Entretien Clémentine Autain-Tristane Banon, sur le viol

Publié le par dan29000

«Le viol est le seul crime où la victime se sent coupable»

Interview Clémentine Autain et Tristane Banon expliquent leur combat contre les violences faites aux femmes.


Recueilli par Ondine Millot

Elles ne se connaissent pas, ne se sont croisées qu’une fois, mais la discussion est partie au quart de tour. Clémentine Autain, 38 ans, femme politique, directrice du mensuel Regards, et Tristane Banon, 32 ans, qu’on ne présente plus, sont deux femmes aux parcours et personnalités différentes. Qui ont une révolte commune. Un ras-le-bol - avivé par le contexte de l’affaire Dominique Strauss-Kahn - des pseudos discours qui mélangent tout, liberté sexuelle et agressions sexuelles, jouissance et «troussage». Toutes les deux appartiennent à cette génération où l’on a grandi dans l’illusion de l’égalité entre les sexes. Jugeant le féminisme ringard et la question réglée. Toutes les deux ont été agressées. Ces traumatismes sont d’abord restés des douleurs privées. Jusqu’à ce qu’elles réalisent que, autant que de l’agression, elles souffraient du silence. De l’impossibilité de parler sans apparaître comme «souillées». Des stéréotypes qui veulent faire croire à une correspondance rationnelle entre actes subis et séquelles. Des relents de domination masculine qui empêchent d’aborder la question des violences aux femmes, pourtant banales. Petit à petit, l’engagement est devenu leur façon de ne plus être des victimes. A l’occasion de la manifestation de samedi contre les violences aux femmes et de la sortie de leurs livres respectifs, Libération leur a proposé une rencontre.

Pourquoi manifester ?

Clémentine Autain : D’abord pour lutter contre le tabou. Une femme peut raconter dans un dîner qu’elle a été cambriolée, victime d’un attentat, de la perte d’un proche. Elle ne peut pas dire qu’elle a été violée. Elle sait le malaise, la gêne qu’elle va provoquer, elle a intériorisé la honte, elle a trop peur que le regard des hommes sur elle se modifie. Le viol est le seul crime dans lequel la victime se sent coupable.

Tristane Banon : Il y a toujours cette suspicion qui rôde : «Est-ce qu’elle ne l’a pas un peu cherché ?» C’est cette femme qui m’arrête dans la rue et me dit : «Pourquoi vous êtes allée voir DSK en déshabillé ?» Je me vois lui répéter, lui hurler que non, j’y suis allée en col roulé ! Mais quand bien même j’y serais allée en déshabillé, est-ce que cela serait censé justifier quoi que ce soit ?

C.A. : Finalement, j’ai eu la «chance» d’être violée sous la menace d’une arme, un couteau sous la gorge ! Cela évacue les questions du type : Pourquoi je ne me suis pas débattue davantage, pourquoi je n’ai pas réussi à partir ? Ces questions hantent beaucoup de femmes violées, les font sombrer dans la culpabilité. Alors même que, contrairement à ce que disent certains, dans l’écrasante majorité des viols, il n’y a pas d’arme. Ce qui fait la contrainte, c’est l’autorité, la domination physique, les menaces, le chantage affectif. On ne peut pas comprendre le viol si on ne comprend pas la sidération. Cette paralysie liée à la peur de mourir qui fait que, par exemple, une femme ne va pas mordre le sexe de l’homme lors d’une fellation imposée.

Comment évolue-t-on d’un traumatisme personnel à un engagement public ?

T.B. : Au départ, je ne voulais pas m’engager. On me demandait de porter un combat dans lequel je ne me reconnaissais pas forcément. Et puis j’ai vu arriver par centaines des messages de femmes violentées. Je me suis dit : ce n’est pas possible que dans mon pays il se passe ça. Ces femmes me disent qu’elles me trouvent courageuse. Je ne dirais pas ça, mais si elles me voient ainsi et que je lâche le combat, quel message de défaite ! Pendant huit ans, j’ai eu l’impression d’être seule dans ma douleur. Non seulement je ne suis pas seule, mais si j’arrive à faire évoluer les mentalités, je n’aurais pas souffert pour rien. C’est le seul moyen de donner un sens à ces années gâchées, à ces derniers mois de folie.

C.A. : Dire que j’ai été violée, c’est un acte politique. Se taire, c’était pour moi être complice des violeurs, participer au silence. Si les femmes violées n’ont pas de visage public auquel se rattacher, le viol n’existe pas. C’est toujours très difficile d’en parler, mais je n’ai pas honte. Ce n’est pas mon intimité que je révèle, c’est la violation de mon intégrité physique et psychique. Je parle pour dire aux femmes que c’est possible de revivre après, et pas seulement de survivre.

L’affaire DSK a révélé la persistance de discours archaïques, peut-elle aussi faire avancer les choses ?

C.A. : La bonne nouvelle, c’est que le débat est mis à jour. Cette minoration de ces violences, cette parole réactionnaire, est maintenant dans le débat public, sur un terrain politique. On a tout à gagner à ce que ce genre de réflexions sorte du secret, de l’intime. L’enjeu est qu’il ne faut pas que le couvercle se referme. Il faut que cette question soit présente dans les débats de la présidentielle.

T.B. : La décision du parquet reconnaissant l’agression sexuelle est un grand espoir pour les femmes victimes de violences. Si même le directeur du FMI peut être reconnu comme agresseur sexuel, cela veut dire que le patron, le notable, le mari, le grand monsieur très respectable aussi !

Vous dites que le combat contre les violences aux femmes est miné par les stéréotypes, lesquels ?

C.A. : L’idée, par exemple, que le viol n’est qu’une histoire de sexualité. Il y a des conséquences sur la vie intime, bien sûr, mais pas seulement, car le viol touche beaucoup plus que la sexualité. La violence, elle est d’abord dans le fait de nier l’autre. Les conséquences vont de la boulimie à la dépression, aux tentatives de suicide, à l’autodévalorisation permanente. Et l’ampleur du traumatisme n’est pas uniquement définie par les faits commis, mais aussi par l’histoire de chaque femme, sa possibilité d’en parler, d’être aidée…

T.B. : Le traumatisme, c’est cette impression d’être chosifiée, d’être niée. On crie et il n’entend même plus nos cris. On est dans l’horreur, il est dans la jouissance. On n’existe plus, et cette sensation de ne plus exister est tétanisante.

Il y a aussi la confusion entre liberté sexuelle et agression…

T.B. : C’est pourtant simple, il existe une frontière claire, c’est le consentement. Qu’on aime la partouze, le SM, jouer à se faire mal, tout ce qu’on veut, génial. Le fait que ce soit consenti permet une distinction claire avec l’agression.

C.A. : Je suis scandalisée par l’association entre féminisme et puritanisme. Ce sont les féministes qui se sont battues pour la contraception, pour dissocier le plaisir de la procréation. Dire que l’on veut sortir la sexualité d’un rapport archaïque de domination masculin-féminin, cela n’enlève rien, au contraire ! Cela ouvre le champ à l’imagination, cela libère le plaisir. Favoriser l’expression du non, c’est consacrer plus de valeur et de saveur au oui.

 

 

Source / Libération

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Le Coroller marie-joelle 06/11/2011 16:52



Je suis tout à fait d'accord avec vous. Vous exprimez toutes les deux exactement ce que j'ai et je ressens.


Je suis boulimique et dépressive. J'ai été agréssée lorque j'étais une petite fille de 6 ou 8ans et cela a duré des années. je n'ai jamais pu avoir une vie de femme normale et bien sur j'ai fini
mère célibataire.


Merci pour vos actions. Car la justice -après 40ans de délai- m'a jetté. Comme si les conséquences étaient inexistantes.!!!


Ca me fait du bien vos actions. Encore merci. Ce pervers habite cannes la boca alors protégez vos enfants.


Merci encore et bon courage à toutes les deux.


Marie