Entretien avec Philippe Corcuff : "La gauche est en état de mort cérébrale"

Publié le par dan29000

Philippe Corcuff : « La gauche est en état de mort cérébrale »

 


Mathieu Deslandes | Journaliste Rue89
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Philippe Corcuff à Lyon, septembre 2012 (Mathieu Deslandes/Rue89)

 

 

Le sociologue Philippe Corcuff connaît bien les gauches : voilà 35 ans qu’il y milite. Il a quitté le PS pour le Mouvement des citoyens puis les Verts, d’où il a fui vers la LCR devenue NPA. Déçu une fois de plus, il pourrait finir par rejoindre la Fédération anarchiste. Il fréquente aussi Attac et le syndicat SUD Education.


Resté connecté à tous les milieux militants qu’il a pu traverser, il s’alarme depuis des mois de l’abrutissement intellectuel dans lequel ils sont plongés. Il en a tiré un petit livre, « La Gauche est-elle en état de mort cérébrale ? » (éd. Textuel), en librairie cette semaine.


Dans son bureau de l’Institut d’études politiques de Lyon, il décrit le cadre mental de la « gauche hollandaise », celui des « gauches de la gauche », et leurs pathologies intellectuelles. Il explique pourquoi les think tanks sont un échec, pourquoi les « Indignés » portent un espoir, milite pour que la politique s’inspire du rap et qu’elle ose enfin expérimenter.


Rue89 : Quel a été le rôle joué par les idées dans la reconquête du pouvoir par la gauche ?


Philippe Corcuff : Un schéma s’est installé, lié à une certaine lecture simplifiée du penseur marxiste Antonio Gramsci : c’est l’idée que la conquête du pouvoir politique passait au préalable par une hégémonie culturelle ou intellectuelle.

Je formule l’hypothèse inverse dans la situation actuelle : c’est au moment où la gauche était en état de décomposition intellectuelle qu’elle a gagné électoralement.


Le « rêve français » de François Hollande, c’était quoi, alors ?


On confond idées et slogans marketing. Les idées, ça a à voir avec du travail intellectuel. Dans la tradition de la gauche, c’est interroger les préjugés, critiquer les lieux communs, prendre de la distance à l’égard des évidences de l’immédiateté, reformuler, mettre en relation différentes dimensions... Ce qui existe de moins en moins.

On a plutôt affaire à des fatras d’idées empilées les unes sur les autres, mais tout ça n’est guère travaillé. Et les publicitaires font émerger de tout cela quelques slogans lisses et consensuels.


Depuis quand la gauche est-elle dans cet état de mort cérébrale, comme vous dites ?


C’est le fruit de plusieurs évolutions emmêlées.

  • Il y a d’abord un mouvement continu de professionnalisation politique, où la ressource intellectuelle est de moins en moins valorisée. Exemple typique : il y a quelques années, Pierre Moscovici, qui avait une image d’intellectuel, est allé expliquer à Libération qu’il était un homme d’appareil. Comme s« il valait mieux apparaître comme un apparatchik que comme un intello !
  • Il y a ensuite le mouvement de technocratisation. Les énarques ont pris de plus en plus de poids dans la définition de ce qu’est la politique. Ils occupent à la fois les postes de hauts fonctionnaires, les principaux postes politiques, et aussi une part du pouvoir économique. Là s’est forgée une vision très particulière, très fragmentée. On découpe ainsi dans la réalité des cases dites “techniques” : “l’immigration”, “l’emploi”, “le déficit budgétaire”, “la délinquance”... On segmente les problèmes sans établir de rapports entre eux. On examine des petits bouts de tuyauterie de machineries sociales dont on ignore la globalité.
  • Ensuite, aucun cadre globalisant n’est venu remplacer le marxisme en déclin à partir du début des années 80. Je ne regrette pas le poids trop exclusif des références marxistes dans les années 50-70, mais la globalisation qu’elles apportaient.
  • Dernier élément : ce que l’historien François Hartog appelle “le présentisme”. Les sociétés traditionnelles avaient pour référence le passé, les sociétés modernes (au sens des Lumières) étaient tournées vers l’avenir via le progrès, et aujourd’hui une sorte de présent perpétuel a remplacé tout ça, sans point d’appui ni dans le passé ni dans l’avenir pour juger de ce qui arrive. De fait, la politique devient de plus en plus une marionnette de l’immédiateté.

Pourquoi c’est grave ?


C’est grave par rapport à l’histoire de la gauche, qui consistait à se battre à la fois pour la justice et pour la vérité. Le monde a survécu à la disparition des dinosaures, la gauche peut survivre à la disparition du travail intellectuel en son sein, mais ce serait dommage, en tant qu’appauvrissement de la définition même de ce que l’on appelle la gauche.


Tous les think tanks qui ont pullulé n’ont pas créé de matière à penser ?


Ils sont restés dans un domaine limité de l’intellectualité : celui segmenté de l’expertise et de la logique programmatique. Ils ont élaboré des “réponses aux problèmes” de l’école, de l’immigration, du déficit budgétaire... sans jamais se demander pourquoi l’immigration ou le déficit budgétaire sont considérés justement comme des “problèmes”, ni réfléchir au cadre social global dans lequel cela se situe.

Cela n’a guère permis à la gauche de réélaborer ce que je nomme les “logiciels” de la critique sociale et de l’émancipation, c’est-à-dire les façons de formuler les problèmes avant même de réfléchir aux réponses.


Comment définiriez-vous le cadre intellectuel de la gauche de gouvernement ?


Même si les socialistes français n’ont jamais accepté le mot, leur cadre intellectuel est plutôt social-libéral. Le sociologue Anthony Giddens, l’intellectuel phare de la troisième voie britannique défendue par Tony Blair, l’a bien théorisé :

  • il y avait la vieille social-démocratie qui défendait l’Etat social ;
  • il y a eu Thatcher, avec le néolibéralisme remettant en cause l’Etat social ;
  • et il y aurait le social-libéralisme, qui serait entre les deux.

Cette gauche hollandaise considère que la mondialisation néolibérale et le recul de l’Etat social sont irrémédiables. Elle se contente d’aménagements sociétaux justes mais limités (comme le mariage homosexuel) et d’aménagement sociaux à la marge (l’allocation de rentrée scolaire...). Hollande a la particularité de défendre les effectifs de l’Education nationale et un peu ceux de la police et de la justice, mais le reste des services publics est dans une logique de dégraissage néolibérale.

Comme ce cadre n’est pas complètement assumable, il y a des écarts entre les discours et les actes.


Comment définiriez-vous le cadre intellectuel des gauches de la gauche ?


C’est ce que j’appelle de manière provocatrice “la pensée Monde diplo’”. Je ne vise pas particulièrement le mensuel Le Monde diplomatique, qui a été un des rares à résister au tournant néolibéral de 1983. Mais ça fait 30 ans. Et, peu à peu, se sont routinisés des schémas assez manichéens.

Il y aurait le mal (le marché, l’individualisme) et le bien (l’Etat, le collectif et de plus en plus la nation avec le thème de “la démondialisation”). Et le combat du bien et du mal tombe du côté du mal à cause des méchants médias qui aliènent et abrutissent tous les gens – sauf ceux qui tiennent ce discours, évidemment, qui sont préservés comme par opération du Saint-Esprit !

C’est moins l’indignation ou l’engagement qui caractérisent “la pensée Monde diplo’” que la déploration. Les automatismes simplifiés de cette doxa critique ont des échos au Front de Gauche, à Attac, au NPA – où je suis militant –, dans la gauche du PS, chez les écologistes... et surtout parmi nombre de sympathisants critiques.

C’est une pensée au final paralysante, qui entrave aujourd’hui le travail de reconstruction intellectuelle des gauches. Par exemple, elle s’en tient trop à la double croyance que les choses iront mieux quand on se sera débarrassé de “l’individualisme” et des “médias dominants”.

Mais se trouve à l’œuvre dans ce cas une des manifestations d’une pathologie intellectuelle transversale aux gauches : l’essentialisme, c’est-à-dire voir le monde à travers des essences, des entités homogènes et stables. On dit “les musulmans”, “l’Europe”, “les médias”, “l’Amérique”, “Israël”, “le Venezuela”...

On refuse de voir qu’il y a dans la réalité des contradictions, des logiques plus ou moins diversifiées, des résistances, des transformations. Le livre d’Alain Badiou sur Sarkozy était typiquement essentialiste : il a fait du sarkozysme une essence intemporelle, un “transcendantal pétainiste”.


 

 

SOURCE (RUE 89), SUITE ET FIN

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