Entretien avec Maurice Lemoine, du Monde diplomatique

Publié le par dan29000

Interview : Maurice Lemoine à livre ouvert !

Maurice Lemoine

 

 

 


> [Introduction par Vincent : Nous vous proposons aujourd'hui une interview que nous espérons être la première d'une longue série : celle de Maurice Lemoine, rédacteur en chef du Monde diplomatique et auteur de Cinq Cubains à Miami aux éditions Don Quichotte. Maurice Lemoine a accepté de répondre aux questions de Frédéric Javelas, auteur du blog Madamedub.com, qui avait réalisé précédemment la critique de son livre.

 

Et, lorsque l'on voit la qualité du résultat, on se dit qu'effectivement, il aurait été dommage de ne pas réaliser cet entretien. Nous envisageons donc, à l'avenir, de renouveler l'expérience et d'organiser aussi souvent que possible des interviews entre auteurs et blogueurs. N'hésitez pas à nous faire part de votre point de vue à ce sujet  !]

 

 

 

 

> Madamedub.com :  Cinq Cubains à Miami n’est pas le premier ouvrage dans lequel vous traitez de la question Cubaine, comment est donc né ce roman ? Quel en a été le point déclencheur ?

Maurice Lemoine : S’il m’est arrivé d’évoquer Cuba dans d’autres ouvrages –Les cent portes de l’Amérique latine (L’Atelier), Les naufragés d’Esquipulas (L’Atalante), Chávez Présidente ! (Flammarion),celui-ci est le premier entièrement consacré à l’île (mais pas uniquement : on y parle également beaucoup de… Miami). Ce roman est né de la nécessité de faire connaître, d’une façon abordable, par le plus large public possible, le scandale que constitue l’emprisonnement, depuis 1998, de cinq  Cubains condamnés dans des conditions ubuesques à de très lourdes peines, aux Etats-Unis. 

 

> Madamedub.com :  Comment interpréter le peu de cas que font nos journaux occidentaux de ce jugement inique dont traite votre roman ?

Maurice Lemoine : La question mérité en effet d’être posée lorsqu’on sait que :

1) Dix prix Nobel ont lancé un appel en faveur des Cinq : José Ramos-Horta, Wole Soyinka, Adolfo Pérez Esquivel, Nadine Gordimer, Rigoberta Menchú, José Saramago, Zhores Alferov, Darío Fo, Günter Grass, Mairead Corrigan Maguirre.

2) Le 27 mai 2005, le Groupe de travail sur les détentions arbitraires des Nations unies (GT) a émis l’opinion que la privation de liberté des Cinq a « un caractère arbitraire » et a requis du gouvernement des Etats-Unis qu’il adopte « les mesures nécessaires pour remédier à cette situation ».

Néanmoins, le traitement médiatique a totalement ignoré ces faits.

Au niveau local, c’est-à-dire à Miami, les causes en sont connues. Lors d’une conférence donnée au Club national de la presse, à Washington, le 2 juin 2010, le comité américain pour la libération des « cinq » – Free The Five – a annoncé sa décision de porter plainte contre le Broadcasting Board of Governors (BBG), entité autonome responsable de toutes les transmissions financées par le gouvernement fédéral. Au terme d’une enquête de dix-huit mois, le comité dénonce le paiement par le BBG de 74 400 dollars à des journalistes, afin de créer une atmosphère préjudiciable aux « cinq ». Du 27 novembre 2000 au 8 juin 2001 – c’est-à-dire pendant le procès –, le Nuevo Herald a publié huit cent six articles, et le Miami Herald trois cent cinq  hostiles aux accusés. Qui pourrissent toujours dans les pires établissements pénitenciers américains.

La presse nationale (américaine) a retiré ses « envoyés spéciaux » lorsque, au fur et à mesure que se déroulait le procès, les nombreux témoignages ont mis en évidence que « les Cinq » n’étaient pas présents à Miami pour « espionner les Etats-Unis » – prétexte sous lequel on les a arrêtés et jugés –, mais pour infiltrer  les réseaux terroristes anticastristes qui, depuis la Floride, multiplient les attaques et les attentats contre Cuba. La magnifique histoire des « espions cubains » révélait en fait que les Etats-Unis tolèrent la présence de réseaux criminels sur leur territoire – alors que la lutte « contre le terrorisme » est, théoriquement devenue une affaire d’Etat !

Dans le mesure où les grands médias américains ont occulté cette affaire, leurs homologues européens (et français), qui sont par nature « suivistes », n’y ont accordé aucun intérêt. Sachant par ailleurs que défendre Cuba (même sur une cause aussi juste) est très « politiquement incorrect » en ce moment.

 

> Madamedub.com :  On vous sait un voyageur passionné, en témoigne la richesse documentaire de votre ouvrage. Avez-vous vu Cuba évoluer au fil des époques ? Avez-vous constaté des changements dans le régime castriste ?

Maurice Lemoine : Cuba de 2011 n’est plus Cuba de 1959 – mais on pourrait dire la même chose de n’importe quel pays. Il convient néanmoins de dire que son histoire est totalement liée à l’attitude qu’ont eu, à son égard, les Etats-Unis. Poussée dans les bras des soviétiques par le blocus américain, l’île a dû à nouveau s’adapter, dans des circonstances dramatiques, lorsque l’URSS a disparu et que le « socialisme réel » de l’est européen a explosé. L’apparition de gouvernements progressistes, en Amérique latine, depuis la fin des années 1990, l’a sortie de son isolement. En fonction de ces diverses périodes, ses politiques sociale et économique ont varié, s’adaptant à la situation. Sur le plan des droits humains, on a pu noter que chaque fois que Washington a relâché sa pression contre l’île, la situation interne s’est « assouplie ». En revanche, chaque fois que s’est accentuée la véritable guerre menée par l’Empire contre ce petit pays qui ne le menace en rien, les opposants – et à plus forte raison ceux d’entre eux que financent les différentes officines de Washington – ont subi les rigueurs et la rigidité de la loi. A défaut d’approuver, on peut comprendre que les autorités considèrent comme une « cinquième colonne » des opposants que finance une puissance étrangère, sachant que celle-ci (et il s’agit-là d’un seul exemple) a nommé, en 2005, un « coordinateur pour la transition à Cuba », que le 10 juillet 2006, un Rapport de la Commission d’aide à un Cuba libre annonçait que 62,8 millions d’euros seraient remis directement aux « dissidents », pour leur entraînement, leur équipement et leurs matériels. En France, « le fait d’entretenir des intelligences avec une puissance étrangère, avec une entreprise ou organisation étrangère ou sous contrôle étranger ou avec leurs agents, en vue de susciter des hostilités ou des actes d’agression contre la France, est puni de trente ans de détention criminelle et de 450 000 euros d’amende » (Art. 411-4 du Code pénal).

 

> Madamedub.com :  Pensez vous que la politique américaine menée par Obama puisse permettre des baisses de tension entre les deux pays ?

Maurice Lemoine : A part quelques mesures d’assouplissement mineures revenant sur les mesures les plus absurdes de l’administration de George W. Bush, l’arrivée « au pouvoir » (tout à fait relatif !) du président Barack Obama n’a rien changé à la situation. Qu’on l’appelle embargo ou blocus, cette mesure condamnée régulièrement par la communauté internationale demeure en vigueur ; au mépris du simple bon sens, le Département d’Etat a encore placé Cuba, en août, sur la liste des pays qui « favorisent le terrorisme » ; en revanche, la justice américaine s’est déshonorée en acquittant, le  8 avril dernier, M. Luis Posada Carriles : auteur d’un attentat qui, en 1976, a fait exploser en vol un avion de la Cubana de Aviación (73 morts), il est également l’instigateur de la vague d’attentats qui, entre avril et septembre  1997, a frappé les hôtels de La Havane. Jugé à cette occasion sur des charges d’accusations tout à fait secondaires (parjure, fraude, obstruction à la justice, infractions aux lois américaines sur l’immigration, etc.), il vit en liberté à Miami – tandis que « les Cinq » agents antiterroristes cubains voient leur calvaire s’éterniser.

 

> Madamedub.com :  Quel est le comportement des pays d’Amérique Latine à l’encontre de Cuba ?  Ont-ils pour certains le même désir d’ingérence que les américains ?

Maurice Lemoine : Tous les pays d’Amérique latine  ont peu ou prou eu à subir l’ingérence américaine au cours de leur histoire. Même lorsqu’ils mènent une politique aux antipodes des choix socialistes de l’île, ils manifestent respect et admiration pour la résistance de Cuba face à son puissant voisin. On met souvent l’accent sur les visites du président vénézuélien Hugo Chávez à « son ami » Fidel Castro, mais, des chefs d’Etat latinos considérés appartenant à la gauche « modérée » – tels le brésilien Luiz Inacio « Lula » da Silva ou la chilienne Michelle Bachelet – n’ont jamais hésité à se montrer à ses côtés.

 

> Madamedub.com :  Quel regard portez-vous sur la communauté cubaine des Etats-Unis ? Pour résumer, comment pensez-vous qu’ils soient perçus par les cubains ?

Maurice Lemoine : La majorité des Cubains présents sur le sol américain – et particulièrement en Floride – l’est pour des raisons économiques, comme des millions de Mexicains, de Salvadoriens, de Honduriens, d’Equatoriens, etc… Ils souhaitent pouvoir conserver des rapports normaux avec l’île, y envoyer de l’argent aux familles, y rentrer régulièrement en congés. D’autres, partis pour des raisons politiques ; non obsédés par le « renversement » de la révolution, ils souhaitent des changements dans l’île, mais sont globalement dans le même état d’esprit.  Le problème provient d’une minorité d’anticastristes d’extrême droite, n’hésitant pas à user de méthodes terroristes : ayant toujours leurs entrées au sein de l’establishment politique américain, ils donnent le « la » dans l’attitude de Washington face à Cuba.

 

> Madamedub.com :  Vous avez été pendant des années rédacteur en chef du Monde Diplomatique, selon vous quel sera le devenir de Cuba après la mort de Fidel Castro ? Des changements de politique importants sont-ils à envisager ?

Maurice Lemoine : Fidel Castro n’est pas mort et il y a déjà des changements ! Il y en a d’ailleurs eu régulièrement lorsqu’il était président (le fait de maintenir le socialisme en vigueur pendant cinquante ans ne signifiant pas une absence d’évolutions). Son frère Raúl mène actuellement une importante réforme du marché du travail visant à dégraisser un Etat hypertrophié, tout en préservant des acquis sociaux qui font partie du « patrimoine » – pas si fréquent en Amérique latine – que légueront les Castro aux Cubains. Ensuite… qu’on laisse les Cubains décider eux-mêmes ce qu’ils veulent changer dans leur société !

 

Propos recueillis par Frédéric Javelas

 

=====================================

 

Lire aussi notre article sur "Cinq  cubains à Miami" ICI

 

 

Publié dans lectures

Commenter cet article