Facebook, Blackberry, Cameron, et les émeutes anglaises

Publié le par dan29000

 

Facebook et Blackberry tout contre les émeutiers

Reprise d’un article publié sur le site Owni magazine de journalisme numérique en creative commons


- Lire l’article et ses commentaires sur Owni


 

Mardi 16 août, deux jeunes Anglais de 20 et 22 ans ont été condamnés à quatre ans de prison. Leur crime ? Avoir appelé à manifester sur Facebook en créant des événements dédiés – comme d’autres l’ont fait avant eux en Tunisie ou en Libye (à la grande satisfaction des dirigeants britanniques). Coincés par une police locale qui a renforcé sa présence sur le site de Mark Zuckerberg, les deux proto-coupables (ils ont été condamnés sur la base de leurs intentions) peuvent compter sur le soutien de plusieurs ONG et avocats, qui dénoncent des “sanctions disproportionnées”. En France, il y a quelques mois, les magistrats se renvoyaient la balle pour déterminer la responsabilité pénale des fameux apéros Facebook. Le Royaume-Uni, lui, a tranché. En attendant l’ajustement législatif, les tribunaux ont déjà pris le pli. Et les coupables sont tout trouvés. Ils s’appellent BlackBerry, Twitter, Facebook. Internet.


J’ai beaucoup d’amis qui ont déjà BlackBerry, en fait (sic). Dans BBM (pour BlackBerry Messenger, ndlr), on a nos propres amis, en fait (sic, bis) qui sont déjà dans nos contacts. En quelques secondes, on peut discuter, c’est vraiment cool.


Dans la campagne publicitaire francophone destinée à vendre son téléphone dernier cri, BlackBerry faisait parler des basketteurs, des stylistes et des DJ’s, avec un slogan : “Aimez ce que vous faites”. Mais les émeutes britanniques de Tottenham, Hackney ou Manchester sont passées par là. D’après la police londonienne, le service de messagerie instantanée de l’entreprise canadienne RIM – qui développe le smartphone – aurait été utilisé par des mutins pour mettre à sac plusieurs boutiques de la capitale. Problème de taille : sur BBM, les échanges sont chiffrés.


Cameron veut couper les réseaux sociaux


Immédiatement, la Metropolitan Police enjoint RIM à coopérer en fournissant les accès aux serveurs. La société obtempère sans rechigner. Mais les autorités ne s’arrêtent pas en si bon chemin. Le 15 août, le Guardian révèle que les espions du MI5, l’équivalent anglais de la DCRI, ont été réquisitionnés pour participer à l’épluchage des conversations entre casseurs. Le GHCQ(Government Communications Headquarters, l’autorité en charge du renseignement électronique) a également été sollicité. Entre-temps, le Premier ministre David Cameron profite d’une session extraordinaire au Parlement pour lancer un parpaing à l’endroit d’Internet, qu’il tient pour responsable des troubles :

Quand des gens se servent des réseaux sociaux à des fins de violence, nous devons les arrêter. En ce sens, nous travaillons avec la police, les services de renseignement et l’industrie pour savoir s’il serait juste d’empêcher les gens de communiquer via ces sites et ces services quand nous savons qu’ils planifient la violence, le désordre et la criminalité.

La tactique du sécateur est bien connue : Bachar el-Assad en Syrie ou Mahmoud Ahmadinejad en Iran l’ont déjà pratiqué. La France, elle, préfère les variantes. En 2005, en plein embrasement francilien, quand les pyromanes étalaient leurs exploits sur Skyblog, feue la Direction de surveillance du territoire (DST, désormais DCRI) avait reçu pour ordre de surveiller les SMS envoyés par les jeunes de banlieue. Notre collègue Jean-Marc Manach, jamais à court de facéties, avait alors mis au point “un générateur automatique de non-appels à l’émeute”, surnommé le Racaillotrou.


En gardant un oeil sur Twitter ou Facebook, le locataire du 10 Downing Street espère probablement développer une forme larvaire de précognition que l’actualité norvégienne récente a pourtant balayé. Surtout, le Premier ministre oublie qu’une telle mesure coercitive n’empêche pas les émeutes, pas plus qu’elle ne les circonscrit. Pire, elle peut les provoquer, comme on a pu l’observer à San Francisco il y a quelques jours


Le retour de la “loi Big Brother” ?


Si Reporters Sans Frontières s’inquiète déjà de la collaboration de BlackBerry en pointant le danger de la “mise à disposition des données personnelles”, la saillie de Cameron devrait susciter une deuxième vague de mécontentement. Interviewée par Les Inrocks, la députée travailliste Chi Onwurah, également Shadow Minister en charge de l’innovation, s’inquiète déjà des annonces du gouvernement. “J’ai travaillé pendant six ans pour Ofcom, l’autorité de régulation des communications, et du point de vue légal ou technique, beaucoup de possibilités d’intervention existent. La question est : est-il raisonnable et proportionné d’agir ainsi ?”, s’interroge-t-elle, en regrettant que Cameron “[ne comprenne] pas les nouvelles technologies”.

Christopher Parsons, chercheur en science politique à l’université de Victoria et fin connaisseur de l’architecture BlackBerry, se montre lui très circonspect face aux moyens déployés par le Royaume-Uni pour mettre la main sur les émeutiers. Interrogé par OWNI, il exprime ses doutes :

En vertu de la loi britannique, RIM pourrait être contraint de livrer certains messages (s’ils sont stockés sur des serveurs britanniques) ou les clés de chiffrement. De tels accords existent déjà en Inde, et je m’interroge sur le rôle du MI5 et du GHCQ. Comme la NSA aux Etats-Unis, les capacités de ce dernier sont méconnues, mais s’ils ont vraiment développé un réseau de surveillance des télécommunications tel que le Guardian le présente, ils ont largement dépassé le cadre de leurs prérogatives. Je crains que le Parlement ne profite des événements pour relancer le débat sur l’Interception Modernisation Programme, une proposition de loi qui permettrait de surveiller massivement les réseaux du royaume.

Chassée par la porte en 2008, cette “base de données Big Brother” pourrait donc revenir par la fenêtre. En filigrane, c’est ce que redoute Heather Brooke, la sulfureuse journaliste et activiste qui a dévoilé le scandale des notes de frais des députés britanniques et meilleure ennemie de Julian Assange. “Face au pouvoir que procurent les réseaux sociaux, les politiques ont le réflexe de vouloir les fermer”, explique-t-elle au Huffington Post. A ses yeux, les enjeux politiques et financiers autour des données personnelles – et par extension leur contrôle – relèverait du scandale de la décennie à venir. Rupert Murdoch et ses écoutes illégales ? Un petit joueur.


Posté le 18 août 2011
©© a-brest, article sous licence creative common info

Publié dans écrans

Commenter cet article