Enseignement : Vague brune sur l'histoire de France

Publié le par dan29000

“Vague brune sur l’histoire de France ” ou pourquoi l’expression fut particulièrement bien choisie

 


17 septembre 2012


 Rédactrice : Laurence De Cock


 

 Comme nous l’avons déjà amplement souligné dans de précédents billets, le rituel de la rentrée scolaire a, encore une fois cette année, comporté son lot  de redresseurs de torts indignés par la supposée disparition de l’histoire nationale à l’école et par les « mensonges », non-dits et diverses inféodations idéologiques des programmes d’histoire.


 

Jean Sevillia, dans Le Figaro magazine n’a donc pas raté l’occasion le 24 août dernier de se féliciter de la parution de trois ouvrages[1] sur l’enseignement de l’histoire ayant en commun, selon lui,  cette lutte contre un enseignement au service d’idéologies multiculturelles et repentantes dont des universitaires trop à gauche seraient les agents occultes et auxquelles les manuels serviraient de relais[2].

Nous aurions pu nous taire sur cette énième démonstration flagrante de la mauvaise foi, de l’aveuglement et des finalités partisanes de ces contempteurs de l’enseignement de l’histoire. Nous aurions pu ricaner discrètement une fois encore des innombrables erreurs, archaïsmes, outrances et surtout méthodes de Jean Sevillia toujours prompt à saisir la moindre occasion de dénoncer le « politiquement correct » d’une histoire refusant de s’enfermer dans une vision héroïsante au service de la préférence nationale et de la construction d’une identité qui puiserait son origine dans les racines chrétiennes de l’Occident.

Mais il nous a semblé que Le Figaro magazine franchissait cette année un palier supplémentaire dans la violence de la dénonciation d’une  histoire scolaire antipatriotique, et nous avons décidé de répondre à cette « vague brune » par une mise au point sur la réalité des programmes scolaires en cours, sur les contre-vérités de l’article et sur les enjeux politiques à l’œuvre derrière cette obsession nationaliste[3].

 Les poncifs véhiculés par Jean Sevillia dans l’article et dans ses ouvrages sont certes habituels : plaidoyer pour une histoire nationale, linéaire, jalonnée par des repères chronologiques emblématiques et surtout vue d’en haut ; focalisation sur la quête des origines et sur la nécessaire identification aux Grands Hommes qui ont fait la France, ainsi que  sur l’ « âme » d’une France éternelle et jamais compromise dans les pages sombres du passé car toujours prompte à sortir tête haute (et mains propres) des épreuves ;  une France éternelle, jaillie des entrailles gauloises, baptisée par Saint Rémi au côté de Clovis, sauvée des Anglais par Jeanne d’Arc et gonflée d’orgueil par le souffle napoléonien.

Mais, dans l’article, l’insistance et l’ironie sur l’ouverture aux civilisations étrangères et à l’Afrique précoloniale dans les nouveaux programmes se teintaient cette fois d’une xénophobie et d’une islamophobie à peine déguisées élargissant le débat bien au-delà des professionnels ou passionnés d’histoire.

 De fait, dès 2011, à la suite de la première saillie dénonciatrice par Dimitri Casali qui s’insurgeait contre la disparition de Louis XIV et de Napoléon des programmes[4], l’Inspecteur Général Laurent Wirth, artisan des programmes de Collège, avait reçu des menaces à caractère antisémite[5]. Ce mois-ci, c’est moi qui ai reçu directement à mon domicile un courrier anonyme dont je tairai pudiquement la vulgarité de la prose, pointant surtout les dangers de l’ « immigration islamiste » que connaîtrait la France[6].

Nous ne nous sommes donc pas trompés.

Cette affaire n’est pas qu’une simple polémique sur les contenus de programmes. Les lamentations sur la disparition de la priorité de l’histoire nationale à l’école ouvrent la porte aux pulsions les plus nauséabondes de certains gesticulateurs. Plus généralement, elles autorisent des dérives racistes au mépris d’une des missions premières de l’histoire à l’école, à savoir l’acceptation de l’évidence d’une société plurielle.

 Nous avons donc souhaité évaluer le niveau de sérieux des ouvrages présentés dans la double page du Figaro magazine comme gages du sabotage fomenté de l’enseignement de l’histoire.  Les lecteurs trouveront sur ce site les Compte-rendus des trois ouvrages dans les semaines qui viennent.

 Le premier est celui de Vincent Badré qui prétend dévoiler « ce que l’on ne vous a pas dit à l’école ». Sous le titre « L’histoire fabriquée »[7], ce professeur d’histoire-géographie  s’attelle au dépouillement des manuels scolaires en vigueur sur les nouveaux programmes de collège et lycée. Dans le cadre d’un montage répétitif et terriblement ennuyeux, Vincent Badré égraine ce qu’il estime être une « fabrique d’idées reçues » et ce qu’il aurait fallu écrire en lieu et place de ce formatage idéologique.

Ce jeu des non-dits ne lui est pas propre. L’analyse de contenu des manuels scolaires est un exercice très répandu permettant  à certains auteurs, historiens ou non, de se targuer de pouvoir révéler les mystères de ce qui est réellement enseigné : « En plongeant dans les manuels on peut s’en faire une idée assez juste » écrit ainsi Vincent Badré, évitant soigneusement, comme la plupart, d’interroger cet outil très particulier que constitue un manuel, lequel n’est certainement pas le miroir de pratiques de classe.

Cet aspect aurait pu ne pas lui échapper ; d’abord parce qu’il est enseignant, et j’ose espérer (surtout pour ses élèves) que sa pratique ne se réduit pas à ânonner le manuel ; ensuite parce qu’il cite notre ouvrage , La fabrique scolaire de l’histoire,  dans lequel nous livrons quelques pistes sur les limites des analyses de manuels scolaires. Mais il est vrai que le résumé que fait  Vincent Badré dans sa bibliographie de notre livre « Les manuels sont-ils sarkozystes ? » prouve la rapidité d’une lecture rendue peut-être difficile par l’orientation « de gauche » (sic) des historiens membres du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.

 On apprendra donc au fil des pages que les manuels scolaires plaident contre la peine de mort, que s’ils s’ouvrent aux civilisations étrangères, c’est pour mieux souligner les violences européennes, que « l’identité homosexuelle » « doit beaucoup à une réaction contre la rigidité du modèle masculin du XIXème siècle » (re-sic), que « la résistance est d’abord une question de caractère et de situation » (re-re-sic) etc. Je ne m’étendrai pas sur le style parfois incompréhensible de l’écriture de ce livre et sur le fourmillement d’erreurs soulevées par notre collègue Benoît Kermoal ci-après.

Je dois concéder qu’il y a cependant une certaine candeur et naïveté dans ce livre. Enferré dans sa mission de dévoiler les innombrables silences, Vincent Badré se noie dans ce travail abyssal quand on sait que tout programme scolaire repose nécessairement sur des choix. Multipliant les références éclectiques d’historiens comme pour se protéger d’accusations partisanes, le livre, à l’arrivée, fait l’effet d’une bouillie mal digérée ; et l’on se prend à lui souhaiter  de mettre des noms un jour sur cet obscur « On » responsable de tant de manipulations, mais aussi de trouver à terme ce manuel idéal, ce graal exhaustif sur l’histoire de l’humanité des origines à nos jours, grand compilateur de toutes les interprétations historiographiques ; ce grimoire qui renfermerait la recette magique apparemment si désirée : la disparition de l’enseignant.

 Je souhaiterais terminer cependant ce billet en pointant l’irresponsabilité de quelques journalistes et de certaines revues qui donnent à ces ouvrages un écho largement disproportionné, offrant une caution à des entreprises éditoriales juteuses qui, certes, ont droit de cité, et ont sans doute leur place dans les théories du complot mais qui ne méritent pas de nourrir les débats sur l’enseignement de l’histoire.

Nous verrons dans quelque temps que le succès médiatique de Dimitri Casali relève exactement de cet habitus médiatique de monter en épingle une initiative qui méritait de rester cantonnée aux sphères des nostalgiques du roman national[8].

En alimentant ce marchandising du « tout fout le camp ma bonne dame », le large relai médiatique dont bénéficient ces ouvrages participent d’une déconsidération des critiques constructives, légitimes et parfois urgentes des programmes d’histoire actuels et de leurs effets[9].

Surtout,  la couverture médiatique, gourmande de spectacle, confère un blanc seing à l’expression publique de propos haineux vis à vis des populations immigrées, ainsi qu’aux tentatives d’intimidations dont nous sommes quelques uns à faire désormais les frais.


[1] Respectivement : Dimitri Casali (essayiste, éditeur, chanteur, ancien « professeur en ZEP), L’histoire de France interdite, pourquoi ne sommes nous plus fiers de notre histoire ?  JC Lattès. Vincent Badré (professeur d’histoire-géographie « en banlieue ») , L’histoire fabriquée, éd du Rocher. Laurent Wetzel (ancien Inspecteur pédagogique régional, ancien maire de Sartrouville, ancien encarté au Front National en 1997),  Ils ont tué l’histoire-géo, F. Bourin.

On notera d’emblée le caractère nuancé, dénué de toute rhétorique complotiste des titres de chacun des ouvrages.

[2] A la suite de cet article, Vincent Badré nous a écrit pour expliquer qu’il ne se reconnaissait pas dans le montage du Figaro magazine.

[4] Dimitri Casali lance alors le collectif « Notre histoire c’est notre avenir, Louis XIV, Napoléon, C’est notre histoire, pas Songhaï ou Monomotapa » : http://www.facebook.com/groups/129520047090191/

[5] Voir le communiqué de l’APHG : http://aggiornamento.hypotheses.org/798

[6] Courrier signalé immédiatement au procureur

[7] Où l’on notera la pertinence de la stratégie éditoriale n’hésitant pas à reprendre pour le détourner le titre de l’ouvrage qu’Emmanuelle Picard et moi-même avons dirigé, La fabrique scolaire de l’histoire, Agone, 2009. Une opération marketing vraisemblablement  précipitée par l’échéance de la rentrée si l’on en croit les innombrables coquilles dont fourmille ce livre.

[8] Et aux amateurs d’opéra-rock : http://www.youtube.com/watch?v=CjN9–slNIQ

[9] je pense notamment au « programme impossible » de 1ère qu’il est très urgent d’alléger


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SOURCE / AGGIORNAMENTO HIST GEO

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