Elle magazine et le racisme ordinaire : lettre ouverte

Publié le par dan29000

Afrosomething: Lettre ouverte au magazine Elle

   
25 Janvier, 2012

Racisme ordinaire quand tu nous tiens... La publication sur Elle.fr de l'article " Tendance : Black Fashion Power" a suscité une vive polémique. Respect Mag relaie la lettre ouverte d'Afrosomething adressée à la rédaction de Elle.

 

 

 

Lettre ouverte au magazine Elle


Les femmes noires n’ont pas attendu l’avènement du président Obama et de son épouse pour s’intéresser à la mode et aux créateurs. Le titre de cet article présente clairement les femmes noires comme des femmes enfin assimilables aux canons esthétiques définis par une société blanche. Les jeunes femmes noires ne sont pas ces sauvages enfin civilisées et éduquées ayant " intégré tous les codes blancs " comme vous nous l’expliquez à la manière d’un colon émancipateur Madame Dolivo.

Vous dressez le portrait- à l’aide d’un néologisme qui se veut sociologique- d’ une " black-geoisie " dotée d’un style que vous qualifiez de : "classique avec un twist, bourgeois avec une référence ethnique (un boubou en wax, un collier coquillage, une créole de rappeur…) qui rappelle les racines".
Avant de parler d’ethnicité, de réviser l’histoire des femmes noires, je vous prie de réviser votre Histoire. Les références citées ne sont pas les " racines " de la communauté noire, mais des clichés produits par la société.
 
Le style des femmes noires n’est pas principalement représenté par la musique urbaine et incarné par ces chanteuses populaires que vous citez.
Nous ne sommes pas cette femme noire avec "une créole de rappeur ", habillée en streetwear qui semble vous obséder. Nous avons des styles différents comme nous avons des personnalités, des histoires et des références différentes.
 
Dans votre article vous citez Jon Caramanica, journaliste au New York Times, et son article intitulé "Pushing the Boundaries of Black Style". Il est intéressant de constater que cet article met en avant le collectif américain Street Etiquette. Ce collectif composé de jeunes hommes noirs au style de dandys a justement créé un blog en 2008 pour démontrer aux médias que le style des noirs et non " le style noir  " ne s’est jamais limité aux tenues streetwear.
 
Vous évoquez "les années 30, le mouvement Cotton Club, les costumes de jazzmen et les robes charleston. Et dans les années 60, le combat pour les droits civiques, le black power, la classe ineffable et inégalée d’une Angela Davis" comme les heures de gloire d’un raffinement et d’une élégance perdus. Ces quelques références historiques ne sont pas représentatives de l’histoire du style des noirs dans son ensemble. Des sappeurs congolais des années 60 aux smarteez de Soweto des années 2000, il n’y ‘a pas de mode noire mais une multiplicité de styles qui puisent leurs inspirations dans différentes cultures et histoires; des geishas de Kyoto au rétro-futurisme de Lloyd Dunn.
 
De même, nous tenons à vous dire que l’audace, la créativité ne se sont jamais endormies. Vous les avez simplement réduits à des simples objets d’exhibition. De la même manière que vous imaginez les femmes noires comme des objets- enfin visibles car ayant gagné leurs lettres de noblesse mode – en intégrant les codes vestimentaires blancs.
 
Lorsque Prada ou Burberry s’inspirent du continent africain pour leurs collections estivales 2012, vous ne le décryptez pas comme une " intégration des codes noirs " par " la white-geoisie " en ces temps de crise.
 
Ces styles que vous décrivez comme endormis ont toujours influencé les femmes du monde entier qu’elles soient noires ou blanches. Ella Fitzgerald, Claudinette Fouchard, Nina Simone, Diana Ross, Dorothy Dandridge, Maria Hawkins Ellington, Joséphine Baker, Ruby Dee ou encore Etta James font partie de ces femmes noires qui n’ont pas attendu les codes blancs pour faire la mode, l'inspirer et faire rêver les femmes qu'elles soient noires ou blanches.
 
Les références en matière de mode des femmes noires ne se limitent pas qu’à la musique comme vous l’écrivez. Nous avons des intellectuelles telles que Maya Angelou, des femmes politiques telles que Coretta Scott King, des reines comme Amanis Shaktete qui ont inspiré la mode. Je vous invite donc à faire votre travail journalistique en effectuant les recherches nécessaires pour produire un véritable article traitant de femmes iconiques.
 
Se tiennent actuellement à Paris deux expositions : la rétrospective consacrée au photographe Jean Dépara à la Maison Revue noire et l’exposition  Exhibitions au Musée du quai Branly. Je vous invite à vous y rendre car elles vous permettront de comprendre que la mode qu’elle soit noire ou blanche tire ses inspirations de diverses sources et que le vêtement dans toutes les communautés et civilisations est le symbole de la liberté. Il devient l’arme du racisme, de la stigmatisation lorsqu’on lui invente des significations pseudo-sociologiques, historiques comme vous le faites, sans posséder le savoir d’une ethnologue ou d’une historienne.
 
Des magazines ont justement été créé pour que de tels articles aux relents racistes puissent ne plus jamais être publiés en 2012. Pour rendre sa liberté aux vêtements, à la mode, à la créativité et cesser d’inventer des codes erronés qui mènent souvent à des castes, une hiérarchisation des genres et à une stigmatisation des êtres.
En 2012, ELLE Magazine ne peut pas publier un article de la sorte. Les technologies actuelles permettent d’obtenir des informations concrètes pour rendre un véritable hommage aux icones noires.
 
Alors nous vous invitons à retirer cet article préjudiciable et à présenter des excuses à l’ensemble des femmes noires qui à la lecture de votre article se sont senties insultées.
 
Patricia Ahanda pour Afrosomething - www.afrosomething.com
 
Photo: Alexis Peskine
Source : RESPECT

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