Déchéance de nationalité : le gouvernement attise les haines

Publié le par dan29000

Pour ceux qui ont la tête auvergnate de Zidane et Noah

par Richard Moyon (blog Mediapart)


Chacun le sait, la volonté du président de la République de déchoir de la nationalité française les délinquants d’“origine étrangère”, de détruire les camps de gens du voyage, d’expulser les Roms et de priver les sans papiers du droit d’être soignés suivies des subtiles variations de ses seconds couteaux sur ces thèmes sont des gesticulations visant à faire oublier les retraites et à éclipser les petits arrangements entre amis –enveloppes, décorations, embauches et dégrèvements– chez les Woerth, Bettencourt et compagnie.

Trouvailles lumineusement simplistes de matamore du café du Commerce, ces idées sont dangereuses et pour la plupart inutiles, inapplicables, anticonstitutionnelles, démagogiques, vulgaires, d’inspiration pétainiste, voire “nazie” selon Michel Rocard. Elles donnent du pays une image lamentable. Mais elles sont aussi et surtout dévastatrices.

Enseignant en lycée professionnel en banlieue parisienne (et l’un des fondateurs du Réseau Education sans frontières), je travaille avec les jeunes que stigmatise M. Sarkozy. Je croise parfois quelques uns de mes anciens élèves « issus de l’immigration » devenus adultes, Monsieur et Madame Toulemonde, électriciens, employés de bureau, vendeurs, patron d’une petite entreprise de transport, profs de l’enseignement technique, commerçant, taxi, livreur, cadre technico-commercial, chef d’équipe, aide-soignante en maison de retraite (ces trois derniers ayant été des élèves sans papiers régularisés par l’action de leurs enseignants et de leurs camarades). Le discours du président de la République leur est une insulte comme pour les millions d’habitants de ce pays « d’origine étrangère » ou étrangers résidents en France, particulièrement quand ils ont la tête auvergnate de Zidane ou celle de Noah et qui, pourtant et heureusement, se sentent légitimement appartenir à la société française qui les reconnaît comme tels.

M. Sarkozy soutiendra que ce n’est pas eux qu’il visait. Formellement, certes. Mais c’est un vieux singe. Il sait parfaitement que la cible atteinte est bien plus large que ceux explicitement désignés par son discours. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a employé ces mots-là, dans cet ordre-là, à ce moment-là, conformément à un plan longuement mûri. Parmi les victimes collatérales de son discours de haine, mes élèves et des centaines de milliers de jeunes et d’adultes des quartiers populaires. Une partie des jeunes, des garçons mais aussi depuis quelques années, de plus en plus de filles, est effectivement en danger de marginalisation.

Issus de milieux pauvres, en échec scolaire, habitant des cités déglinguées, ne s’imaginant pas d’avenir, certains sont menacés de perdre tout repère. Mais loin d’être une solution, tout dans l’attitude et la politique de Sarkozy conforte les jeunes dans l’idée qu’il n’y a rien à attendre de la société, celle-là ou une autre. L’admiration éperdue du président pour le monde de l’argent, sa propension à caser ses amis, son népotisme, les « coïncidences » de l’affaire Woerth-Bettencourt et les dénégations officielles auxquelles personne ne croit, sont aux yeux des jeunes la preuve venue d’en haut que la raison du plus fort est la meilleure et le « pas vu pas pris » le fondement de la morale à la tête de l’Etat. Ses attitudes bravaches, ses défis puérils, y compris physiques, la vulgarité de son langage et de sa pensée légitiment le pire chez certains jeunes. La guerre qu’il ne cesse depuis presque 10 ans de déclarer aux jeunes d’origine étrangère puisqu’il a lâché le mot, son refus maintenant de les reconnaître comme des citoyens de plein droit, les confortent dans l’idée qu’ils sont rejetés de la société.

Au bout du compte, M. Sarkozy donne raison à ceux de mes élèves qui, même avec leur carte nationale d’identité en poche, commencent leurs phrases par : "Vous, les Français". A leur grand étonnement, j’explose. Leur rappelant qu’ils sont tous de ce pays, qu’ils en aient la nationalité ou pas, qu’ils aient des papiers ou pas. Ils sont scolarisés en France, en langue française, ils sont de civilisation française. Je leur signale que les arrières-grands-pères de certains d’entre eux étaient tirailleurs dans l’armée française quand mes grands-parents maternels étaient encore en Espagne et ceux de Sarkozy du côté de chez Dracula. Bref, le message est qu’ils sont ici chez eux, autant que Nicolas Sarkozy, Carla Bruni ou moi-même. Et que s’ils n’y trouvent pas ce qu’ils sont en droit d’attendre, l’égalité, la considération due à chacun, une vie digne, ils ont le droit –le devoir !– de faire ce qu’il faut pour rendre ce pays plus juste et plus humain. Mais pas celui de s’enfermer ou de se laisser enfermer dans des particularismes dépassés. « On ne nous avait jamais dit ça » s’étonnent certains.

C’est ce discours éducatif et porteur d’espoir et ses innombrables déclinaisons dans la bouche de centaines de milliers d’enseignants, d’éducateurs, de responsables associatifs que le président de la République anéantit en quelques phrases venimeuses. Il exclut, bannit, incrimine « l’origine » là où elle n’a que faire. C’est irresponsable. Pathétiquement. On aura rarement vu dirigeant politique sacrifier l’intérêt général à ses intérêts partisans avec tant d’inconscience, l’avenir de tous à ses préoccupations particulières immédiates avec tant de grossièreté.

Déplorer l’irresponsabilité de Nicolas Sarkozy n’épuise pour autant pas la question. La riposte aurait du être immédiate, unanime. Pourtant, si les associations se sont fortement émues, à ce jour, les partis politiques sont restés beaucoup plus discrets. Des dirigeants ont prétendu ne pas vouloir tomber dans le piège tendu par Sarkozy, préférant se cantonner au débat sur l’insécurité. D’autres ont justifié leur prudence en estimant « plausible » le sondage du Figaro selon lequel 80% des personnes interrogées approuveraient le discours de l’UMP. Ces considérations sont irrecevables.

L’offensive de l’UMP ne porte pas sur l’insécurité -cela fait bientôt dix ans que M. Sarkozy est en charge de la question, pérore en continu, fait des moulinets à chaque fait divers et finalement échoue. Rien de nouveau en ce domaine, donc. La nouveauté et la provocation résident dans sa prétention à exclure de la nationalité française une partie de la population française au titre qu’elle n’en serait pas digne. C’est sur ce terrain que se place M. Sarkozy, c’est sur celui-là qu’il doit perdre. Inutile de se bercer d’illusions. Qui imagine les hommes du président abandonner le sujet parce que personne ne leur répond ?

Quant à la thèse selon laquelle ce sujet serait un piège tendu à la gauche pour allumer une polémique sur un terrain qui lui est réputé défavorable, c’est une musique qui a trop longtemps été jouée à propos des sans papiers et qu’on préférerait ne plus entendre. Certains à gauche étaient très timorés, « pour ne pas donner d’arguments à la droite », et parce que « l’opinion ne comprendrait pas », etc.

Si les choses ont évolué et si de nombreux élus et les partis de gauche s’investissent maintenant activement dans le soutien aux familles sans papiers, aux travailleurs, aux amoureux, etc, c’est parce que l’action d’associations (dont le Réseau Education sans frontières) et maintenant des organisations syndicales a mis au jour une évolution en profondeur des consciences. Il y a trente ans, Le Pen entamait sa seconde carrière politique sur le thème « La France aux Français, les étrangers dehors ». Ce langage et ces thèmes sont devenus impossibles aujourd’hui. « L’immigré » est Français, ouvrier, employé de bureau mais aussi chirurgien, prof, avocat, restaurateur, ministre et même sportif. L’immigration a diffusé dans presque toutes les couches de la société. On ne compte plus les familles dont l’un des membres, cousin, belle-soeur, petit-enfant, conjoint, est « visiblement » d’ascendance étrangère.

Oui, la société française est métissée, elle le sera de plus en plus, comme celle de tous les pays du monde selon toute vraisemblance. Et le plus important et finalement le plus encourageant est que de nombreux signes montrent qu’elle l’assume et même le revendique. D’une certaine façon, faut-il espérer, la population française est dans ses profondeurs plus en avance que ceux qui prétendent la représenter. Il faut parier qu’est en train de se produire ici ce qui s’est passé aux Etats-Unis il y a quelques années. Il y a quatre ans, personne n’aurait misé un dollar sur l’élection d’un Noir à la Maison Blanche. Et pourtant ! Certes tout n’est pour autant pas réglé. Ni là-bas, ni ici.

Mais puisqu’un président de la République en perdition a cru habile de flirter avec le racisme pour se refaire une popularité, il faut qu’il soit défait sur ce terrain. Massivement, définitivement. Qu’il soit publiquement désavoué par les millions de femmes et d’hommes qu’il voudrait reléguer au rang de français de seconde zone et par toutes celles et ceux qui travaillent avec eux, vivent avec eux, les aiment et en sont aimés et font des enfants avec eux. Un refus et en même temps un geste d’espoir qui doivent être ceux des militants antiracistes mais aussi ceux des dirigeants politiques dignes de ce nom. Ils doivent être enfin et surtout, la réaction de dignité venue des cités, des quartiers, des lycées, des chantiers et des usines ou vivent et travaillent ceux que voudrait exclure M. Sarkozy : les futurs déchus de la nationalité française et ceux qui les aiment giflent Pétain 2010.

Richard Moyon enseignant, co-fondateur du RESF, fils d’Antonia Velasco, petit-fils de Léonore et José Velasco, petit-fils de Renaldo Moyon, futur déchu de la nationalité française qui gifle Pétain 2010.

Publié dans actualités

Commenter cet article