Esther Benbassa, historienne, élue au Sénat...

Publié le par dan29000

juif_apres_gaza.jpg« Au Sénat, tout le monde est mon ami. Ça ne va pas durer »

Je viens de la société civile. Europe Ecologie - Les Verts (EE-LV) m'a investie pour ces élections sénatoriales, dans le Val-de-Marne, comme intellectuelle publique et comme militante associative impliquée dans la lutte contre les discriminations, le racisme et l'exclusion.


Le 25 septembre était le jour J. Après des mois de tournées dans le département, beaucoup de coups bas, les tergiversations entre les partis pour l'établissement d'une liste unique de la gauche et des écologistes qui a finalement pris forme à la dernière minute, des meetings en série, je n'avais qu'une envie : souffler quelques instants.

J'avais eu à apprendre la rudesse de la politique, sa rhétorique, les discours de circonstance, mais aussi la solidarité avec mes colistiers venus de tout le spectre de la gauche et la rencontre, toujours enrichissante, avec les élus locaux.

L'expérience avait été dure, mais formatrice. Un vrai défi pour l'universitaire que je suis. En fait, la lutte universitaire n'est guère différente de la lutte politique, à une nuance près : la première est tout de même un peu plus policée que la seconde.

Dans ce parcours du combattant, j'avais aussi appris qu'il ne fallait pas céder à la tentation de la langue de bois, et qu'il fallait résister pour rester soi-même. Difficile résolution, mais juste décision.

Dans ma famille, on ne plie pas, on ne se lamente pas

Le samedi soir, je l'ai passé avec des proches dans un petit bistrot du Marais. La nuit fut courte, mais pas pénible. Le premier texto arrive dès 7h30, le dimanche, sur mon portable. Mon ami Pascal, grand sportif devant l'Eternel, se lève tôt pour aller courir. Il me réveille avec un gentil mot pour me souhaiter bonne chance. Puis, à partir de 9 heures, tous mes amis se donnent le mot pour m'encourager l'un après l'autre. Belle solidarité.

Il fallait que je tienne jusqu'à 15 heures. Mes fées protectrices d'EE-LV m'avaient conseillé de rester zen. Facile à dire. Comme je suis une émotive, depuis ma prime jeunesse, je me suis forcée à développer une ténacité à toute épreuve.

Dans nos familles sépharades du Levant, nous avons hérité de notre berceau d'origine espagnol une sorte de code de l'honneur. On ne plie pas, on ne se lamente pas.

En même temps, mon mari et compagnon de tous mes combats commençait à se liquéfier. Je lui propose de faire le marché. Mercredi soir, c'est le Nouvel An juif, et j'ai plein d'amis à dîner. Le début de la semaine risquait d'être chargé si j'étais élue et je n'allais pas laisser mes copains affamés parce que j'étais devenue sénatrice.

Je savais que mon élection n'allait pas de soi. J'étais en quatrième position sur ma propre liste d'union et une liste dissidente vaguement de gauche et vaguement écologiste avait été déposée à la dernière minute. Ultime péripétie d'un parcours rempli d'imbroglios et de surprises désagréables.

Mais si j'étais élue, j'allais être l'une ses sénatrices susceptibles de faire basculer le Sénat à gauche. Lourde responsabilité pour ma petite personne.

En ce jour d'été indien, le marché regorgeait de beaux fruits et de légumes colorés, les chalands se promenaient avec insouciance. Je devais composer mentalement les mets requis pour cette fête. Ma tête était ailleurs, et la chaleur aidant, je perdais progressivement mon énergie.

Vaillamment, je finis mes emplettes. Et pour être positive, et me remonter le moral, j'achète des brassées de fleurs. Le vote s'arrêtait à 15 heures. Avec patience, nous rangeâmes nos achats. Les textos se faisaient nombreux, les amis s'inquiétaient et mon époux était tout pâle. Nous n'avions pas mangé de la journée.

Mes copains d'EE-LV m'avaient dit de ne pas bouger de la maison avant qu'ils ne m'appellent. Dilemme : fallait-il se préparer pour aller à la préfecture de Créteil découvrir les résultats ? Quel pari positif que de s'habiller et se maquiller !

Finalement, j'ai pris le risque. Si je n'étais pas élue, tant pis, je continuerais à vivre ma vie. Quelques jours de déprime, et on commencerait à faire le deuil.

En route, nouveau coup de fil. C'est bon. J'ai gagné.

Le jeune fan écologiste qui me suit depuis quelques jours dans mes meetings souhaite m'attendre devant le parking où est garée ma voiture. Je ne sais pas quoi lui dire, tout simplement parce que je n'ai pas les résultats. Une fois de plus, je fais mon fameux pari positif et je lui dis de monter chez nous.

Il débarque avec un cadeau : une bouteille d'huile d'olive arrivée de son Algérie d'origine. Voilà qui me fait bien plaisir. Que peut-on offrir à une « mère juive » ? Il est tout de même astucieux.

Une amie du PS m'appelle pour me dire que je suis élue. J'appelle mes camarades d'EE-LV ; eux me disent que le dépouillement n'est pas terminé. Ni joie, ni peine. Etat de lévitation. Coups de fil et textos, les résultats semblent aller dans le bon sens. Je ne sais toujours pas s'il faut partir.

Allez, nous partons tous ensemble vers la préfecture de Créteil. En route, nouveau coup de fil. C'est bon. J'ai gagné.

L'attente m'a semblé si longue que je ne ressens aucune joie. Rien. Je suis bloquée. Me serais-je blindée comme on me le recommandait ? Non, je ploie sous la responsabilité de ce qui m'attend.

La victoire me paraissait si loin que je n'ai pas réalisé l'après-élection. Perfectionniste de nature et un peu « workoholic », je me suis vue écrasée par une montagne d'obligations. Déjà que mes journées actuelles ne suffisent pas pour ce que j'ai à faire, comment m'en sortirai-je ?

Pendant le voyage vers Créteil, voilà ce qui trotte dans ma tête, pendant que les textos se suivent (ils n'allaient pas s'arrêter jusqu'au petit matin) et qu'on discute, dans la voiture, des résultats.

Petits fours, chaleur. Les mots dansent dans ma tête

J'arrive à la préfecture, proclamation officielle des résultats. Des bises, des gens qui me félicitent, d'autres qui me serrent dans leurs bras. J'ai l'impression d'être un petit paquet qui change de main sans pouvoir être posé quelque part.

Après, viennent les discours. Il faut que je trouve mes mots. Ce n'est pas facile, je suis ailleurs. Mais dans un dernier effort surhumain, je les trouve. Ils dansent dans ma tête. Petits fours, chaleur étouffante. Je remercie tous ceux qui m'ont aidée. Je les embrasse. C'est le tournis.

J'envoie des messages à quelques grands amis politiques, aussi bien du PS que du PC, qui m'ont portée en m'encourageant et en m'ouvrant des portes. Je suis épuisée. Je me suis fait une entorse, j'ai du mal à rester debout. J'ai l'impression que mes pieds gonflent. Je souris, je serre des mains. Les gens semblent heureux de cette victoire. Je suis la première sénatrice EELV du Val-de-Marne.

Il faut se rendre à la Chocolaterie, le siège du mouvement. Il y a des embouteillages partout dans Paris. Le trajet me semble si long. Mon mari répond au téléphone et me lit les textos. Arrivée au siège. Cris de joie, accueil par les militants, petits fours, champagne.

Un groupe EELV de dix personnes se profile au Sénat. Belle avancée. On suit le basculement du Sénat à gauche. Moment historique. Première fois dans l'histoire de Ve République que le Sénat sera à gauche. Modestement, j'y ai contribué en prenant son siège à un sénateur de droite.

On me demande qui je suis. Je réponds : sénatrice

La satisfaction est générale. Cécile Duflot m'embrasse, tous ceux qui m'ont soutenue sont heureux. Je réalise qu'être militant(e) d'un parti est aussi une belle aventure collective. Elle n'a pas que des défauts. Je mesure aussi l'abnégation de certains pour vous mener jusqu'à la victoire. A mon âge, je continue à apprendre et j'en suis contente. La pression monte et je me demande si je serai à la hauteur de leurs attentes.

L'ordre est donné de partir au Sénat. J'embarque des copains dans la voiture. Le quai de Jemmapes est fermé à la circulation pour faire plaisir, entre autres, aux bobos marcheurs de Paris, pour certains sûrement des électeurs habituels d'EELV.

Paris est embouteillé. On en fait le tour pour arriver au Sénat. Au moment d'entrer dans la cour, on me demande qui je suis. Je réponds avec aplomb : sénatrice. Au volant de ma voiture, un peu trop chargée de passagers, avec son coffre de toit, ce coffre dans lequel je transporte mes livres et mes fleurs quand je vais, en été, à la campagne et que j'en reviens à la fin août, mais que nous n'avons pas eu le temps de démonter, j'ai dû faire bonne impression…

Une cacophonie ineffable au Sénat. Les salles sont pleines, tout le monde transpire ; on essaye de préparer les manœuvres des lendemains. Discours, caméras, photos, interviews : tout le monde s'agite. Pas assez de champagne. Les petits fours disparaissent à grande vitesse.

Des amis proches qui, en quelque sorte, ont fait la sénatrice que je suis, sont avec moi. Nous sortons du Sénat pour chercher à nous sustenter vraiment. Les restaurants alentour ne servent pas après 22 heures. On se croirait dans une ville de province. A Paris, on ne s'amuse plus. Direction, Le Pied de Cochon, aux Halles.

Je suis épuisée. Soirée agréable. On m'éclaire sur les charges qui me sont dévolues. Les paroles s'envolent, je n'arrive plus à les capter. Déboulent dans le restaurant une quinzaine de militants pour dîner. On se remet à boire du champagne. Il est presque deux heures du matin.

J'ai l'impression que tout le monde est devenu mon ami. Ça ne va sûrement pas durer. Je rentre pour écrire mon papier pour Rue89. Il est quatre heures passé, voilà, je l'ai fini.

Lundi, rendez-vous à 10h30 au Sénat. Séance d'initiation au labyrinthe. Puis il y aura la photo personnelle, celle qui va figurer pendant six ans sur tous les documents. Gare à celles ou ceux qui la ratent.

Au-delà, j'ai un premier projet : et si ce nouveau Sénat votait le projet de loi – défendu à l'Assemblée par les écologistes – sur le vote des étrangers aux scrutins municipaux ? Au travail, maintenant !

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