Eva Joly en entretien : Toulouse, Guéant, Mélenchon, le PS...

Publié le par dan29000

Eva Joly : «Il y a un refus de ce qui ne vient pas du moule»

Interview

Après Jean-Luc Mélenchon, Eva Joly a débattu avec la rédaction du programme d’Europe Ecologie-les Verts pour la présidentielle, mais aussi de sa difficile campagne.

Par LIBERATION

Après Jean-Luc Mélenchon, au nom du Front de gauche, Eva Joly, candidate Europe Ecologie-les Verts à l’Elysée, était l’invitée de Libération. Elle revient sur l’actualité politique de ces derniers jours.

Comment réagissez-vous à l’ordonnance du juge Gentil qui soupçonne Patrice de Maistre (lire page 15), l’ex-gestionnaire de fortune des Bettencourt, d’avoir effectué deux remises de fonds à la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy ?

Le juge Gentil fait son travail. Que le cabinet noir autour de Nicolas Sarkozy avec à sa tête M. Patrick Buisson - qui avec sa société de sondages a été dans ce quinquennat donneur d’ordres et producteur d’enquêtes d’opinion - ne soit pas content, je le conçois. Mais le financement de la vie politique est une vraie question. M. Sarkozy et son entourage ne pourront pas éviter que la transparence soit faite sur les affaires Bettencourt, Karachi et Takieddine.

Nicolas Sarkozy doit-il s’expliquer ?

Il est candidat, il veut que les citoyens lui fassent confiance pendant cinq ans, nous sommes en droit de connaître sa version des faits. Il bénéficie d’une immunité totale en tant que président de la République, il n’y a que lui qui peut y renoncer et demander à être entendu par le juge Gentil. Mais vous noterez que le procureur, lorsqu’il a communiqué pour dire pourquoi M. de Maistre était détenu, a caché que c’était pour financement illégal de campagne.

Qu’est-ce que les tueries de Toulouse et Montauban ont changé dans la campagne ?

Ce drame a réintroduit la gravité dans ce qui devenait une compétition indexée sur la médiocrité et la prime aux grandes gueules. Celles ou ceux qui instrumentaliseraient Toulouse en seraient pour leurs frais car les Françaises et les Français sont exaspérés par les postures politiciennes qui jouent avec la vie des gens. Les crimes racistes et antisémites commis par un affidé du groupe fasciste Al-Qaeda n’ont ni justification ni fondement. Devant l’assassinat d’enfants juifs dans une cour d’école, il n’y avait rien à faire d’autre que de suspendre sa campagne, et se recueillir dans le rassemblement de la nation. Ce que j’ai fait jusqu’au moment où Mohamed Merah est mort.

Ne regrettez-vous pas d’avoir accusé Claude Guéant d’avoir joué un rôle dans cette affaire ?

J’ai affirmé haut et fort que Claude Guéant avait pris une part beaucoup trop importante dans l’interpellation de Mohamed Merah. Là-dessus, j’ai complètement raison. A Toulouse, il ne s’agissait pas d’une opération de prise d’otage où le préfet a compétence. Mais de l’arrestation d’un criminel dans le cadre d’une enquête judiciaire. Et, en application, du principe de la séparation des pouvoirs et du code de procédure pénale, ces opérations auraient dû être dirigées par un magistrat : celui du parquet en cas d’enquête préliminaire, un juge d’instruction si l’enquête était ouverte. Là, c’était le procureur de Paris et non pas le ministre de l’Intérieur qui devait diriger l’opération. Je réitère.

Ces événements ont remis le thème de la sécurité dans la campagne. Cela peut-il inverser une partie de la donne ?

Cela peut être exploité. C’est cette idée mythique d’un monde sans criminalité, sans accidents, qui sous-tend toutes les nouvelles lois, de plus en plus répressives. C’est l’idée que si les lois et les juges étaient assez répressifs nous aurions un monde sans accidents et sans crimes. C’est notre rôle de le dénoncer. Cela n’existe pas, cela ne peut pas exister. Peu importe le nombre de caméras de surveillance que l’on installe, le nombre de tribunaux ou de juges, la nature humaine est là. Aucune loi n’a jamais empêché les meurtres. Aux Etats-Unis, où la peine de mort existe même pour les enfants, il y a beaucoup de meurtres.

La droite continue de faire le lien entre immigration et insécurité…

Nous ne sommes pas rationnels face au problème de l’immigration. Il existe de nombreux rapports. En 2009, le Pnud a prouvé que les flux migratoires sont essentiellement Sud-Sud, et que les flux migratoires Sud-Nord sont positifs pour tout le monde : positifs pour les migrants, car cela permet une meilleure vie ; positifs pour les pays d’origine, car il y a les retours, l’envoi des fonds qui permettent le développement ; positifs pour les pays recevant les migrants, qui sont des gens formés, qui travaillent, qui rapportent. Pour la France, quand on prend en considération tous les éléments, impôts payés et prestations versées, ce solde est positif de 12 milliards. Mais cela, ça n’est pas audible, car ça n’est pas la réalité qui compte. Ce qui compte, ce ne sont pas les rapports, c’est l’imaginaire collectif dans lequel - et nous sommes tous responsables - on a laissé s’installer le discours qui affirme que les responsables de notre mal-être, du déficit budgétaire et du mal-vivre sont les immigrés, pas simplement les irréguliers, mais tous ceux qui sont différents des Français. Et cela, c’est le sous-texte du discours de Nicolas Sarkozy, qu’il a radicalisé pour suivre Marine Le Pen.

Marine Le Pen fait-elle monter le niveau de violence dans le corps social ?

Elle excite la haine raciale dans notre pays. Je pense qu’elle a une obsession qui ne l’a jamais quittée, ni elle ni son parti, c’est celle d’être antimusulmans. Elle prend des nouvelles formes mais, fondamentalement, c’est la même.

Diriez-vous la même chose de Nicolas Sarkozy quand il parle de la viande halal, quand il dit qu’il y a trop d’étrangers en France ?

Je pense qu’il ne résiste pas. Pour chasser les électeurs d’extrême droite, il a les mêmes arguments que Marine Le Pen ; c’est ce qui est dramatique. Je pense aussi que, lorsqu’on parle des problèmes de l’immigration, lorsqu’on dit que nous allons réduire l’immigration légale, par exemple, on stigmatise en réalité les millions de Français issus de l’immigration. On crée l’idée que s’il n’y avait pas les immigrés et leurs enfants, nous retrouverions un âge d’or de la France. C’est très mauvais parce que nous savons où cela nous mène. C’est très explosif : 19,8 % de notre population est immigrée ou d’origine immigrée.

Vous sentez-vous visée quand il dit qu’il y a trop d’étrangers ?

C’est une des surprises de cette campagne ; pendant cinquante ans, cela n’a pas été gênant, pour moi, d’être d’origine norvégienne. Tout d’un coup, cela le devient. Je mesure, là aussi, une forme de régression dans notre société, dont je suis pourtant si fière, qui est ouverte, qui est une grande machine à intégrer. On voit bien les limites. Notre rôle est de rendre évident ce qui est caché, dans le sous-texte. Ce sous-texte est très raciste et il donne des catastrophes, comme la tuerie d’Utoya en Norvège.

Cécile Duflot a dit à propos du discours de Jean-Luc Mélenchon : «La Bastille, la Commune, il y a un côté nostalgique sympa.» Utiliseriez-vous ces mots-là ?

Oui. Je pense qu’il ne suffit pas de réunir les militants, les sympathisants, avec de belles paroles lorsque ces belles paroles restent franco-françaises et ne se tournent pas vers l’avenir, ne portent pas sur ce qui fait notre crise aujourd’hui, c’est-à-dire l’environnement, le fait que nous vivons dans un monde cynique, que nous devons modifier nos habitudes, que nous devons lutter contre le changement climatique, pour la biodiversité et une justice Nord-Sud. La manifestation de Jean-Luc Mélenchon est une mobilisation de force de gauche où on est bien au chaud entre soi.

Ne pensez-vous pas qu’il a siphonné une partie de votre électorat avec sa «planification écologique», c’est-à-dire une écologie plus dirigiste que participative ?

Je n’entends pas Mélenchon parler d’écologie. Il est productiviste, il veut la croissance. Pour moi, c’est incompatible avec notre vision du monde. Il faut absolument sortir du modèle productiviste. C’est d’ailleurs pourquoi il est important que je sois là. En prônant la reconversion écologique, nous voulons préserver le bien commun de l’humanité. Lorsque j’ai entendu François Hollande, un matin, entrouvrir la porte pour la possibilité d’exploiter les gaz de schiste, je me suis dit que, vraiment, j’avais toute ma place dans cette campagne. Nous savons qu’explorer les gaz de schiste met l’eau en péril. Ce que je veux, c’est prendre ce virage, aujourd’hui, avec notre eau et des nappes phréatiques encore intègres. Si nous attendons encore vingt ans, nous serons confrontés au problème majeur de l’eau.

Votre sévérité à l’égard de Mélenchon le disqualifie-t-il pour participer à une coalition de gauche en cas de victoire ?

Pas du tout. Je pense qu’aujourd’hui la crise est telle en France qu’il faut rassembler toutes les forces de gauche au deuxième tour et que toutes les forces de gauche doivent se réunir autour d’un projet de société, qui ne peut pas simplement être «dehors Nicolas Sarkozy». C’est autour de ce projet que l’on doit se mettre d’accord. Et j’espère bien qu’il inclue l’efficacité énergétique et le développement des énergies renouvelables. Tous ceux qui partageront ce projet pourront participer au même gouvernement.

Quand Ségolène Royal dit qu’au vu de vos résultats à la présidentielle, il faudra peut-être revoir le pacte qui lie EE-LV au PS, comment réagissez-vous ?

En disant que l’influence que le PS a reconnue aux écologistes correspond à la position des écologistes dans l’opinion. L’élection présidentielle n’est pas représentative de l’importance des écologistes, pour des raisons que tout le monde connaît : la bipolarisation et l’exacerbation de l’espace restant aux écologistes, par crainte d’un 21 avril. Par culture, je crois vraiment à la parole donnée.

Comment se fait-il que le parti qui vous soutient ait signé un accord avec un partenaire, le PS, qui veut de la croissance ?

Les socialistes n’ont pas abandonné le productivisme. Ils sont pour de grandes infrastructures, pour la création de nouveaux aéroports, de lignes de trains à grande vitesse. C’est là que le rapport de forces est important. C’est là qu’il est important que je fasse un résultat honorable.

 

 

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