Dennis Hopper est mort hier, un premier hommage...

Publié le par dan29000

Dennis Hopper nous a quitté hier, ce n'est hélas pas une surprise. Nous lui rendrons hommage lundi, en attendant nous publions ci-dessous une interview parue dans Le Monde en octobre 2008. Cette icône de la contre-culture était un artiste total, bien au-delà de l'acteur génial que l'on a admiré durant plusieurs décennies. Il avait 74 ans et souffrait d'un cancer depuis plusieurs années.  

 

 

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En novembre 2008, Le Monde publiait cet entretien de Dennis Hopper à l'occasion d'une rétrospective.

Dennis Hopper est à Paris à l'occasion de la rétrospective cinématographique et de l'exposition "Dennis Hopper et le nouvel Hollywood" que lui consacre la Cinémathèque française. L'Américain, né dans le Kansas en 1936, y apparaît comme un artiste total, photographe, peintre, excédant largement son image d'acteur sulfureux et de réalisateur d'Easy Rider (1969), film emblématique des excès des années 1960 et 1970.

L'exposition commence avec Hotel Green (Entrance), un ready-made cosigné avec Marcel Duchamp...

En 1963 s'est tenue à Pasadena la première et unique rétrospective de Marcel Duchamp, un artiste très important pour moi. Andy Warhol, Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Ed Ruscha, tous les artistes de Los Angeles et New York ont convergé vers cette exposition ; Duchamp logeait à l'Hôtel Green, et le soir du vernissage, j'ai vu cette enseigne "Hotel Green Entrance". Le doigt pointé m'a impressionné, parce que je l'avais vu dans une de ses peintures de 1923. Muni de pinces coupantes, j'ai volé le panneau et je l'ai donné à Duchamp, qui l'a signé.

Duchamp disait que l'artiste du futur ne serait pas un peintre mais un individu qui montrerait quelque chose du doigt et décréterait que c'était de l'art. C'est le sens que ce doigt avait pour moi. C'est cela que fait le photographe avec son appareil photo.

Comment avez-vous concilié vos activités de peintre et de photographe ?

J'ai cessé de peindre après l'incendie qui a ravagé mon atelier en 1961 et détruit toutes mes peintures. Heureusement, grâce à une exposition de mes photos qui se tenait ce soir-là, mes négatifs ont été sauvés. A cette époque, à Los Angeles, les photographes n'exposaient pas avec les peintres. Les marchands étaient si arriérés qu'ils vendaient des Man Ray dans les arrière-salles des galeries.

Je brisais constamment les règles. Comme Marcel Raysse, avec qui j'ai exposé en 1964 à Los Angeles, je faisais de grandes photos sur lesquelles j'assemblais des objets. Je clamais que les machines allaient les remplacer les pinceaux, bons pour les hommes des cavernes...

J'ai développé cette rhétorique jusqu'en 1967. J'ai alors commencé à filmer Easy Rider, et j'ai cessé de prendre des photos, de faire de l'art. J'ai recommencé à peindre au début des années 1980. Je tentais de distribuer mon film Out of the Blue, en vain. Une exposition de mes photos circulait dans le pays et était sur le point d'arriver à Houston, dans la fondation que dirigeait Walter Hopps, le commissaire de la rétrospective Duchamp de Pasadena. Je l'ai appelé pour lui dire que je reprenais la peinture. "Mais comment peux-tu faire ça ?, m'a-t-il répondu. Après tout ce que tu as dit contre la peinture !"

Votre portrait par Andy Warhol, dont vous avez très tôt acheté les oeuvres, est exposé. Vous avez joué dans son film Tarzan and Jane Regained... Sort of. Quel souvenir en gardez-vous ?

C'était le premier film qu'il a réalisé. C'était ridicule, du point de vue des standards hollywoodiens du moins. Il posait sa caméra, s'en allait et nous laissait seuls devant. Il disait : tu restes là trois minutes, et ça va s'arrêter. Andy était génial pour montrer du doigt, à la Duchamp. La boîte de soupe, les stars de cinéma, la chaise électrique, les désastres. C'est cela qui était intéressant aussi dans ses premiers films, Sleep, Haircut, Eat, Blowjob.

C'est un peu comme Roger Corman qui récupérait tout ce qui arrivait de nouveau. "Ah, le LSD, génial, faisons un film", et Corman fit The Trip ! (1967). Ici, le génie est dans ses idées, pas dans leur mise en oeuvre, aussi bon marché que possible.

Votre film Easy Rider, présenté comme le coup d'envoi du nouvel Hollywood, symbolisé par Scorsese ou Coppola, est au centre de l'exposition...

Easy Rider est le premier film indépendant à avoir été distribué par un grand studio, parce que le père de Bert Schneider, le producteur du film, était Abe Schneider, président du directoire de la Columbia. Je suis très fier d'Easy Rider, c'est le seul de mes films qui ait eu du succès.

En 1971, The Last Movie a remporté le Grand Prix de la Mostra de Venise, mais le film n'a jamais été correctement distribué. Il est resté deux semaines à New York, autant à Los Angeles, trois jours à San Francisco. Il a été retiré des salles parce que je ne voulais pas le remonter. Il n'est jamais sorti en Europe. En 1988, j'ai fait Colors avec Sean Penn et Robert Duvall, mais à part ça... Voilà seize ans que j'essaie de réaliser un nouveau film. C'est très frustrant.


Propos recueillis par Isabelle Regnier
Article paru dans l'édition du 22.10.08

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