Entretien avec Mumia Abu-Jamal, journaliste afro-américain emprisonné à vie

Publié le par dan29000

le 15 Février 2013

Justice

Mumia Abu-Jamal: "J’ai toujours senti que j’étais entouré par l’amour"


Mahanoy (Pennsylvanie), envoyé spécial. Pour la première fois, l’Humanité a pu rencontrer le journaliste afro-américain, qui, depuis qu’il est sorti du couloir de la mort, continue de purger une peine de prison à vie à la suite d’un jugement inique.

 

 


 

Comment peut-on continuer son travail de journaliste depuis la prison. Comment avez-vous accès à des sources ?


Mumia Abu-Jamal. Deux mille deux cents hommes sont détenus dans cette prison. Cela signifie qu’il y a plus de 2 200 histoires. Chaque homme que j’ai rencontré avait quelque chose d’intéressant à dire à propos de sa vie, de son cas. Jamais, je ne serai à court d’histoires. Ces personnes sont mes sources.

 

Vous écrivez constamment des livres, comment vous y prenez-vous ?

Mumia Abu-Jamal. Je lis sans arrêt. Même si (depuis que je suis sorti du couloir de la mort), j’ai moins de temps. Mais je continue de lire beaucoup. Écrire demande beaucoup de recherches.

 

Peut-on savoir quel est le thème de votre prochain ouvrage ?

Mumia Abu-Jamal. L’impérialisme: un sujet qui me passionne.

 

Beaucoup de choses ont changé depuis 
que vous avez été incarcéré. N’avez-vous pas peur d’un fossé entre vous 
et la société actuelle ?

Mumia Abu-Jamal. Depuis mon arrestation, il y a eu un profond changement technologique. Mais lorsque vous rencontrez des hommes de quatorze, dix-sept, dix-huit ou vingt ans, ils vous donnent un aperçu de leur génération, un aperçu de leur monde. Beaucoup de détenus ici sont en peine courte. Toutefois, en ce qui me concerne, je suis un dinosaure technologique…

 

Quand vous sortirez, sur quels sujets souhaiteriez-vous travailler ?

Mumia Abu-Jamal. Je ne me pose pas de limites: apprendre de nouvelles langues, visiter de nouveaux pays, respirer un nouvel air, un air. Je voudrais aussi ouvrir une école.

 

Avez-vous eu la possibilité de rencontrer d’autres prisonniers politiques ?

Mumia Abu-Jamal. Oui, j’ai vu des membres de l’organisation Move (journaliste, Mumia a fait de nombreux reportages sur cette communauté militante prise d’assaut par la police en 1978 – NDLR). Eddie Africa est ici, mais je ne le vois que rarement. Russell Maroon Shoats est le prisonnier qui a vécu le plus longtemps en situation de confinement en Pennsylvanie: presque trente ans. Il était un membre de l’Armée de libération noire. Nous avons pu passer une heure, ensemble dans la cour, par une température inférieure à zéro degré. Nous portions des chaussures et chaussettes légères, un tee-shirt. Il faisait plus froid que le froid. Il parlait. J’écoutais. Il parlait de ses idées, des espoirs qu’il nourrissait avec le mouvement Occupy (fin 2011 – NDLR). Selon lui, cela représentait une nouvelle étape de la façon de s’organiser, car l’évolution des technologies a transformé la manière dont les militants, les responsables et les gens entrent en contact entre eux. Les vieilles formes d’organisation des années 1930, 1940 et 1950 ont été transformées. C’est vrai des organisations politiques.

Le parti d’avant-garde subit le défi des technologies. Le fait que les comités centraux adressent des ordres au travers des structures partisanes est quelque chose de dépassé. On avait des organisations secrètes qui communiquaient au travers d’avant-gardes. Si aujourd’hui on peut rédiger un tweet ou envoyer quelques lignes à des milliers de personnes, cela représente une transformation qualitative des modes politiques de communication. Russell Maroon Shoats me disait aussi que le mouvement Occupy doit dépasser ce qu’il est à l’origine. Il doit atteindre les communautés noire et latino. Avec lui, j’ai trouvé un point de vue original: les technologies ouvrent de toutes nouvelles possibilités politiques.

 

Quel bilan tirez-vous de la présidence Obama ?

Mumia Abu-Jamal. Le premier mandat de Barack Obama a été profondément décevant. Alors qu’il aurait dû jouer en attaque, il a joué en défense avec des gens qui ne souhaitaient pas jouer avec lui. La plus grande déception est qu’il n’a fait fermer ni Guantanamo ni les autres prisons secrètes. Il y a eu une nouvelle érosion des libertés civiles. Je pense qu’il était effrayé.

 

Vos conditions de détention se sont-elles améliorées ?

Mumia Abu-Jamal. Je ne suis plus, ni dans le couloir de la mort, ni placé en isolement. Mais les personnes avec lesquelles j’ai passé tant de temps dans le couloir de la mort me manquent. Certains étaient comme des fils. D’autres comme des frères. Ils me manquent et, pour certains, je les aime.

 

Où avez-vous trouvé la force pour tenir ?

Mumia Abu-Jamal. Même dans les moments les plus noirs, j’ai toujours senti que j’étais entouré par l’amour.


 

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Entretien réalisé par Gaël De Santis

 

 

 

SOURCE / L'HUMA

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