Egypte : le pragmatisme des Frères musulmans, entretien avec Joshua Stacher

Publié le par dan29000

 

 

 

Pragmatiques, "les Frères musulmans préfèrent ne pas être aux avant-postes"


 

 

 

 

Chercheur à l'université de Kent (Ohio, Etats-Unis), Joshua Stacher évalue le poids social et politique des Frères musulmans et les opportunités qui s'ouvrent pour la confrérie, principale force d'opposition en Egypte, alors que le régime de Hosni Moubarak est plus affaibli que jamais.

 

 

 



Les Frères musulmans ont joué un rôle d'arrière-plan dans la protestation contre Hosni Moubarak. Pourquoi ont-ils attendu le quatrième jour de manifestations pour appeler à se joindre au mouvement ?

 Les Frères musulmans savent que s'ils occupaient le premier plan dans les manifestations, les puissances occidentales donneraient un feu vert au pouvoir pour museler la contestation.

Il faut remettre le mouvement dans son contexte : il s'agit de manifestations patriotiques contre un régime considéré comme un client des Etats-Unis, qui reçoit chaque année 1,5 milliard de dollars d'aide. Les Frères musulmans, en tant que système politique capable de mobiliser, prennent part à ce mouvement patriotique.

La confrérie a probablement fait de mauvais calculs au début de la contestation et n'a pas saisi son ampleur. Aujourd'hui, elle sent que le mouvement a réellement une chance de faire tomber Moubarak, elle est donc prête à manifester. Mais elle ne veut pas être leader de la contestation pour que sa présence ne serve pas d'excuse à une répression accrue.

 


On voit de nombreux groupes et tendances politiques s'exprimer dans les rues égyptiennes [voir notre portfolio sur les figures de l'opposition]. Les Frères musulmans sont-ils prêts à tenir compte de cette diversité et à coopérer avec d'autres groupes politiques ?

Oui, si une Constitution forte était mise en place, qui ne mette pas une loi au-dessus des autres, les Frères musulmans seraient prêts à participer à une alternance dans un cadre démocratique. La confrérie pourrait tout à fait prendre part pacifiquement à des élections, les gagner pacifiquement et les perdre pacifiquement. [La confrérie participe également à la Coalition nationale pour le changement, qui a chargé Mohamed ElBaradei de "négocier" avec le régime.]

En janvier 2010, les Frères ont élu comme chef suprême le conservateur Mohamed Badie. Lors des législatives de décembre, ils ont perdu leur représentation parlementaire. Désormais contrainte à la clandestinité, et avec un chef conservateur, la confrérie va-t-elle se radicaliser ?

 


Non, les Frères ne se radicalisent pas. Si des conservateurs occupent aujourd'hui des postes de direction, c'est parce que les Frères ont été l'objet de mesures ultra répressives de la part du pouvoir : depuis les élections législatives de 2005 [au cours desquelles ils avaient obtenu 88 sièges, soit un cinquième de l'Assemblée], leurs membres ont été arbitrairement arrêtés. La répression a favorisé la fragmentation du groupe et donc la mise en avant des voix les plus conservatrices.

Peut-on évaluer le poids politique des Frères musulmans ?

Non, le mécanisme électoral ne permet pas de rendre compte de leur influence. Si l'on exclut l'armée, ils sont la force la plus organisée en Egypte. Il faut aussi prendre en compte leur fonction sociale, qui est extrêmement importante. Les Frères vivent au plus près de leurs communautés. Ils sont respectés non seulement en tant que Frères musulmans, mais aussi en tant que médecins, avocats, pharmaciens, ingénieurs ou professeurs.

Si des élections libres et démocratiques étaient organisées, les Frères musulmans seraient-ils en mesure d'être élus et de gouverner le pays ?

Tout dépend du contexte légal dans lequel ces élections seraient organisées. Lors des trois décennies écoulées, le régime de Hosni Moubarak a pris soin d'empêcher la participation de tout mouvement d'opposition. Les divers courants politiques d'opposition – libéral, nationaliste, socialiste ou communiste – sont donc très peu structurés. Dans ce contexte, les Frères musulmans sont la force la plus organisée, ils ont donc toutes leurs chances lors d'élections.

En revanche, la confrérie a clairement indiqué qu'elle ne présenterait pas de candidat à la présidence du pays. Elle veut une participation politique mais elle ne veut pas conduire un gouvernement. Si un Frère musulman gagnait une présidentielle, l'Egypte risquerait de se trouver isolée diplomatiquement. La communauté internationale – Etats-Unis et Israël en tête – n'accepterait pas de voir un régime islamiste à la tête de l'Egypte. Les Frères préfèrent donc ne pas être aux avant-postes. Ils sont prêts à participer à la vie politique, tant que cela ne compromet pas le statut international de l'Egypte.

C'est donc par pragmatisme qu'ils ne souhaitent pas présenter de candidat à la présidence ?

Oui. Il faut savoir qu'il y a une réelle opportunité aujourd'hui pour que l'Egypte emprunte une nouvelle voie. Si un processus démocratique se mettait en place, on peut imaginer que les voix les plus radicales ou les plus antagonistes de la confrérie se feraient plus discrètes, tandis que les plus pragmatiques se verraient confier davantage de poids. Par ailleurs, on ne peut exclure qu'un parti politique issu de la confrérie voie le jour, à l'image de l'AKP en Turquie [Parti pour la justice et le développement, vainqueur des législatives et de la présidentielle turques en 2007], et présente un candidat à une présidentielle.



Pour en savoir plus :

Propos recueillis par Mathilde Gérard

Source : Le Monde.fr

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