Elia Suleiman, cinéaste palestinien rêvant de voir la révolution tunisienne s'étendre

Publié le par dan29000

 

 

 

Entretien

Elia Suleiman « rêve » de voir la révolution tunisienne s'étendre

J'avais rendez-vous avec le réalisateur palestinien Elia Suleiman pour parler cinéma. Mais lui s'était levé tôt pour écouter les informations sur les manifestations en Egypte, et parlait avec émotion d'un SMS reçu d'un ami qui se trouvait au cœur de la protestation du Caire. Alors nous avons parlé de la révolution tunisienne, du monde arabe, et du monde tout court. Entretien.

Le réalisateur d'« Intervention divine », primé à Cannes en 2002, et du « Temps qu'il reste » sorti l'an dernier, est le co-parrain du Festival « Un état du monde et du cinéma » qui s'ouvre vendredi au Forum des images de Paris, et dont Rue89 est partenaire.

Elia Suleiman est lui même surpris par son enthousiasme face aux événements de Tunis et du Caire, lui qui se croyait immunisé :

« Je suis arrivé à un point où je contrôle généralement mon excédent d'enthousiasme qui peut ne pas être utile et peut conduire à de nouvelles déceptions. Nous sommes devenus tellement pessimistes que lorsque surgit un événement de ce type, nous en prévoyons déjà la mort.

Ça m'a conduit à être trop prudent, à penser que ce dictateur [Ben Ali, ndlr] va sans doute s'en tirer en tuant autant de gens qu'il le faudra. Et puis soudain, il y a la nouvelle qu'il est vraiment parti ! Quelle surprise.

Et après ça, on commence à avoir ses amis au téléphone, et on devient affamé, politiquement affamé. On veut voir un deuxième pays tomber, un troisième, un quatrième !

Lorsque l'Egypte a démarré, je me suis dit la même chose, là c'est impossible, c'est trop gros… Ce matin [mercredi, ndlr], la première chose que j'ai faite est de regarder les infos et j'ai été épaté ! Je suis toujours prudent, mais de plus en plus enthousiaste.

C'est là que je deviens un peu puéril dans ma manière de rêver éveillé : j'espère que ça ne s'arrêtera pas, non seulement en ce qui concerne les Etats, mais aussi pas seulement restreint au monde arabe. Pourquoi seulement les arabes ? Certes, ce sont des juntes corrompues, mais d'où sortent ces régimes ?

Ne devrait-il pas y avoir une réévaluation à une échelle globale ? Je ne suis pas capable d'imaginer la moindre forme d'activisme, et donc je jouis de ces événements de manière solitaire, je ne “Facebooke” personne…

Dans mes rêves, je me dis : pourquoi le monde ne s'arrête-t-il pas maintenant ? Si tout le monde éteignait l'électricité en même temps, ou cessait d'utiliser son portable cinq minutes au même moment, est-ce que ça n'enverrait pas un message fort et provoquerait des changements ?

Il ne faut imiter le changement à Tunis, mais aussi ceux qui ont fait que la situation de la Tunisie était ce qu'elle était. Il y a une question morale à ne pas établir un cordon sanitaire pour limiter ces soulèvements au monde arabe, même si je n'appelle pas nécessairement à des soulèvements. Ces voix nous parlent aussi, en France ou ailleurs. » (Voir la vidéo, en anglais)


A quel type de changement Elia Suleiman rêve-t-il éveillé, comme il le répète plusieurs fois ?

« Je ne rêve pas d'une structure particulière, mais d'une forme floue de libération. Je rêve de voir les systèmes s'effondrer pour que les affamés n'aient plus à penser à manger. Pour être franc, je ne sais plus ce que la démocratie signifie en termes philosophiques, je raisonne plus en terme de liberté d'expression, liberté de mouvement. C'est un dû aux peuples, au lieu de les humilier. Et je me demande si l'humiliation n'est pas pire que la faim, même si je dis ça à partir de ma position privilégiée.

Je ne crois pas que l'immolation de cet homme [Mohamed Bouazizi, ndlr] en Tunisie ait pu provoquer cette révolution. Ce fut juste le déclencheur. La vérité, c'est qu'il y a eu tellement d'humiliation qui s'est transformée en colère.

Cette humiliation, elle existe également en Egypte, je la connais, je l'ai vue, elle est tellement oppressante.

Quand je dis que je rêve éveillé, je ne parle pas d'un point de vue statique, c'est une source d'énergie. »


Difficile de ne pas évoquer avec ce natif de Nazareth, donc « Arabe israélien », c'est-à-dire membre de la minorité palestinienne d'Israël, l'attitude de l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, qui a interdit toute manifestation aux protestataires tunisiens pendant les événements qui ont conduit au départ de Ben Ali.

« Il y a deux manières de regarder l'Autorité palestinienne, l'une négative, l'autre positive. La négative, c'est qu'il est pathétique qu'une non-autorité tente de faire preuve d'autorité… A qui parlent-ils, et qui croient-ils tromper ?

La partie positive c'est que, n'ayant aucune autorité, cela laisse de l'espace pour le changement. Cela entraîne une sorte de solidarité avec la vulnérabilité de l'Autorité palestinienne : les gens savent qu'ils peuvent les renverser d'un seul coup, que la rue peut leur dire d'un seul coup “ça suffit ! ” Et les événements de Tunisie ou d'Egypte rendent ce scénario possible.

L'Autorité n'a d'autorité sur rien, le vrai visage de l'Autorité, c'est évidemment Israël. C'est triste, je connais des membres de cette Autorité et je sais qu'ils ont de bonnes intentions. Avec ces événements, on en revient aux fondamentaux, c'est-à-dire l'occupation qui dure depuis si longtemps.

On en vient à être jaloux des autres situations dans le monde, il s'est passé tellement de choses, mais pas chez nous, ou chez eux dans mon cas…

Ce qui vient de se passer est donc très positif, ça recentre le débat : on devrait mettre fin à ces fausses négociations et se retrouver face à Israël et à ceux qui le soutiennent, et de tous les pouvoirs oppressifs. C'est le message des humiliés de ce monde aujourd'hui, il est temps de libérer cette énergie positive. »

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