Décroissance : une interview passionnante de Paul Ariès

Publié le par dan29000

 

 

Paul Ariès : « Les décroissants ne sont pas des talibans verts »
Par Pierre Haski | Rue89 |



Paul Ariès est considéré par beaucoup comme un « gourou ». L'idéologue de la décroissance a longtemps prêché dans le désert, mais la crise a donné à son discours un nouvel écho, qui lui vaut d'être invité à débattre par Europe écologie, ou de faire une (modeste) apparition sur les plateaux de télévision. Rue89 l'a interrogé sur sa vision, et sa stratégie, notamment en vue d'une possible candidature « décroissante » en 2012.

 

 

 

 

Longtemps spécialiste des sectes contre lesquelles il s'est fortement engagé, puis parti en guerre contre la malbouffe comme symbole de la mondialisation, le politologue et écrivain Paul Ariès est aujourd'hui la figure la plus en vue du courant, très divers, de la décroissance.

Ultra-minoritaire dans un pays où la quasi totalité des partis politiques fondent leurs hypothèses sur un retour de la croissance, ce courant a longtemps été associé à l'idée d'une régression, d'un retour à la bougie et au puits, avant de commencer à entrer dans le champs du débat politique, notamment au sein des écologistes divisés sur la question comme l'ont montré les Journées d'été Verts-Europe écologie de Nantes.

Paul Ariès reconnaît que la décroissance a longtemps été négative avant de commencer à devenir une force de proposition. Dans cet entretien, réalisé en complément du dossier du numéro 3 de Rue89 Le Mensuel, titré « et si la croissance ne revenait plus ? », « l'objecteur de croissance », comme il se définit, évoque l'hypothèse, non encore tranchée, d'une candidature à la présidentielle de 2012 pour avancer ses idées. Entretien.

Rue89 : Votre cible est autant la gauche que le système capitaliste ?

Paul Ariès : Il y a deux systèmes qui, par-delà leurs différences qui sont énormes, ont totalement pillé la planète pour nourrir leur machine productiviste. Sauf que ces deux systèmes ne se trouvent pas aujourd'hui dans la même situation.

Les droites, les milieux d'affaires, ont un vrai projet, qui est celui du capitalisme vert. Alors que les gauches, à l'échelle internationale, restent largement aphones. Parce qu'elles ne savent pas comment concilier ces nouvelles contraintes environnementales, avec le souci de justice sociale, et le besoin de reconnaissance face à une société du mépris.

Mais il y a toujours eu deux gauches. L'une antiproductiviste, d'un antiproductivisme populaire spontané, celui des paysans qui pendant un siècle et demi ont combattu contre le passage de la faucille à la faux pour préserver le droit de glanage, un certain mode de vie ; celui de ces ouvriers cassant les usines qui prenaient leur place ; celui du « Droit à la paresse » de Paul Lafargue, c'est ce mouvement historique pour la réduction du temps de travail. Cette gauche a toujours été minoritaire, et surtout, elle a été ridiculisée, moquée.

Et on a toujours eu une gauche productiviste, qui avait foi dans le progrès. Sauf que cette gauche productiviste, qui a été dominante au XXe siècle, a aujourd'hui du plomb dans l'aile. Elle ne peut plus promettre que demain on vivra tous comme des petits bourgeois, que demain sera le pays de Cocagne.

Donc ça crée des possibilités, je l'espère, c'est un pari, de créer aujourd'hui une gauche antiproductiviste qui devienne optimiste.
« Etre des empêcheurs de développer en rond »

Pourquoi avoir fait de Daniel Cohn-Bendit le symbole de ce que vous combattez, en le qualifiant d'« idiot utile du capitalisme vert » ?

Ce qui m'intéressait dans Cohn-Bendit [« Cohn-Bendit, l'imposture », par Paul Ariès et Florence Leray, éd. Milo, ndlr], ce n'est pas la personne mais de quoi il est le symptôme. Le succès électoral d'Europe écologie repose sur des bases idéologiques pas claires. Si les gens ont voté Cohn-Bendit en pensant sauver la gauche et pour sauver une écologie politique antiproductiviste, ils ont été abusés. On voit bien qu'aujourd'hui Europe écologie est à la croisée des chemins. Tout comme la gauche.

Il va falloir choisir entre Corinne Lepage et l'objection de croissance. Il y a des positionnements politiques qui doivent se faire. Ces divisions, qui sont bien réelles à l'intérieur du mouvement, sont effectivement masquées par les succès électoraux.

Ce qui est urgent, c'est une recomposition véritable d'une gauche antiproductiviste. Je travaille avec d'autres au rapprochement des écologistes antilibéraux -ce qui exclue fondamentalement CohnBendit ou Lepage- et des gauches antiproductivistes.

Je ne dis surtout pas que c'est autour de la décroissance que les choses vont se faire. Nous ne sommes pas la petite grenouille qui a vocation à devenir aussi grosse que le bœuf. Notre fonction, c'est d'être des empêcheurs de développer en rond. C'est de poser des questions à l'ensemble des forces politiques, avec l'espoir qu'effectivement on arrive à faire que les minorités qui portent ces idées arrivent à converger.
« Nous marquons le retour des “partageux” »

Votre discours est-il audible auprès des gens qui manifestent pour maintenir la retraite à 60 ans ?

D'abord il me semble que les premiers qui ont à gagner à la décroissance, ce sont les plus pauvres. Pas seulement parce que ce que nous voulons avant tout c'est la décroissance des inégalités sociales, mais aussi parce que le style de vie, qui est tout à fait à distinguer de la notion de pouvoir d'achat, correspond effectivement à des styles de vie populaires.

Avec la revue Le Sarkophage, nous avons organisé l'an dernier notre premier grand colloque sur le thème « Ralentir la ville pour la rendre aux plus pauvres ». Des projets comme Slow Food, ou le Réseau international des villes lentes, posent les bonnes questions. Et notre deuxième colloque, dans l'Essonne en novembre, sera sur le thème de la gratuité des services publics locaux, là encore avec cette visée sociale.

Comme on sait que le gâteau -le PIB- ne peut plus grossir, la grande question devient celle du partage. Nous marquons le retour des « partageux ».
« Passer du socialisme du nécessaire à un socialisme gourmand »

Par rapport à la question des retraites, la décroissance, si elle devait être appliquée, ne créerait pas effectivement des ressources, d'où la nécessité de déplacer le débat.

La question des retraites pose aujourd'hui la question des revenus garantis. On justifie les écarts de revenus, au moment de l'activité des salariés, par la nécessité de rémunérer les compétences et de ne pas faire fuir les plus performants. Ce discours ne tient plus quand on parle à des gens qui deviennent inactifs.

De la même manière qu'il faut rendre aux anciens toute leur place dans la société, parce qu'ils sont les meilleurs représentants de la lenteur, nous pensons que les anciens peuvent être le vecteur de ce combat pour le revenu garanti.

Je me reconnais pleinement dans le mouvement lancé par d'anciens résistants autour de la republication du programme du Conseil national de la résistance, »Les Jours heureux ». Au moment où la France était ruinée, à genoux sur le plan économique et industriel, on a su trouver effectivement les moyens financiers pour permettre cette solidarité avec la Sécurité sociale. Aujourd'hui, avec une France beaucoup plus riche, on voudrait casser cette Sécurité sociale. Il nous semble possible de rénover, d'approfondir les services publics.

Ce qui est urgent, c'est de passer du socialisme du nécessaire à un socialisme gourmand. Il faut en finir avec cette idée de génération sacrifiée, de lendemains qui chantent, c'est dès maintenant qu'il faut construire une société totalement différente.

Nous avons besoin, dans le cadre de la société capitaliste, de pouvoir faire sécession, c'est-à-dire de reconstruire des façons d'être. On a su le faire au XIXe siècle, et même au début du XXe, avec ce qu'on a appelé le « socialisme municipal ». On a su avoir une gauche qui était une contre-société qui reposait sur des valeurs, sur des façons d'être, qui n'étaient pas celles du mode dominant.
« La décroissance, une politique des petits pas »

Peut-on pratiquer la décroissance dans un seul pays ? Ne risque-t-on pas de se retrouver avec la décroissance au Nord, et la croissance au Sud ?

C'est un vrai débat. Mais les questions que pose la décroissance ne sont pas réservées à la France ou aux pays riches. Elles sont abordées en Afrique, de façon massive en Amérique latine, et moins en Asie. Le mouvement de la décroissance n'est pas séparable de ce qu'a pu être le mouvement des paysans sans terre ou de Via Campesina. Les questions que nous posons, avec notre vocabulaire spécifique, appartiennent aux plus humbles.

La décroissance, ce n'est pas l'annonce du Grand Soir, c'est exactement l'inverse. La décroissance, c'est aussi une politique des petits pas, comme celui qu'ont fait des communes de l'Essonne qui ont décidé de donner gratuitement une quantité d'eau à tous leurs administrés.

Lire la suite sur RUE 89 ICI

Publié dans environnement

Commenter cet article

Piyou 03/10/2010 21:40



Il faut lire l'interview en entier, ça vaut vraiment la peine. Il met en avant quatre mots d'ordre :
- ralentissement
- relocalisation
- simplicité volontaire
et partage
A propos du ralentissement Paul Aries dit "on sait depuis les travaux de Paul Virilio que toute accélération de la société se fait au détriment des plus faibles ;"
Un jour un cheminot m'a dit "la vitesse est une invention du capitalisme" et je me suis dit "mais oui bien sûr" ça a été comme une révélation si je puis dire. L'accélération se fait effectivement
au détriment des plus faibles. Un exemple parmi d'autres, si les communications se sont developpées avec internet, on laisse aussi du monde au bord du chemin, les difficultés d'accès à
l'informatique pouvant se rajouter à d'autres difficultés.
Après avoir voté coco pendant des années, j'ai voté pour le petit escarguot et je me retrouve bien dans les quatre mots d'ordre.



dan29000 04/10/2010 08:14



Oui Ariès est un homme intéressant, on va essayer de parler d'un de ses livres dans les mois prochains...A suivre...