Elections : la télévision, média de persuasion massive

Publié le par dan29000

«La télévision est le média de la persuasion massive»

 

INTERVIEW + VIDÉOS

 Christophe Piar, du département Opinion de l'institut de sondages CSA et enseigne à Sciences Po et auteur de «Comment se jouent les élections. Télévision et persuasion en campagne électorale» (INA éditions), revient sur le rôle de l'image dans la campagne.

Par JONATHAN BOUCHET-PETERSEN

Pourquoi écrivez-vous que «la télévision peut faire l'élection» ?

Des millions d'électeurs, de plus en plus nombreux, se décident lors de la campagne électorale et sont sensibles aux différents messages diffusés pendant cette période. Ils se déterminent de moins en moins en fonction de leur appartenance sociale, de leur proximité avec une formation politique ou de leur religion, cela crée donc des opportunités pour des effets de campagne électorale. Et l'information diffusée par les médias, en particulier télévisuels, est le canal qui a le potentiel persuasif le plus élevé : dans l'enquête Médiapolis réalisée par le Cevipof fin 2009, les Français étaient 76% à déclarer utiliser la télévision comme premier ou deuxième média pour s'informer sur l'actualité politique. La force de frappe du petit écran n'a pas d'équivalent, même si sa prédominance connaît une légère érosion avec la montée en puissance d'Internet. Mais le Web reste pour l'instant un média de mobilisation ; la télévision est le média de la persuasion massive.

La victoire du «non» au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen ne s'est-elle pourtant pas faite contre les médias audiovisuels dominants ?

Si on se concentre uniquement sur la bien plus grande visibilité médiatique des partisans du «oui», on en déduit effectivement que la télévision n'a pas eu d'impact sur le résultat. Mais, si on regarde les enjeux qui étaient dans l'actualité extérieure à la campagne, on voit qu'une avalanche de faits - plans sociaux, délocalisations, proposition de reclassement de salariés à l'île Maurice avec une salaire de 250 euros par mois -  sont entrés en conjonction semaine après semaine avec le discours des partisans du «non». Cette réalité, relayée par les médias en général et par la télévision en particulier, est venue valider leurs attaques contre les méfaits de la construction européenne et invalider le discours europhile euphorique des promoteurs du «oui».

Lors de la présidentielle de 2002, les images de la gifle donnée par François Bayrou à un gamin qui lui faisait les poches ont tourné en boucle et marqué les esprits. Au point, selon vous, d'avoir eu un impact électoral...

 

Elle est d'abord un exemple très caractéristique du fonctionnement du système médiatique. D'un côté, les journalistes disent que leur objectif est de permettre aux citoyens de procéder à des choix éclairés, mais dans le même temps ces mêmes journalistes sont obligés de respecter la logique commerciale qui conduit à une marchandisation de l'information dans le but d'obtenir la plus forte audience possible. C'est particulièrement vrai pour les journaux télévisés et les émissions politiques. S'adressant à un public généralement plus distant des débats publics, les journalistes de télévision sont convaincus qu'il faut insister sur la dramatisation et les controverses. La gifle de Bayrou lors d'une visite dans une cité à Strasbourg illustre bien ce travers médiatique. Plus que le geste en lui-même, sa médiatisation a donné au candidat centriste une notoriété qu'aucune de ses propositions ne lui avaient procuré. A moins de deux semaines du premier tour, il a obtenu d'un coup l'attention journalistique qu'il cherchait en vain depuis des mois. Disposant de peu d'informations sur François Bayrou, certains électeurs se sont servis de ce seul geste pour se faire une opinion à son sujet.

Dans la même campagne, en 2002, on pense aussi au «vieilli, usé et fatigué» de Jospin à propos de Jacques Chirac. Un épisode à l'inverse dévastateur...

Lionel Jospin, alors Premier ministre, s'étant exprimé lors d'un vol en avion avec des journalistes, ce sont surtout les images multidiffusées affirmant au journal de France 3 «ce n'est pas moi, cela ne me ressemble pas» qui lui ont nui. Tout comme celles de Jacques Chirac au 20 heures de France 2 dénonçant le «délit de sale gueule» dont il était victime. Là encore, les enquêtes qualitatives réalisées à l'époque montraient que ces images ont détourné de Lionel Jospin un certain nombre d'électeurs qui ont déduit de cet incident qu'il n'était pas sympathique ou que son comportement était incompatible avec la fonction présidentielle.

Le non-débat ultramédiatisé entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon la semaine dernière sur France 2 répond-il aussi à cette prime au spectaculaire au détriment du fond ?


Cet épisode renvoyait immanquablement au débat Bernard Tapie contre Jean-Marie Le Pen au cours duquel Paul Amar avait posé des gants de boxe sur la table. Il illustre la suprématie du jeu sur les enjeux pour avoir l'audience la plus forte possible, quitte pour cela à présenter la politique comme un match entre deux gladiateurs et en mettant en scène une violence symbolique.

Quelle est la proportion d'électeurs qui décident au dernier moment de leur vote et sur lesquels la télévision peut avoir un impact ?

Environ la moitié de l'électorat se détermine dans les deux derniers mois, c'est-à-dire entre maintenant et le 22 avril. Dans cette masse, il y a deux catégories. La première est constituée de personnes politisées qui prennent le temps de comparer les programmes et les propositions des candidats avant de choisir. La deuxième, aussi nombreuse, rassemble des électeurs dont le niveau de dipômes est beaucoup moins élevé. Ils sont, eux, beaucoup plus sensibles aux images, aux personnalités des candidats. Ils les observent à la télévision et choisissent souvent celui qui leur semble le plus compétent dans sa façon de faire campagne sans vraiment se pencher sur ses propositions. Les candidats s'efforcent d'ailleurs de parler parallèlement à ces deux catégories d'électeurs à attirer.

Après la présidentielle de 2002, on a beaucoup dit que les images de Papy Voise, ce vieil homme violemment agressé, qui avaient tourné en boucle avant le premier tour, ont contribué à l'élimination de Lionel Jospin au soir du 21 avril...

C'est typiquement le genre d'image qui se suffit à elle-même pour influer sur le choix de certains électeurs. Et certains candidats avaient davantage intérêt que d'autres à l'agiter pour amplifier son impact naturel. C'est exactement la même chose lorsque Nicolas Sarkozy, pendant la campagne de 2007, avait surfé sur les violences à la gare du Nord pour tenter de valider son discours sécuritaire. L'objectif était de mettre l'insécurité au cœur du débat car il disposait d'une plus grande crédibilité sur ce sujet, et le fait que les images spectaculaires aient tourné sur tous les écrans l'y a aidé. Plus que l'information, c'est la façon dont elle est utilisée qui crée un contexte anxiogène.

Dans la couverture de l'actualité politique, faites-vous une disctinction entre les chaînes publiques et les chaînes privées ?

Entre le journal de 20 heures de TF1 et celui de France 2 en période de campagne électorale, il y a très peu de différences même si, en quantité, France 2 est devant. Mais sur la forme, je le répète, le jeu prend le pas sur les enjeux. On note d'ailleurs que les extraits des discours des candidats diffusés sont de plus en plus courts sur TF1 comme sur France 2. Entre 1981 et 2007, leur durée a été divisée par trois : on est passé d'environ quarante secondes, ce qui permet de faire passer un message, à seulement quinze secondes, juste assez pour une petite phrase choc. Cela a un impact sur le mode d'expression des candidats.

N'est-ce pas compensé par la multiplication des rendez-vous politiques et des chaînes d'information qui retransmettent les discours politiques en direct ?

Des millions de Français n'ont que le journal de 20 heures pour s'informer politiquement...


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