Façons de lire, manières d'être, de Marielle Macé

Publié le par dan29000

Quand lire c'est être

Edition : Bookclub

Dans Façons de lire, manières d'être, Marielle Macé, jeune et brillante critique et théoricienne, fait tourner sa pensée autour d'une belle idée : lisant les écrivains, nous nous définissons, nous devenons nous-mêmes ; mieux, nous stylisons notre vie de sujet singulier.

 


 

« La lecture est d'abord une "occasion" d'individuation : devant les livres, nous sommes conduits en permanence à nous reconnaître, à nous "refigurer", c'est-à-dire à nous constituer en sujets et à nous réapproprier notre rapport à nous-mêmes dans un débat avec d'autres formes. » (p.  18). Personne n'avait dit cela aussi nettement et aussi bellement et pourtant Marielle Macé se réclame, sur la question, de nombreux maîtres, parmi lesquels Baudelaire et Ponge, Sade et Proust, Valéry et Barthes, Sartre et Bourdieu, Foucault et Rancière, chacun apportant sa pierre à la construction d'une théorie séduisante et subtile.

Cela fait beaucoup de références au long des pages. Du même coup, l'on se perd un peu dans le foisonnement des citations et dans le détour des arguments. Quelle pensée virtuose tout de même et qui se construit sur une gradation forte en trois temps, comme autant d'injonctions à nous adressées pour un bon usage « lectural » : la lecture peut ainsi infléchir nos perceptions, nous procurer un rythme, nous donner des modèles. Pour notre plaisir, Macé va par ailleurs articuler sa réflexion autour de quelques grands « moments » de la pensée littéraire. On la voit ainsi revenir aux grands fondateurs de la modernité.  Soit le Flaubert du bovarysme comme recherche d'un modèle à imiter de façon créatrice (on y revient plus loin) et le Baudelaire du « voir comme, de la captation des formes, de l'ivresse de l'attention, de la vigilance existentielle et esthétique qu'il y a dans les figures » (p. 240). D'un autre côté, elle pointe sans relâche le trajet qui conduit de Proust à Barthes, ces deux grands producteurs de scénarios de vie offerts à la possible « modélisation » du lecteur.

Cela donne, au fil des pages, maints passages de grande envolée. Ainsi de celui qui, en fin de première partie d'un volume en trois volets, évoque superbement la manière dont un lecteur découvrant un auteur suit celui-ci dans sa « phrase » et s'approprie son mode de figuration d'une manière toute active. Soit l'expérience d'un dépaysement qui porte le lecteur à changer de style ou même d'habitus. C'est évidemment là une grande affaire mais que nous pouvons cependant vivre au quotidien sans trop le savoir.

 

Marielle Macé
Marielle Macé© DR

Dans la troisième partie de l'essai (« Se donner des modèles »), le thème central se déploie dans toute son ampleur. À commencer par des considérations sur ce grand livre de la modélisation de l'existence qu‘est Madame Bovary. C'est que, là où Flaubert donne les conduites d'imitation d'Emma pour pathologiques, Macé propose de n‘y voir que des comportements où une vie s'invente librement. Et d'aller jusqu'à dire qu'Emma, qui a « trouvé sa Phrase » dans la littérature romantique, se pose pour nous en figure incontournable d'une politique de la lecture avec toute sa force émancipatrice. De l'expérience bovaryste saisie dans sa valeur d'allégorie, on retiendra ainsi qu'une grande forme peut diriger la vie mentale en s'emparant de notre être. Ce qui fera dire à Roland Barthes si justement que lire est « vouloir être l'œuvre ».

Ce même Barthes revient en force dans le même chapitre et notamment à travers l'évocation de son cours Comment vivre ensemble ? Son projet était de trouver dans des fictions diverses des scénarios de vie commune plus ou moins utopiques. Et cela donne, comme le note Macé, « autant de phrases précises et encourageantes, autant d'idées de conduites où le sujet s'incite lui-même à une stylisation performative de la vie. » (p. 253) Soit à nouveau ce thème d'une esthétisation de l'existence du lecteur à travers l'expérience d'une forme, qui se cristallise dans la notion de « phrase ». Mais comment se produit le transfert du texte au lecteur, se demande l'auteure ? Et de répondre que, si l'œuvre procure un puissant effet de dépaysement, ce n'est que pour mieux donner au sujet lisant le sentiment que le style nouveau qu'il découvre anticipait sur son attente et l'invitait à l'appropriation.


On voudrait reprendre encore bien des points de ces Façons de lire, manières d'être si effervescentes et qui parlent avec tant d'intelligence de nos usages de lecture. L'on se demandera plutôt en terminant qui est ce lecteur comme intemporel et si sensible dont nous parle Marielle Macé. Un dandy, champion de la « délicatesse » à la façon de Barthes ? Mais qu'en est-il alors d'un lecteur plus commun, d'un lecteur peu cultivé, voire même de ceux qui ne lisent pas ? Leur vie échappe-t-elle à toute stylisation ? N'ont-ils pas la possibilité de transformer leurs « manières d'être » ?  Ou bien faut-il penser qu'il est des substituts au livre et à son usage ? Après tout, ne serait-ce pas que suivre d'une certaine façon un match de football est peut-être également une façon de styliser son existence et de sortir de soi ?

 


 

Marielle Macé, Façons de lire, manières de voir, Paris, Gallimard, « nrf essais », 2011, 304 p., 17 € 58

 

 

Source : MEDIAPART

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