Dennis Hopper, une légende va mourir, un article-fleuve étonnant

Publié le par dan29000

dennis-hopperL'acteur, Dennis Hopper est une légende vivante du cinéma américain. Une légende très malade, en phase terminale. Cet acteur d'exception et ce grand réalisateur  va bientôt nous quitter.

Samedi Libération lui consacrait un article-fleuve de Bruno Icher, un article vraiment exceptionnel pour un homme exceptionnel.

 

Le voici dans son intégralité.


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Dennis, Hopper class
Enquête

A l’article de la mort, l’enfant terrible des studios s’est réconcilié avec Hollywood. L’acteur- réalisateur est une figure emblématique de la contre-culture et du cinéma américains depuis le succès d’«Easy Rider».

Par Bruno Icher
 

Mettre en scène sa propre mort est un privilège rare que Dennis Hopper s’est accordé le 26 mars dernier en recevant son étoile sur le Walk of Fame de Hollywood Boulevard. Famélique, le teint cireux, le réalisateur et metteur en scène américain de 73 ans avait alors tiré sa révérence entouré de ses enfants et de ses amis, parmi lesquels Jack Nicholson et Viggo Mortensen. Quelques heures plus tôt, son avocat annonçait que l’état de faiblesse de son client ne lui permettrait pas de subir une autre chimiothérapie pour soigner un cancer de la prostate arrivé à son stade terminal. Au passage, il précisait que le vieil homme ne pourrait pas non plus aller au bout d’une procédure de divorce intenté contre sa cinquième épouse, Victoria, qui toucherait une pension de 12 000 dollars par mois jusqu’à la mort - imminente - de l’acteur. Une dernière touche de controverse et un climat quasiment posthume pour une cérémonie au cours de laquelle Hopper a exprimé sa fierté de se voir ainsi honoré à Hollywood, «sa maison, son école».

L’ironie de la situation avait quelque chose de féroce : Hopper remerciant poliment une industrie qu’il a si longtemps détestée et qui le lui a bien rendu, se réjouissant de voir son nom gravé sur un trottoir aux côtés de ceux des patrons de studio et de producteurs qu’il méprisait comme personne, fut finalement le dernier acte de presque trois décennies au cours desquelles l’icône de la contre-culture et figure tutélaire du cinéma indépendant américain était rentrée dans le rang. A moins que ce ne soit un peu plus compliqué. «Chaque fois que je prends la parole en public, je suis assez angoissé, avait-il dit un jour au Times,parce que, à ce moment-là, je dois être Dennis Hopper. Mais je ne sais pas au juste qui est Dennis Hopper.» Il n’est pas le seul.

Ce qu’on sait, c’est qu’il fut un acteur précoce et révolté, photographe de talent, peintre et poète depuis ses années de bannissement, auteur du manifeste Easy Rider et cabot génial aux quelque 200 rôles assumés, les meilleurs comme les pires. On sait aussi qu’il a passé la seconde moitié de sa vie à faire fructifier le chaos magnifique que fut la première. L’incontrôlable hippie, le junky fossoyeur des majors, était devenu, après une terrible cure de désintoxication dans les années 80, un dandy de Venice, grand amateur d’art contemporain et riche collectionneur qui jouait au golf avec les pontes hollywoodiens. L’homme a su prendre le train de sa propre mythologie, et c’est certainement ce qui lui a sauvé la vie.

Ce 26 mars, Dennis Hopper pouvait donc quitter la scène. Il y était monté soixante ans auparavant pour l’amour de Shakespeare lors de ses premiers cours d’art dramatique à San Diego, Californie. La famille Hopper vient de s’y installer en provenance de Dodge City, au Kansas, où Dennis a vu le jour le 17 mai 1936 entre des grands-parents fermiers et un père commerçant méthodiste pratiquant. A San Diego, Jay, le père, est devenu responsable d’un bureau de poste mais il travaille aussi pour l’OSS, l’ancêtre de la CIA. Sur les rives du Pacifique, la mère, Marjorie, devient instructrice de sauvetage en mer, vocation rare chez une fermière du Kansas. Outre la douceur de son climat, San Diego présente l’avantage d’être proche de Los Angeles et donc de Hollywood. Car, c’est décidé, Dennis sera acteur, et un bon, comme en témoigne, en 1954, les vifs encouragements de ses camarades du Helix High School de La Mesa, qui l’élisent «Most Likely to Succeed» parmi les diplômés de l’année : le gagnant le plus probable de la promo.

Le début de 1955 leur donne raison. Dennis écume les castings et se fait engager pour des films télé. Il a 18 ans, il est beau, blond, maigre comme un clou, et il a déjà cette inimitable vibration menaçante dans le regard. Son premier rôle, méchamment prémonitoire, est celui d’un épileptique dans un téléfilm, Medic. S’ensuit une figuration dans Johnny Guitar de Nicholas Ray puis, aux côtés de James Dean, un second rôle dans la Fureur de vivre, du même réalisateur. De ce tournage naît une amitié profonde entre les deux garçons. Chez Hopper, cela relève même de l’adoration. Dans les soirées de Hollywood, l’inséparable duo est complété par d’autres jeunes acteurs beaux à tomber par terre et ambitieux à rayer le plancher, dont Anthony Perkins ou Natalie Wood avec laquelle Dennis a une aventure. Premier retour à la réalité, le 30 septembre 1955 : James Dean encastre sa Porsche dans une voiture juste après le tournage de Géant de George Stevens dans lequel son ami tenait un second rôle.
Alcool, cynisme et western

Après des semaines de dépression, Dennis Hopper se construit une réputation de sale gosse au caractère impossible. Il est devenu dur, cynique et méprisant. Sur les plateaux, il a coutume de se moquer du système des studios, moribond et rempli de vieillards ignorants. Il est loin d’avoir tort mais il s’est fait repérer, d’autant qu’il picole sec. En 1957, se produit l’incident qui aurait dû lui coûter sa carrière. Sur le tournage de From Hell to Texas, un western de Henry Hathaway, Hopper s’accroche avec le réalisateur, refusant de suivre les indications de mise en scène et l’obligeant à faire plus de 80 prises pour une séquence mineure. Hathaway est hors de lui : «Tu ne travailleras plus jamais dans cette ville.»

Pendant près de huit ans, Dennis Hopper connaît le purgatoire. Pour gagner sa vie, il accepte tous les téléfilms ou séries qu’on lui propose : Bonanza, Twilight Zone ou Barbara Stanwyck Show, pour ne citer que les meilleurs. Mais, tandis que Hollywood se dérobe à lui, Dennis vit, à New York où il s’est installé, la période artistique la plus intense de sa vie. Il commence la photographie, vendant notamment des clichés à Vogue et Harpers & Queens ou signant la pochette d’un disque de Ike et Tina Turner. Il se met sérieusement à la peinture, écrit des poèmes aussi et devient un pilier des galeries et ateliers d’artistes parmi lesquels la Factory, à New York. Il commence une collection qui deviendra l’une des plus belles des Etats-Unis. Bien plus tard, il prenait un immense plaisir à faire visiter sa villa de Venice dessinée par Frank Gehry, où trônaient des Pollock, Ruscha, Schnabel, Basquiat, Haring ou Lichtenstein sans oublier un exemplaire de la Campbell Soup de Warhol acquis pour 75 dollars.

Cette passion pour l’art contemporain n’a rien changé au désir de Dennis de s’imposer au cinéma. En marge des téléfilms médiocres, il tourne dans des productions underground, comme l’effarant Night Tide de Curtis Harrington. Il se perfectionne, fréquente assidûment l’Actors Studio, et se produit sur les scènes de Broadway où les agents de la côte Ouest viennent chercher de la chair fraîche.

C’est au théâtre qu’il rencontre Brooke Hayward, une jeune et jolie actrice à l’affiche d’une pièce de Jack Kirkland, Mandingo, qui a tenu à peine une semaine à l’affiche du Lyceum. Peu importe, ils sont amoureux et veulent se marier. Sauf que, léger détail, le père de la jeune fille est Leyland Hayward, agent et producteur new-yorkais, qui a fait la pluie et le beau temps à Hollywood dans les années 30 et 40. Et il est très hostile à cette union, tout comme son ex-femme et mère de Brooke, l’actrice Margaret Sullavan. Pour Brooke, épouser Dennis revient à dire merde à sa famille. C’est ce qu’elle s’empresse de faire en 1961.
Sauver un Picasso

Ils quittent New York pour Los Angeles et le quartier chic de Bel Air où, à peine arrivés, ils assistent impuissants à l’incendie qui ravage leur maison et des centaines d’autres du quartier. Longtemps après ce 6 novembre 1961, Dennis racontait dans Vanity Fair qu’il avait sauvé des flammes un Picasso et un Juan Gris, ainsi que son heureuse propriétaire, et qu’une double page dans Paris Match saluait cet inconnu courageux. La photo existe et l’homme ressemble bien à Dennis, mais sur le cliché, il a les mains vides.

En attendant de se trouver une autre maison, le couple squatte chez des amis : Vincent et Mary Price qui ont initié Dennis à l’art contemporain, ou David O. Selznick, ex-producteur tout-puissant. Surtout, ils fréquentent le tout-Hollywood, les humbles comme les puissants, les acteurs, les techniciens, les agents et les artistes que Dennis aime photographier. Leur fille, Marin, naît le 26 juin 1962 et, peu à peu, les Hopper font partie du paysage au point que Dennis retrouve le chemin des grandes productions, notamment avec son meilleur ennemi, Henry Hathaway. Toujours dans un western et aux côtés de John Wayne dans les Quatre Fils de Katie Elder. Dennis, cette fois, se tient à carreau. Il a compris la leçon, même si son aversion pour le vieil Hollywood est plus vive que jamais. Il est aux premières loges pour voir s’effondrer le système et il compte bien ne pas perdre une miette du spectacle.
Voyage et LSD

Or, les grands rôles tardent et Dennis vient d’avoir 30 ans. Il s’impatiente et pense de plus en plus passer à la réalisation, ce qui est loin d’être la norme à l’époque pour un acteur. Pendant ce temps, la période hippie gagne toute la Californie et Dennis a tendance à forcer la dose sur la marijuana sans étancher sa soif pour autant. «Quand il n’y avait plus d’alcool à la maison, il vidait les bouteilles de liqueurs à gâteaux», aurait dit Brooke. Avec ses nouveaux amis, il effectue de fameuses virées à San Francisco où il découvre le LSD. Un jour de 1966, il revient à Los Angeles tellement défoncé qu’il casse le nez de sa femme après une dispute. En attendant son heure, il fréquente tout une bande. Peter Fonda, fils de Henry, ami d’enfance de Brooke et jeune acteur en pleine ascension. Il y a aussi Jack Nicholson, alors inconnu, Bob Rafelson, qui réalisera Five Easy Pieces quelques années plus tard, ou Bert Schneider, producteur new-yorkais débarqué de fraîche date sur la côte Ouest et qui a troqué le costard trois-pièces pour la veste en velours, les cheveux longs et l’usage massif de cigarettes hilarantes. Tous ces braves petits gars admirent Roger Corman, le magicien des séries B à Z, le «Monsieur-une-seule-prise», qui tourne à toute allure et qui a dix idées de films par jour. Dennis et Peter en font un avec lui, The Trip, qui, comme son nom l’indique, parle bien de voyage et de LSD. Tous ont un point en commun : ils veulent arracher le pouvoir des mains des vieillards qui tiennent Hollywood. Et avec Easy Rider, ils vont réussir leur coup. Ou presque.

Pour Peter Biskind, journaliste américain et auteur de l’ouvrage de référence sur le cinéma américain des années 70, le Nouvel Hollywood, l’idée d’Easy Rider part d’un coup de fil de Fonda à Dennis Hopper. En 1967, le beau blond est à Toronto pour assurer la promo de The Trip lorsqu’il est traversé par un flash : «C’est ça, le western moderne. Une histoire de deux motards qui traversent le pays avec un gros paquet de drogue pour la vendre et se la couler douce. On l’écrit tous les deux, je serai le producteur, tu réaliseras et on jouera les rôles principaux», annonce-t-il à Hopper au téléphone qui accepte aussitôt. Au passage, ils décident même du titre : The Loners. Les deux compères travaillent sur une ébauche et proposent à une de leurs idôles, l’écrivain Terry Southern, auteur du roman Magic Christian et de scénarios comme Dr Folamour ou le Kid de Cincinnati, de s’occuper du script. Il accepte sans savoir, évidemment, qu’il ne touchera que 3 500 dollars bien plus tard pour son travail. Il ne manque que le financement. Les studios traînent des pieds, et même Roger Corman et Sam Arkoff, son producteur casse-cou, refusent le projet, ce que le réalisateur regrettera le restant de ses jours. Pour démarrer vite, Bert Schneider met 40 000 dollars de sa poche, et se charge de consolider un accord de distribution. La promesse est sérieuse, Bert est le fils d’Abe Schneider, le président du directoire de la Columbia.

Toute l’équipe se retrouve à La Nouvelle-Orléans fin février 1968 pour filmer les acteurs pendant Mardi gras, et le bordel le plus complet règne. Il n’y a pas de chef-opérateur, chacun veut décider de tout et l’ambiance est délétère, ainsi que le résume un preneur de son : «Dennis était devenu psychotique. Il y avait des revolvers sur la table. Chargés.» Mais pas autant que Hopper qui, un matin, pique une crise de parano devant toute l’équipe jusqu’à ce que Fonda s’aperçoive qu’ils avaient raté le début de la grande parade. Au cours de ces deux semaines, tout va de travers mais Hopper suit chacune de ses idées jusqu’au bout. Et même au-delà. Il oblige ainsi Peter Fonda à se lover dans les bras d’une statue de la Vierge dans un cimetière en psalmodiant «Why did you, mother ?». Or chacun sait, du moins à Hollywood, que la mère de Peter, Frances Seymour Brokaw, s’est suicidée. Entre les deux hommes, rien ne sera plus jamais tout à fait comme avant cet épisode.

A leur retour à Los Angeles, le moral est dans les chaussettes. Peter veut virer Dennis et le dit à Bert qui le répète à Dennis. Les disputes commencent sur la paternité du scénario et le projet manque d’être abandonné après une altercation entre Dennis et l’acteur Rip Torn qui devait jouer dans le film. L’engueulade entre les deux hommes est à deux doigts de se terminer dans la rue à coups de couteau mais, finalement, Torn est viré au profit d’un glandeur prodigieux qui tient enfin un rôle à sa démesure, Jack Nicholson. Quelques semaines plus tard, le tournage, le vrai, commence sur la route entre la Californie et la Louisiane, avec peu de moyens, un sens de la débrouille que Hollywood a oublié et surtout un enthousiasme juvénile inoxydable. La légende veut que durant ces douze semaines, tout le monde était tout le temps défoncé, qu’on refilait la caméra à n’importe quel bouseux croisé sur la route et que l’improvisation était reine. Ce n’est pas tout à fait vrai. Ne serait-ce que parce que le chef-opérateur n’était autre que le Hongrois László Kovács, qui connaît la lumière comme personne et que Dennis voulait à toute force.
Huit éprouvantes semaines

Cela dit, même terminé, le film reste une énigme pour les distributeurs de la Columbia. En guise de ballon d’essai, ils l’expédient à Cannes où Easy Rider récolte le prix de la meilleure première œuvre au Festival. Pas convaincus mais encouragés par cette récompense inespérée, les distributeurs organisent la première à New York le 14 juillet 1969. La foule est compacte et le propriétaire du cinéma de l’East Village est obligé d’enlever les portes des chiottes pour que les spectateurs cessent d’y fumer de l’herbe. En quelques semaines d’exploitation, Easy Rider rapporte près de 20 millions de dollars alors qu’il n’en a coûté que 500 000. Dennis Hopper est le seul à ne pas s’en étonner : «Sur un plan spirituel, il se peut que nous soyons la génération la plus créative des dix-neuf derniers siècles. Nous voulons faire des films intimes, personnels, honnêtes. Les studios, c’est du passé. Ils n’ont plus qu’à devenir de simples sociétés de distribution pour des producteurs indépendants.» Avant d’en arriver là, Hopper est propulsé au rang de star. Tout le monde parle de cet olibrius défoncé du matin au soir, la plus grande icône de la jeunesse depuis la mort de son copain, James Dean. La presse à scandales se délecte de son mariage avec Michelle Philipps, la chanteuse des Mamas and Papas en 1970, qui ne dure que huit jours. «Les sept premiers étaient vraiment bien», commente Dennis, qui en rajoute. Comme dans cette interview où il raconte son entrevue avec Charles Manson, le commanditaire des meurtres de Sharon Tate et de quatre autres personnes, dans sa cellule de condamné à mort. «Il voulait que je fasse un film sur lui non pas à cause d’Easy Rider, mais parce qu’il m’avait vu dans un téléfilm où mon personnage assassinait son père qui brutalisait sa mère.»
Caméras en bois

Toutefois, Hollywood veut croire en ce messie. La crise qui touche les studios au début des années 70 est la plus sévère de tous les temps et il faut faire revenir le public dans les salles. Même si c’est grâce à Dennis Hopper ou d’autres dingues du même genre. Vingt ans plus tard, dans les colonnes de Libération, Hopper aura une autre lecture de l’époque. «Après le succès imprévu d’Easy Rider, Hollywood s’est figuré qu’on pouvait laisser faire des films à n’importe quel gus qui arrivait à vélo en apportant un script. C’était leur erreur, pas la mienne.» Son faux pas à lui sera son second film au titre prémonitoire, The Last Movie, en 1970, qui s’inscrit dans le laboratoire de films «indépendants» que Universal Studio a créé. Le principe : cinq films tournés pour le tarif habituel d’un seul. Le tournage de Last Movie a lieu au Pérou, plaque tournante mondiale de la cocaïne à l’époque et, bientôt, la moitié des dealers de Los Angeles se débrouillent pour faire un tour sur le plateau, provoquant le début d’un incident diplomatique. Huit éprouvantes semaines plus tard, Hopper est de retour avec les bobines. Il tient son film dont l’idée le hante depuis des années. Il y incarne un cascadeur engagé pour un western réalisé par Samuel Fuller dans son propre rôle. Après un tournage avorté, le cascadeur reste au Pérou et tâte toutes les drogues qui passent à portée avant de devenir l’acteur principal d’un autre film que des Indiens qui ignorent même l’idée de la fiction «tournent» devant des caméras en bois. Un simulacre baroque et visionnaire sur le cinéma agonisant, mais que personne ne comprend.

Pendant presque un an, il s’enferme dans son ranch de Taos, au Nouveau-Mexique, pour concocter un montage qui provoque l’affliction générale chez les pontes de la Universal, mais le contrat dit que Dennis a le director’s cut. La projection test qui a lieu sur le campus d’une université de l’Iowa provoque une bordée d’injures des étudiants et Hopper doit même s’enfuir le nez en sang. La sortie en catimini du film, quelques semaines plus tard, est un désastre. Deux semaines à l’affiche et puis les oubliettes, en dépit d’un prix de la critique obtenu au festival de Venise. Le four est tel que Hopper se retrouve encore une fois au ban de Hollywood. Camé, passe encore, psychotique, à la rigueur, mais on ne lui pardonne pas l’échec. Il ne touchera plus une caméra pendant dix ans, tandis que dans son sillage, les Rafelson, Coppola, Scorsese, de Palma et compagnie raflent la mise.
Maître du chaos

Pendant ce temps, Hopper retourne vivre avec ses démons. Il picole, se came et tourne pour des salaires dérisoires dans un nombre incalculable de navets. Pour la plupart des rôles de salopards ou de psychopathes, parfois pour une journée. «Une longue rivière de merde» était son expression favorite pour évoquer cette époque. On ne l’embauche plus que pour ses grimaces déjantées, même Coppola, qui lui donne un rôle dans Apocalypse Now en 1978. Entre un typhon qui bousille les décors, Coppola qui s’est mis à l’herbe, Marlon Brando qui n’a pas lu une ligne du script et la paranoïa ambiante, il ne manquait vraiment que le maître du chaos pour la touche finale. C’est dans l’accoutrement de cow-boy décavé tel qu’on le voit dans le film qu’il débarque sur le tournage aux Philippines, accompagné par sa nouvelle fiancée, Catherine Milinaire, la fille de la duchesse de Bedford. Des témoins ont prétendu avoir entendu des coups de feu à plusieurs reprises dans leur chambre d’hôtel et ont juré avoir vu, une nuit, un matelas en flammes jaillir par la fenêtre.
Cercueil de carton

En 1979, un petit miracle se produit. Dennis remplace au pied levé le scénariste Leonard Yakir qui devait réaliser lui-même Out of the Blue. En dépit de la méfiance des producteurs, Hopper reprend le scénario et boucle son affaire dans les temps sans dépasser le budget d’un centime. Dans cette superbe histoire de désespérance, il campe le père paumé et alcoolique d’une gamine (l’extraordinaire Linda Manz, déjà vue dans les Moissons du Ciel, de Malick) qui va enterrer les illusions hippies et la vieille Amérique d’un seul et méchant coup de lame dans la carotide. La noirceur radicale du film marque le Festival de Cannes 1980 mais ne convainc pas les distributeurs américains. Et Hopper retourne à ses frasques. Entre autres, il est persuadé que la Mafia a mis un contrat sur sa tête. En 1983, pour un happening dans un stade de Houston, il fait le coup du «suicide russe sur la chaise de la mort», un tour de cascadeur où, allongé dans un cercueil de carton entouré de bâtons de dynamite, il déclenche une explosion dantesque dont il réchappe, hilare et à peine secoué. Le point de non-retour est atteint l’année suivante quand, sur un tournage au Mexique, il disparaît pendant plusieurs heures, nu comme un ver, dans la jungle. A son retour à Los Angeles, des hommes en blanc l’attendent avec un joli pyjama aux manches qui s’attachent dans le dos. Direction l’hôpital psychiatrique où il fait des séjours réguliers pendant près de deux ans. Pendant ses sorties, Bert Schneider, le vieil ami, l’héberge et l’aide à accomplir une acrobatique cure de désintoxication. Dix-huit ans plus tard, il se souvenait de cette époque. «Mes cinq dernières années à ce régime ont été un cauchemar. Je prenais un demi-gallon de rhum (près de deux litres), vingt-huit bières et trois grammes de cocaïne par jour juste pour me permettre de bouger. Et je pensais que j’allais bien parce que je ne me sentais pas ivre au point de ramper par terre.»

Dans son récit, Hopper a peut-être un peu forcé la dose, histoire de rendre ce sauvetage inespéré plus miraculeux encore. Peu importe. Il est clean et cherche des rôles mais, de préférence des bons. Coppola lui offre Rumble Fish où il incarne le frère largué de Matt Dillon. Sam Peckinpah, pour son dernier film, Osterman Weekend, lui emboîte le pas. Arrive enfin Blue Velvet de David Lynch, où il incarne le terrifiant Frank Booth. Personne n’oubliera la séance de bouffée délirante quand Hopper aspire à pleins poumons une dose pachydermique de poppers avant de brutaliser Isabella Rossellini. Pour décrocher le rôle, Dennis Hopper a supplié Lynch. «David, il faut que tu me laisses jouer Frank parce que je suis Frank.» A propos : oui, c’était bien du poppers dans la bouteille.
Un tueur à gages

Les propositions s’enchaînent et Hopper ne refuse pas grand-chose, avec une idée derrière la tête : retourner derrière la caméra. Il y parvient en 1988, avec Colors, un film tourné dans les rues des gangs de Watts et de East LA. En marge des deux principaux protagonistes, des flics en uniforme (Sean Penn et Robert Duvall) qui pensent surtout à survivre plutôt qu’à maintenir l’ordre, la production engage, sur les conseils de Hopper, de vrais membres des gangs et le tournage frôle l’émeute à plusieurs reprises. Deux personnes trouvent la mort à quelques pas du plateau dans des échanges de coups de feu. Là encore, la polémique est vive mais cette fois le succès est au rendez-vous. Et lui semble en paix avec ses démons. Pendant la promo du film, il déclare à Libération : «Dans quelle mesure ai-je changé depuis que j’ai arrêté l’alcool et la drogue ? Mmmm, disons que vous avez le même mec chaque fois que je viens vous ouvrir la porte et que ce n’était pas le cas avant.»

Pourtant, même si Dennis l’acteur fait à nouveau partie du paysage, Hopper le réalisateur se plante à tous les coups. En 1990, avec Catch Fire, un polar nerveux où un tueur à gages (Hopper lui-même) tombe amoureux de sa victime, une artiste (Jodie Foster). Le montage final rend Hopper tellement furieux qu’il refuse de signer le film. La même année, il réalise The Hot Spot, avec Don Johnson et Virginia Madsen, qu’il trouve l’un comme l’autre très mauvais. A juste titre. Deux échecs et bientôt un troisième avec son dernier long métrage, tourné en 1993, Catchers, une comédie militaire où un officier de marine doit conduire une magnifique blonde en prison. Le cœur n’y est plus et, à part un court métrage en 2000, Homeless, Dennis Hopper ne fera plus jamais de mise en scène.
Une serpillière sur la tête

Il préfère continuer la photo et la peinture, se faire inviter sur tous les continents au gré d’hommages, de rétrospectives ou d’expositions, et enquiller les seconds rôles pour à peu près n’importe quoi. Il excelle encore en psychopathe terroriste dans Speed et récolte un Razzie Award pour quasiment la même prestation dans le naufrage Waterworld de Kevin Costner. La pub aussi le sollicite comme dans ce spot pour la Ford Cougar en 1998, où il apparaît en gentleman qui croise son fantôme en biker d’Easy Rider sur une route en plein désert. Il fait aussi pas mal de navetons indignes, comme cette pochade péplum où, une serpillière sur la tête en guise de perruque, il incarne Pelias dans un grotesque Jason et les Argonautes pour la télévision. Ou, quelques années auparavant, quand il s’attire les foudres de son jeune fils en jouant dans la mascarade Super Mario Bros d’après le célèbre jeu vidéo. «Mon fils m’a demandé pourquoi j’avais tourné là-dedans. Je lui ai dit que c’était pour pouvoir lui acheter des chaussures. Il m’a répondu qu’il préférait marcher pieds nus plutôt que de voir son père comme ça.» Même les jeunots ricanent, comme Kevin Spacey à la fin des années 90 : «Je ne veux pas devenir Dennis Hopper. Le genre d’acteur qu’on appelle dès qu’on a un rôle de méchant à pourvoir. Je vais changer de registre.» Selon Hopper lui-même, le pire film dans lequel il a joué reste Massacre à la tronçonneuse 2 de Tobe Hooper. Si c’est lui qui le dit.

Les quinze dernières années de la vie de Dennis Hopper ont donc surtout été celles d’une mise en scène de sa propre légende. Il ne refusait pas grand-chose, et surtout pas de cabotiner dans les interviews et les shows télévisés, racontant par exemple, en 2005, qu’il avait voulu imiter Donald Rumsfeld, ministre de la Défense sous l’administration Bush, pour incarner un personnage de financier sans scrupules dans Land of the Dead de George A. Romero. C’est d’autant plus drôle que Hopper se définissait comme «républicain depuis Reagan. J’ai voté pour Bush et son père. Je ne le dit pas à grand monde parce que je vis dans une ville où quiconque a voté pour Bush est vraiment un paria». Tout ça pour finalement reconnaître qu’il voterait Obama en 2008. A propos de sa carrière aussi, il se marrait: «J’ai tourné dans des films qui ne sont plus montrés ailleurs que dans les pays d’Europe centrale et aux îles Fidji.»

Pourtant, Dennis Hopper n’a jamais mis la pédale douce. Cinq tournages rien qu’en 2008 et le rôle principal dans Crash, une série télé inspirée de Collision, le film de Paul Haggis. En guise de dernier cadeau, il laisse deux personnages inédits à découvrir. Dans Alpha and Omega, d’Anthony Bell et Ben Gluck, qui sortira en octobre 2010, et dans The Last Film Festival, une comédie de Linda Yellen, actuellement en postproduction. Hopper y incarne Nick Twain, un producteur de films à la ramasse dont le navet a été refusé par tous les festivals de cinéma du monde sauf un, le pire évidemment. Dennis Hopper ou l’ironie jusqu’au bout.

 

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