Décès d'Eric Hobsbawm : hommage à un historien résistant

Publié le par dan29000

hobsbawm.jpg« Franc-Tireur », d’Eric Hobsbawm

 


Un itinéraire dans le siècle

 

 


 

Au XXe siècle, sous la bannière des luttes sociales et de la révolution, des millions de personnes se mobilisèrent en Europe. Né à la fin de la première guerre mondiale, l’historien Eric Hobsbawm a traversé le siècle, ses engagements, ses espérances, ses déceptions. Il revient sur son itinéraire, toujours convaincu qu’« il faut continuer à dénoncer et à combattre l’injustice ».

 


 

par Jean-Louis Robert, février 2006

Les historiens sont bien placés pour savoir combien les Mémoires sont un genre difficile. Ils sont eux-mêmes accoutumés à les lire d’un regard critique, doutant, par principe méthodologique, des écrits de l’auteur, tant à propos des informations factuelles que des réflexions analytiques ou psychologisantes. A des Mémoires, ils appliquent donc leurs grilles de lecture coutumières : quelles étaient les visées de l’auteur ? En quoi est-on fondé à penser que, pour tel ou tel propos, il dit la vérité, et quelle vérité il occulte ou déforme, délibérément ou involontairement, etc. ? Les modes d’approche se sont complexifiés, et l’on peut chercher aussi, au travers des mots employés, des procédures d’écriture, les systèmes mentaux et symboliques présents chez le mémorialiste.

En historien averti, Eric Hobsbawm devait donc bien connaître cette façon de faire lorsqu’il a décidé d’écrire Franc-Tireur (1), son autobiographie. Aussi, pour resituer son itinéraire et ses souvenirs, les mêle-t-il à une analyse du siècle écoulé, contextualisée, critique et remarquablement érudite. Jeu double donc, interne et externe, que ce livre qui apprend ainsi beaucoup aux lecteurs sur la façon dont un historien lit l’histoire d’une vie, fût-elle la sienne.

Toutefois, il n’a pas voulu dans cet ouvrage faire une autobiographie intellectuelle, et ceux qui s’inquiéteraient à la perspective d’une lecture aride auront l’heureuse surprise de voir que l’auteur livre beaucoup de lui et de ses sentiments dans ce texte. D’une flamboyante érudition, Franc-Tireur. Autobiographie est aussi un livre sensible. La dernière phrase est alors sans doute la clé du propos : « Il faut continuer à dénoncer et à combattre l’injustice sociale. Le monde ne guérira pas tout seul. » Hobsbawm fait partie de ces hommes qui ne supportent pas l’injustice, qui ne s’en accommodent jamais et qui pensent que l’on ne peut se contenter de l’atténuer par la charité ou la solidarité. Cette conviction est une boussole morale qui fait la fidélité et la constance d’une vie.

On peut toujours tenter de lire une biographie en faisant de son sujet un type social ou socioculturel. De ce point de vue, à très grands traits, Eric Hobsbawm fait partie du groupe des populations d’origine juive venues d’Europe centrale en Europe occidentale et contribuant au renouvellement de l’élite militante autant qu’intellectuelle, ici communiste, ce qui n’était pas rare. Mais le vrai intérêt de la biographie est la nuance, car les histoires de vie, et c’est de cela qu’il s’agit d’abord, ne se répètent jamais.

Le plus petit niveau social, la plus petite commune est la famille ou, au moins, le groupe qui s’organise autour de relations sexuelles durables et cohabitantes. Eric Hobsbawm a connu là d’évidentes blessures. Le père, dont les activités restent encore aux yeux de l’auteur mal définies, est souvent absent pour ses « affaires » très peu productives. Il reste une énigme pour l’auteur, qui tente dans le livre encore de déchiffrer une vie qui n’a pas laissé de traces. Il meurt en 1929, alors qu’Eric Hobsbawm n’a que 12 ans. Les souvenirs de la mère sont plus présents, mère plus affectueuse, plus proche, qui a une passion pour la littérature. Mais le destin du jeune Hobsbawm reste tragique puisque celle-ci meurt, d’une forme de tuberculose, en 1931. Il a 14 ans. Recueilli par son oncle et sa tante, il voit cette dernière, aimée, mourir en 1936. Elle n’a pas 40 ans. Souvent, dans son texte, il reconnaît qu’il ne fait pas partie de ceux qui se laissent aller à leurs émotions. Les vies ne sont pas déterminées, heureusement, mais la dureté de l’existence de l’enfant mûr et du jeune adolescent est évidente.

La famille se situe dans un milieu social. Doit-on encore hiérarchiser les paramètres identitaires ? Le travail est-il le premier facteur qui organise l’identité sociale ? Vastes questions auxquelles l’homme a été confronté durant toute sa vie d’historien ! Et une (auto)biographie ne peut ignorer ces questions. Toujours est-il que la famille de l’auteur fait partie de ces petites classes moyennes urbaines du premier tiers du XXe siècle dont le sort est extrêmement contrasté. Aux uns la réussite, aux autres la misère. Les Hobsbaum (car telle est la véritable orthographe du nom de famille) sont plus proches du deuxième cas. Le père, avons-nous dit, connaît une situation professionnelle instable, pour le moins. Mais dans ce modèle petit-bourgeois, on se veut bourgeois. La mère ne doit pas travailler (au moins jusqu’à la mort du père) et, dût-on se priver de nourriture, les Hobsbaum emploieront toujours une bonne, le recours à la domesticité étant le signe premier de la bourgeoisie. La rigueur des modes et des principes de vie caractérise le milieu social du jeune Eric.

Bien sûr, il s’agit d’une petite-bourgeoisie d’origine juive, et Hobsbawm ne passe pas le trait sous silence. On ne peut avoir vécu à Berlin en janvier 1933 et faire comme si de rien n’était. Mais la famille du jeune garçon a perdu ou abandonné la plus grande partie des traits de la culture juive. Aucune pratique religieuse ou presque, aucune référence intellectuelle, aucun habitat particulier. Le père, Percy, est de nationalité britannique, et ce que nous en montre l’historien relève des traits de caractère souvent attribués aux Britanniques : humour et dérision, costumes cossus, passion extrême du sport... La mère est de Vienne – c’est là que le jeune Eric vivra de 1918 à 1932 – et participe pleinement de la culture riche et diversifiée, laïque en un sens, héritée de l’Empire austro-hongrois et de la ville rouge et d’avant-garde. D’où plusieurs constantes chez l’auteur : adhésion profonde à l’universalisme qui ignore tout sentiment racial, hostilité vive, de ce fait, au sionisme, insensibilité ou indifférence à la culture, à la religion et à l’identité juives, mais jamais négation d’une origine dès lors qu’elle est stigmatisée.

Et si c’était alors la ville qui avait formé d’abord l’homme et ses idées ? Vienne, bien sûr, comme creuset européen de la première moitié du XXe siècle, a compté beaucoup dans l’itinéraire culturel de l’auteur, mais plus encore Berlin. Après la mort de ses deux parents, le jeune garçon rejoint son oncle et sa tante dans la capitale de la république de Weimar en 1932, où l’oncle Sidney – toujours très british, la famille ! – a trouvé à travailler dans le cinéma (dont Berlin est alors une capitale mondiale). Il va y passer une année fondatrice, alors que la république se meurt. C’est à Berlin qu’il découvre à la fois la misère sociale d’une ville qui s’enfonce dans la grande crise et les formes de lutte politique les plus brutales. Son adhésion profonde, durable au communisme, à la révolution d’Octobre intervient là. Jeune lycéen dans le Prinz-Heinrich Gymnasium (que de pages passionnantes sur la vie scolaire et intellectuelle des collèges et lycées viennois, berlinois et londoniens de l’entre-deux-guerres !), il adhère à la SDS (sorte d’organisation de masse communiste chez les lycéens). Il participe à la lutte contre la montée du nazisme (et contre la « trahison sociale-démocrate »...) avec un courage extraordinaire. Après l’arrivée au pouvoir de Hitler, pendant deux mois, il distribue des tracts, cache la Ronéo du groupe chez lui. Il n’a pas 16 ans.

Sa chance est d’avoir un passeport britannique. En mars 1933, l’oncle et la tante s’installent à Londres. Eric les suit. Une page semble tournée. Les journalistes s’étonnaient que le grand historien soit encore dans les années 1980 membre du tout petit Parti communiste anglais. La réponse est là, dans ce livre.

Ce qui précède ne couvre que 20 % de l’ouvrage ! Et l’on aurait assez envie de laisser aux futurs lecteurs de cette autobiographie le plaisir de découvrir la suite de ce livre passionnant, d’autant qu’ils connaissent bien une partie de l’œuvre de l’historien que Le Monde diplomatique a grandement contribué à faire connaître, en particulier son Age des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (2), en un temps où l’hégémonie postmoderne s’est établie dans les médias parisiens. Les lecteurs trouveront ainsi des pages remarquables – et exotiques pour le lecteur français, même universitaire – sur le Cambridge des années 1930, où le jeune boursier Hobsbawm accomplit des études brillantes, tout en faisant partie du triangle de direction des étudiants communistes. Son adhésion au Parti communiste ne fait pas là figure rare : ils sont une centaine (sur cinq mille étudiants), dominent le Club socialiste, l’Union des étudiants et le principal journal, Granta.

Des pages prenantes évoquent aussi le groupe des historiens communistes britanniques (animé par l’auteur) dans les années 1950, qui rassemblait des figures aussi réputées que Christopher Hill, John Saville, Maurice Dobb, E. P. Thompson, tous parmi les plus grands noms de l’historiographie britannique dans leur spécialité. Les relations intimes qu’Eric Hobsbawm a tissées avec la France méritent également d’être évoquées (depuis 1933, sauf pendant la guerre, il n’est pas une année où il ne se soit rendu en France). Cet homme qui était à Berlin en janvier 1933 se trouvait aussi à Paris le 14 juillet 1936, assistant à l’immense défilé du Front populaire : « Ce fut un des rares jours de ma vie où mon esprit fut totalement jugulé. J’étais ce que je ressentais et vivais. » Une histoire sensible, et sensible et intellectuelle à la fois quand il évoque les relations intenses qu’il a entretenues avec les historiens de l’école des Annales.

L’histoire intellectuelle est primordiale pour comprendre le propos du livre. Car Eric Hobsbawm est aussi, fondamentalement, un historien. Et son autobiographie est alors l’histoire des tensions entre une adhésion profonde à une cause, à une idéologie et une activité scientifique conduite toujours avec la plus grande rigueur, la plus grande honnêteté, la plus grande créativité. Très vite, Eric Hobsbawm tente de les résoudre par un abandon du militantisme communiste (mais non de l’adhésion) dès les années 1950 et par un repli sur son activité d’historien, qui occupe pleinement sa vie publique. Cette impossibilité à vivre vraiment ensemble un engagement militant communiste et le métier d’historien est aussi une des leçons de ce livre sur l’histoire du communisme des années 1945-1990. Pourtant, cet ouvrage est un vibrant appel à toujours recommencer le combat.

 

Jean-Louis Robert

Professeur d’histoire contemporaine, université Paris-I.

(1) Franc-Tireur. Autobiographie, Ramsay, Paris, 2005, 600 pages, 23,50 euros.

(2) Coédité par Complexe et Le Monde diplomatique en 1999.

Soutenez-nous !

Les ressources offertes par ce site ne peuvent exister sans le soutien financier de nos lecteurs, qui s’abonnent au journal ou qui l’achètent en kiosques.
Faites un donAbonnez-vous

SOURCE / MONDE DIPLOMATIQUE

Publié dans actualités

Commenter cet article