de sa région, le réalisateur Gilles Perret redonne vie à la classe ouvrière – 6 millions de personnes en France –, oubliée par les « faiseurs d'opinion » et le discours politique.

 


Bande-annonce de « De mémoires d'ouvriers »

Après « Ma mondialisation » (2006) et « Walter, retour en résistance » (2009), « De mémoires d'ouvriers » est le troisième film sorti en salles de Gilles Perret. A chaque fois, le réalisateur part du local pour raconter le global : il aime raconter l'histoire du monde à travers ses voisins. Entretien.

Rue89 : Vos films sont-ils ceux d'un « Indigné » ?

Gilles Perret : J'ai différents centres d'intérêt mais j'aime notamment la politique, les gens et le monde de l'industrie et de l'agriculture. Issu d'un milieu ouvrier par mon père, j'ai eu plus tard le sentiment, en fréquentant l'école d'ingénieur, qu'on essayait de nous formater, de nous faire croire qu'on allait être l'élite de la nation, que la France comptait sur nous pour la sauver. A l'époque, déjà, je regardais ça avec beaucoup de distance...

Aujourd'hui, j'essaie de faire des films politiques à caractère humain, c'est-à-dire des films qui deviennent politiques à travers des parcours et des personnages simples – ce n'est pas péjoratif – et forts.

J'ai aussi la chance d'être ami avec Raymond Aubrac et Stéphane Hessel. Ce sont des gens comme eux qui, avant de les rencontrer, m'avaient inspiré par leur manière de voir le monde et de ne jamais renoncer. Ils sont la preuve vivante que c'est une minorité qui fait changer les choses. Il y a des choses que je juge inacceptables et j'essaie donc de lutter d'une autre manière, par le documentaire.

Vous avez le sentiment de faire des films utiles ?

Utiles... C'est peut-être un peu prétentieux, en tout cas, je les conçois toujours comme des outils de réflexion, donc un outil, par définition, doit être utile. Je cherche surtout à faire des films humains et faciles d'accès, qui parlent à tout le monde, y compris aux politiques car je continue de penser que c'est par le politique que tout changera, et non par les bons sentiments.

Mine de rien, avec mon deuxième film « Walter, retour en résistance » et tout ce qu'on a fait pour le tournage, nous avons remis sur le devant de la scène le Conseil national de la Résistance qui avait disparu depuis 60 ans du discours politique.

J'espère bien faire pareil avec la classe ouvrière. Ils faut que les ouvriers se rendent compte de qui ils sont, c'est-à-dire 23% des actifs, soit 6 millions de Français ! Et qui n'occupent pourtant que 2% de l'espace médiatique... Parce qu'on ne les voit plus à la télé, on pense qu'ils n'existent plus.

Je peux donc considérer utile le fait de leur donner une visibilité autre que l'image de l'ouvrier caricaturé, pas content, râlant 30 secondes dans un JT. Quand on leur donne du temps – la preuve dans ce film-là –, les ouvriers sont capables autant que les autres d'exprimer avec une grande intelligence ce qu'ils ressentent et vivent.

En vous plongeant dans ces archives, qu'est-ce qui a changé dans votre regard sur la classe ouvrière ?

J'ai ressenti un désarroi en constatant l'ampleur de la perte de culture politique et de conscience ouvrière. Ils ont l'impression d'être tout seul. Dès qu'une fatalité leur arrive, qu'une injustice se produit, ils vivent le nez dans le guidon alors que si ils retrouvaient cette conscience de classe, ils se rendraient compte qu'ils sont des millions et qu'ils sont forts.

Aujourd'hui, bien plus qu'hier, la responsabilité et la pression est descendue jusqu'au bas de l'échelle. Quand ils faillissent, ils pensent que c'est de leur faute, ils sont donc à la fois dans une culpabilité, dans une non-conscience de classe, et enfermés sur eux-mêmes.

Quand j'étais enfant, mon père, ouvrier d'usine dans la métallurgie, m'emmenait visiter l'usine dans laquelle il travaillait. Il avait une grande fierté de produire des choses qui servent, c'était émouvant.

J'ai le sentiment que cette fierté s'est perdue et que beaucoup d'ouvriers ne disent même plus à leurs enfants ce qu'ils font, à quoi sert ce qu'ils produisent, où cela sera distribué, etc. Certes, les vies des ouvriers il y a trente ans n'étaient pas non plus des vies faciles, mais il y avait un rapport au travail différent.

Quel est votre message politique ?

Une société qui ne produit pas est vouée à l'échec. Dès lors, comment remettre en place des règles simples, comment faire vivre des gens sur des territoires grâce à leur production ? Mon message est qu'on a plus intérêt à aider et à soutenir des industries localement, car le coût social et sociétal sera beaucoup moins élevé que les coûts induits par la délocalisation. Je veux aussi redonner de la dignité aux ouvriers et montrer, avec des films comme celui-là, qui ils sont.

Prouver que c'est en garantissant la production sur les territoires que l'ensemble de la société pourra vivre bien. L'histoire sociale française le dit, c'est toujours dans l'union qu'elle a progressé, jamais par l'individualisme.

Votre précédent film serait à l'origine du désormais célèbre « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel. Comment cela s'est-il passé ?

« Walter, retour en résistance » racontait – une fois de plus – l'histoire de mon voisin, un ancien militant communiste, résistant et déporté pour ses opinions politiques. Au début du tournage, Nicolas Sarkozy était en campagne électorale sur notre territoire. Il essayait de récupérer le symbole du plateau des Glières (Hautes-Savoie), où de nombreux résistants avait été fusillés en 44 par les Allemands.

La façon dont il venait, au nom de la Résistance, ne collait pas du tout avec l'essence du Conseil national de la Résistance : c'était justement le candidat libéral qui allait déconstruire ce que le CNR avait posé dans son programme de 1945. Walter s'est indigné et un an après, en 2008, nous avons organisé le rassemblement « Paroles de Résistance » pour dire à Nicolas Sarkozy que sa politique n'avait rien à voir avec le programme du Conseil national de la Résistance.

A cette occasion, j'ai invité Stéphane Hessel qui a prononcé un discours que j'ai filmé puis intégré dans le film. L'éditrice Sylvie Crossman est tombée sur les mots d'Hessel à propos de l'indignation, elle les a édités...

Vous observez la vie politique de prés : la gauche aujourd'hui, vous y croyez ?

Je crois que les modifications nécessaires passeront par la gauche. Et que le mal qui gangrène l'ensemble de la société, et pas uniquement française, est le pouvoir dominant de la finance au détriment du politique, c'est ce qu'on montre dans le film.

Aujourd'hui, dans le programme du Parti socialiste, je ne vois pas de volonté claire de rompre et de mettre des règles radicales pour brider ce pouvoir financier et reprendre la main. Je pense toutefois que c'est plus par calcul politicien car si on discute avec eux individuellement, ils sont conscients que cela finira mal ainsi. Mis à part la gauche de la gauche, les socialistes sont trop timides et devraient selon moi lancer beaucoup plus sur ce terrain...

Comment expliquez-vous que la France ne reconnaisse pas suffisamment la valeur du travail des ouvriers ?

Au début des années 80 et l'arrivée des idées néo-libérales, on nous a expliqué que la production n'était pas pour nous, que nous allions vivre sur une société de service et de tourisme tout en faisant produire aux autres. Dans ces années là, et on le voit dans les archives, l'idée qu'on pouvait gagner plein d'argent facilement dominait. Je voyais les étudiants autour de moi aller acheter des actions en bourse et la modernité était de penser qu'on pouvait gagner de l'argent sans rien faire. Produire était décrédibilisé.

Organisés à l'époque par corps social, les ouvriers étaient souvent représentés par le Parti communiste, puis tout ça a volé en éclat. Les politiques d'entreprise se sont tournées vers l'individu en délaissant le groupe avec, par exemple, la promotion au mérite individuelle et la division de la classe ouvrière par de nouvelles appellations.

Les ouvriers n'étaient plus des ouvriers, mais des agents, des techniciens, etc. Exacerbés, les gens ne sont plus sentis appartenir à un groupe et le symbole de l'ouvrier qui se lève tôt et produit avec une finalité a été remplacé par celui d'un Bernard Tapis qui génère du profit. Il est progressivement sorti de l'espace médiatique, du discours politique, et de la représentation sociale.

Là où il y avait besoin de 50 travailleurs, il en faut 10 aujourd'hui. Du coup, ils sont très dispersés et ne se voient plus beaucoup. Il y a moins de pauses, d'endroits pour discuter, ils sont plus individualisés. Certains confessent que c'était plus physique et plus dur avant, mais beaucoup regrettent l'esprit de camaraderie et de solidarité : c'est le constat de ceux arrivés en fin de carrière.

Dans quel état d'esprit sont les jeunes ouvriers ?

Globalement assez abattus et peu combatifs, car on leur dit qu'on ne peut rien changer, la transmission de l'histoire sociale a été mal faite. Quand on les filme à Courchevel par exemple, on atteint la caricature extrême : une multitude d'ouvriers construisent les hôtels cinq-étoiles qui serviront à la minorité d'ultra-riches qui accaparent les richesses.

Cette situation fait presque penser à un nouveau « néo-féodalisme », mais beaucoup d'ouvriers s'estiment plutôt heureux que l'argent soit dépensé sur leur territoire, et sont envieux de ces riches. Le sentiment d'antan d'être utiles à la société par ce qu'ils produisent, cette fierté-là n'est plus.

 

Source : RUE 89

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