Europe : la peur du pauvre comme moteur de l'anti-tziganisme

Publié le par dan29000

« Partout en Europe, le moteur de l’anti-tziganisme, c’est la peur du pauvre »

Entretien avec Ludovic Lepeltier, diplômé en géographie de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris), auteur d'un mémoire de recherche sur les processus de marginalisation de la grande précarité à Budapest et membre du réseau Urba-rom. Ludovic Lepeltier est aussi un contributeur occasionnel de HU-lala.

 


L'image de la Hongrie véhiculée en France par les médias est celle d'un pays dans lequel les populations roms sont en danger, menacées par les milices d'extrême-droite. Cette image correspond-elle à ce que vous avez pu observer ?


Il existe beaucoup de confusion sur ce qui se passe en Hongrie à l'égard des Roms. Des groupes parapoliciers comme la Garde hongroise se sont effectivement constitués pour « remettre de l'ordre » dans certains villages du pays. Leur antitziganisme, fortement explicite, reste dans l'ensemble sans grande conséquence, ce qui n'interdit pas de rester vigilants. Mais en Hongrie comme ailleurs, le moteur de l'antitziganisme est surtout la peur du pauvre.

Lors de mes entretiens, j'ai pu vérifier que les principaux groupes montrés du doigt étaient justement les familles les plus précaires originaires des campagnes du nord-est ou de Transylvanie. Les Roms « qui ont réussi », notamment parmi le personnel politique ou dans le monde culturel, ne sont pas du tout perçus de cette façon. Ils comptent souvent parmi les fiertés du pays. Le problème fondamental de la Hongrie, c'est qu'elle ne sait pas comment expliquer la montée criante des inégalités sans se référer aux catégories ethniques qui ont pu structurer à une époque la société. Si le Fidesz n'a jamais vraiment eu de discours hostile aux Roms, sa rhétorique contre l'assistanat social s'appuie en partie sur cette vision archaïque de la société.

Dans le 8ème arrondissement de Budapest (Crédit : Benoît Braban)

Vous avez plus particulièrement étudié un quartier de Budapest, le 8ème arrondissement où  vit une importante population rom. Pouvez-vous décrire les conditions de vie dans ce quartier ? (témoignage visuels, pauvreté, chômage...)

Le huitième arrondissement s'est justement structuré ces dernières années comme le point de chute de cet exode venu des campagnes de l'est. Cela s'explique par le fait que l'on y trouve les rares logements qui n'ont pas été privatisés après la chute du communisme. Les conditions de vie sont particulièrement précaires, sur le plan de la salubrité d'une part, et de la sécurité de leur situation d'autre part. La municipalité de l'arrondissement récupère et mure chaque logement vacant afin d'éviter que de nouvelles personnes s'y installent. L'objectif poursuivi est la revalorisation du quartier et son intégration dans le marché immobilier privatif. Ce qui est amusant, c'est que ce quartier a longtemps été le quartier général des familles de Roms musiciens, installées à Budapest depuis des dizaines d'années. Or, la peur du pauvre dépasse largement les catégories et la fameuse solidarité ethniques que l'on prête volontiers aux Roms. Je crois que parmi les discours que j'ai entendus, les plus féroces à l'encontre de ces populations précaires ont justement été proférés par des Roms eux-même.

Ce 8ème arrondissement de la capitale hongroise souffre d’une très mauvaise image. La délinquance y est–elle très présente ? Quel est la part de l’économie souterraine ?

Dans les différents entretiens que l'on m'a accordés, la question de la mauvaise réputation du 8e arrondissement est revenue assez souvent. Mais comme souvent, le fossé entre l'insécurité réelle et l'insécurité perçue crée un biais dans le discours des habitants. A l'échelle de Budapest, cela fait des ravages. Beaucoup de Budapestois n'osent pas entrer dans les quartiers Orczy et Magdolna, par peur et surtout méconnaissance. Cette réputation n'est pas totalement infondée, mais elle est aussi le fruit d'un miroir déformant. Au début de mon enquête, je questionnais souvent les habitants sur le mot "ghetto" qui revenait souvent dans les conversations, en leur demandant à chaque fois où ils le situaient précisément. Au début, on me parlait du 8e dans sa totalité. Puis ça s'est resserré aux quartiers que je vous ai cités. Puis à quelques rues de ces quartiers. Et une fois dans ces rues, à quelques cours d'immeuble. C'est là que vit l'économie souterraine, assez peu dans l'espace public.

Les personnes que vous avez rencontrées sont-elles inquiètes face à l'évolution du régime hongrois ?

Tel que je l'ai perçu, la plus grande inquiétude concerne en premier lieu les classes moyennes, roms et non-roms confondus, qui ont peur du déclassement social. Il s'agit souvent de personnes propriétaires de leurs logements, dont les ressources sont fragilisées par les vicissitudes du marché du travail et la montée du chômage. De la part des personnes les plus pauvres, on sent une augmentation sensible de la précarisation et l'accroissement des difficultés à s'en sortir sur des périodes de plus en plus courtes.

Le vrai problème c'est que je ne sens pas la Hongrie suffisamment armée pour affronter les difficultés sociales qui vont s'accumuler dans les années à venir. L'Etat hongrois sort particulièrement affaibli des années de transition économique et a largement sacrifié des pans entiers de son modèle social, notamment sa politique de logement public. Par ailleurs, la logique de repli que traverse la société hongroise depuis quelques temps risque de ne pas améliorer le sort des populations les plus fragiles, si l'on veut bien admettre la difficulté réelle de certaines personnes à accéder à un emploi en raison de leurs origines culturelles. Les discours racistes ou xénophobes sont souvent des façons faciles de ne pas regarder en face les problèmes sociaux.

« Difficultés sociales », « repli », « discours racistes »… Jobbik agite le spectre d’une guerre civile. Avez-vous observé une dimension ethnique dans les discours et les représentations mentales des habitants du 8ème ?

Je crois surtout que le discours sur l'affrontement ethnique sert surtout l'intérêt de ceux qui le tiennent. Même si les idées du Jobbik sont ancrées dans une part importante de la société hongroise, j'ai l'impression à l'inverse que si beaucoup de personnes raisonnent encore avec des mots archaïques, ils ne considèrent pas vraiment la société à travers le prisme ethnique. Il ne faut pas regarder la société hongroise avec un excès d'exotisme. Vue de France, l'image de la Hongrie est à ce titre assez loin des réalités. Les problèmes qu'elle traverse entrent en écho avec la situation française. Et dans ces deux sociétés, des groupes très spécifiques subissent de façon générale une montée des hostilités. De ce point de vue, la situation hongroise est au moins aussi inquiétante que la situation française.

Comment analysez-vous les démantèlements par le gouvernement français des camps roms auxquels nous assistons depuis le début de l'été ?

À vrai dire, je ne comprends pas tout à fait les intentions de la nouvelle majorité parlementaire. Il est normal que les pouvoirs publics s'inquiètent du développement de campements de fortune dans lesquels les conditions de vie sont particulièrement précaires. Alors que le problème auquel il fait face est intrinsèquement social, le gouvernement choisit d'agir sur le volet répressif. Dans l'inconscient collectif, les misérables sont toujours responsables de leur état, ce qui ferait de la sanction la seule réponse acceptable aux yeux de l'opinion publique. Ce qui est assez terrible, c'est que le coup vienne de la gauche. Ceci dit, François Hollande a été porté par les élus locaux lors des primaires de 2011. Or ces dernières années, la répression de la mendicité ou de la misère extrême a été largement sanctuarisée dans la pratique par des maires socialistes.

Qu'est-ce qui explique selon vous cette hostilité  largement répandue des politiques publiques à l'encontre des Roms, des Tziganes et des « gens du voyage » ?

Il y a un mythe qui s'est construit durant ces dernières décennies sur l'image du « tzigane mendiant », pauvre et nomade, fourbe et voleur. La question des mots choisis pour désigner les uns et les autres trahit une réelle méconnaissance de la diversité des populations se désignant roms, sintis, manouches ou tziganes. Rien que le mot « tzigane » peut être une revendication identitaire pour certains et une insulte pour d'autres. Et d'ailleurs, là n'est pas l'essentiel. Si problème il y a, il n'est pas « rom », comme ce que certains tendent à penser. Le problème, c'est qu'il existe dans quelques pays d'Europe centrale et des Balkans des populations qui sont structurellement sous-qualifiées et à l'écart des circuits de formation initiale et professionnelle.

Lorsque le communisme s'est effondré, elles ont été les victimes des premiers licenciements, dans des régions souvent en retard de développement. Or, ces populations sont souvent d'origine rom/tzigane. Comme dans les pays occidentaux, ces écarts de développement ont entraîné de nouvelles formes de migrations, s'apparentant notamment en Hongrie à la forme qu'a prise l'exode rural au début de la révolution industrielle en France : les hommes partent en ville les premiers chercher du travail, ils s'y installent quelques temps, retournent dans leur village, et progressivement les familles viennent s'installer dans les agglomérations, en fonction des opportunités immédiates de subsistance. La situation économique est tellement inextricable dans certains pays ex-communistes, que l'émigration peut constituer une solution plus viable sur le long terme. Les Bulgares et les Roumains ont tendance à venir en Europe occidentale (France, Italie, Allemagne) ; un nombre significatif de Roms hongrois tentent quant à eux l'Amérique du nord.

Propos recueillis par Corentin Léotard

Crédit photo : Benoît Braban

 

 

SOURCE / HU LALA.ORG


 

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