Draquila, le nouveau film de Sabina Guzzanti, dans les salles

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

draquila.jpg« Draquila » : droit dans les yeux de l'Italie berlusconienne
Par Eugenio Renzi | Independencia.fr 




Ce n'est jamais difficile de contempler un pays de loin et dire : « Voilà une dictature ». Autre chose, bien plus difficile, est de dire comment on en arrive là, comment on passe d'un Etat libre à un régime autocratique, et pourquoi personne ne s'y oppose.

Bellissima, nouvelle venue dans les sociétés de distribution de films italiens, ne pouvait pas choisir meilleur moment pour sortir « Draquila », le dernier film de Sabina Guzzanti, un documentaire sur la gestion politique du tremblement de terre qui, il y a deux ans, réduisait à néant la ville de L'Aquila.

Lorsqu'on le vit de l'intérieur, c'est encore plus malaisé. Il a probablement fallu beaucoup d'années aux Italiens pour comprendre, non pas qui fut Mussolini, mais ce qu'il faisait et où il était en train de les amener.

Aujourd'hui, l'histoire, mutatis mutandis, se répète : une grande partie des Italiens semblent aveuglés, insensibles à ce que d'autres considèrent comme une évidence, ignorants du péril encouru pour leur propre vie.

Le film de Sabina Guzzanti parvient à pénétrer au fond des mécanismes en jeu et à ne pas se perdre. Elle regarde droit dans les yeux le succès populaire du système berlusconien. Je ne vous dis pas pourquoi et comment.
Allez le voir.
L'âge d'or de la RAI

Berlusconi est acculé, l'affaire (appelée « bunga bunga ») du coup de fil à la gendarmerie de Milan pour libérer une jeune fille de 17 ans a fait le tour du monde et, cette fois-ci, il se pourrait bien que ce soit une « berlusconnerie » de trop.

Mais mis à part Silvio, quel est le rapport entre ce scandale sexuel et le tremblement de terre ? Il y en a un. Mais procédons par ordre.

En Italie, l'actrice et réalisatrice Sabina Guzzanti est célèbre. Ce n'est peut-être pas le cas en France. Guzzanti vient du théâtre. Elle entre à la RAI (groupe audiovisuel public) au début des années 90. A un moment de crise politique historique : les partis traditionnels sont mis en pièce par une tempête judiciaire qui, en quelques mois, fait démissionner une classe politique entière.

La RAI, qui a toujours été contrôlée par le gouvernement et le Parlement, se retrouve pour la première fois libre de toute ingérence. C'est un âge d'or pendant lequel -et particulièrement sur RAI 3- naissent des émissions révolutionnaires. Peu de mois après, la politique reprendra les rennes. Ce sera désormais trop tard.

« Avanzi » est une émission comique qui commence de façon confidentielle en 1991, programmée à une heure tardive. Le succès est important. Durant les années 90 il ne fera que croître. L'émission change de nom, mais le groupe qui anime le programme, malgré quelques ajouts, reste le même. Il y a, entre autres, Sabina Guzzanti.

En 1994, Berlusconi gagne les élections. Mais quelques mois plus tard, son premier gouvernement tombe. Peut-être parce qu'à l'époque, la RAI raconte sans trop de crainte son premier ennui avec la justice (accusations de corruption) : un de ses alliés, Umberto Bossi, prend peur et le lâche, ce qui provoque une crise gouvernementale.

Il gagne de nouveau les élections en 2001. Cette fois, il ne répète pas son erreur.

En 2002, alors qu'il se trouve à Sofia en visite d'Etat, il lance le bien nommé « édit bulgare » : Enzo Biagi, Michele Santoro, Daniele Luttazzi -respectivement deux journalistes et un comique- ont fait, déclare Berlusconi, « un usage criminel de la télévision ». Les trois sont bientôt écartés des antennes du service public. Seul Santoro réussira à y revenir grâce à un jugement de justice.
Chiens perdus et concours de beauté

En frapper trois pour en éduquer cent. Le message parvient à tous les journalistes et auteurs de la RAI. L'information commence alors à se concentrer sur les chiens perdus et les concours de beauté.

Dans ce climat, Sabina Guzzanti prépare « Raiot ». Sous couvert de satire, cette émission cherche à témoigner de ce qui est en train de se passer en l'Italie. A commencer par la manière dont gouverne Berlusconi, et comment il a construit son pouvoir économique et médiatique.

Des six émissions prévues, seule la première sera diffusée. Le succès est énorme. Mediaset, l'entreprise de Berlusconi, traîne en justice Sabina Guzzanti pour diffamation. L'émission est suspendue. Deux ans après, elle gagne le procès. Mais entre temps, l'objectif est atteint : « Raiot » a disparu des écrans.

Virée de la télévision, Guzzanti atterrit dans l'espace très encombré par tous ces auteurs eux aussi touchés par la censure de la RAI (une longue histoire qui va du prix Nobel Dario Fo au comique Beppe Grillo).

Comme eux, elle va alors montrer ses émissions dans les théâtres et sur les places publiques. Mais elle fait aussi quelque chose d'inédit : elle réalise « Viva Zapatero ! », documentaire dans lequel son histoire devient une enquête sur la liberté d'expression dans les médias.

 

« Les Raisons de la langouste », son deuxième film, est un faux documentaire sur le devenir du vieux groupe de comique d'« Avanzi », lequel se réunit en Sardaigne pour monter un spectacle, en une seule nuit. Les raisons sont multiples : politiques, personnelles, existentielles.
Le tremblement de terre de l'Etat de droit

D'une certaine façon, on pourrait dire que « Draquila » ressemble à « Viva Zapatero » et, pour faire bref, qu'il est proche du dispositif des films de Michael Moore. Une carte de visite pas très exaltante (mais que Guzzanti revendique). Mais Guzzanti a aussi un mode tout à elle pour nouer et dénouer les histoires qu'elle raconte. Son style n'est jamais du journalisme. Ni de l'enquête.

A la différence de Moore, on ne l'entend jamais ricaner « in » ou « off ». Elle propose une autre voie, souvent étonnante.

 

L'affaire du tremblement de terre de L'Aquila semble simple. En réalité, c'est autrement plus complexe que « Gomorra » racontée par Roberto Saviano et portée à l'écran par Matteo Garrone.

Ce dernier, en adaptant le roman, n'en avait gardé que l'imaginaire et avait laissé de côté l'immense manne de faits liés à l'enquête sur la mafia napolitaine ; Sabina Guzzanti réussit, avec une maestria très personnelle, à tout montrer et rendre clair à l'écran. Du détail -une petite faille dans le système- jusqu'aux vertiges kafkaïens du pouvoir berlusconien.

Ce qui se raconte ici, c'est surtout le tremblement de terre de l'Etat de droit. Comment le législateur berlusconien a tordu le cou de la Constitution et transformé l'Etat en une société dont Berlusconi serait l'unique patron.

Dans les plis d'un film, on le sait, se lit l'histoire de sa fabrication. Ici, une incursion-spectacle de Sabina à L'Aquila lui donne l'envie de filmer des témoignages, ensuite de réaliser un film, qui devient petit à petit (et grâce à un effort collectif) un long-métrage.

Le projet croît au fur et à mesure. La matière filmée aussi. On atteint le cœur de l'Italie en longeant les fissures du système ; elles partent d'une maison quelconque, elles portent jusqu'au palais du pouvoir. Et pourtant, on ne se déplace jamais de L'Aquila. Tout est là. Y compris l'usage des « escort girls » comme monnaie d'échange entre politiques et entrepreneurs.

traduction : Valentina Novati
Source : RUE 89 

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tatielily 12/11/2010 18:33



attention les politiciens qui muselent la presse traditionnelle, ces journalistes trouveront toujours une parade pour raconter au grand public vos conneries !