Féminisme, Sade, Beauvoir : un article de Nancy Huston

Publié le par dan29000

Nancy-Huston_4328.jpegD’une étrange cécité
HUSTON Nancy
 

C’est curieux : tout le monde parle comme si le foyer - ce lieu de l’intimité et de la domesticité qui comprend les chambres à coucher, la salle de bains, la buanderie, la cuisine - était féminin dans son essence, et comme si l’espace public - juridique, économique, militaire - était, lui, mixte. C’est presque le contraire : l’univers privé est mixte - les hommes autant que les femmes y habitent, mangent, dorment, font l’amour, élèvent leurs enfants, regardent la télévision -, alors que le monde public est masculin de façon très prépondérante.

Exercice de la semaine : compter, dans votre quotidien ou votre « JT » préféré, le nombre d’hommes et de femmes évoqués. Vous obtiendrez des statistiques sans ambiguïté : les nouvelles des Terriens sont, sauf exception, les nouvelles des Terriens mâles. L’univers des affaires n’est vraiment pas ce qu’on peut appeler mixte, l’univers du sport non plus, ni les hiérarchies religieuses et politiques, ni la grande criminalité, ni - malgré le service militaire pour les femmes çà et là - la guerre. Une bande de Martiens qui débarqueraient sur notre planète s’en étonneraient : pourquoi les seuls phallophores sont-ils visibles dans le domaine public ? Mais à nous autres Terriens, ce fait flagrant demeure mystérieusement imperceptible.

Regardez le Mondial : quinze jours durant, nous avons la chance de pouvoir assister à l’affrontement répété entre deux équipes masculines. C’est inépuisablement excitant de regarder de jeunes hommes beaux, forts et bien entraînés qui grognent, bandent leurs muscles, se poussent et se rentrent dedans, dégoulinant de sueur et de testostérone, mettant toute leur intelligence au service de la victoire. La guerre est assez semblable : délices du patriotisme, les hommes formant des groupes qui hurlent, scandent des slogans manichéens à l’unisson et se donnent de grandes tapes dans le dos. Notre espèce sait qu’il s’agit là d’une chose indispensable à son bien-être, sinon elle ne dépenserait pas des sommes faramineuses pour construire des stades et des armements. Zéro femme parmi les footballeurs ; zéro femme parmi les soldats en première ligne. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, je dis juste que c’est ainsi. Tellement ainsi, et depuis si longtemps, qu’on a du mal à le voir.

En France, il est difficile d’interroger les comportements singuliers des mâles humains en raison de deux monstres sacrés : Sade et Beauvoir. On pourrait les croire radicalement incompatibles ; ce serait oublier que Beauvoir salua en le Divin Marquis (Faut-il brûler Sade ?, 1955) un défenseur âpre et lucide de la liberté.

Sade, dont on vient de rééditer La Philosophie dans le boudoir (Flammarion, 236 p., 6,30 euros) dans une belle édition de poche, affirme que la Nature a gentiment rendu un sexe plus faible que l’autre afin que celui-ci puisse asservir celui-là pour son plaisir. On aime, on prend. Quand il s’agit de propagande raciste, on est plus circonspect. Même si Céline est un grand écrivain, on se retient de rééditer et de porter aux nues son pamphlet Bagatelles pour un massacre. On a quand même un peu l’impression que Mein Kampf est la théorie et Auschwitz la pratique, alors qu’en matière de haine sexuelle on préfère décréter, entre la pornographie et les violences contre les femmes, une miraculeuse solution de continuité. Rien à voir ! Liberté, liberté chérie !

Dans Le Deuxième Sexe (1949), Beauvoir réussit ce tour de passe-passe impressionnant : affirmer qu’on ne naît pas femme mais qu’on le devient, qu’au fond la femme n’existe pas mais a été construite par l’homme en tant que son autre radical... tout en prouvant le contraire à longueur de page, montrant, chapitre après chapitre, que l’oppression des femmes est due à leur corps (donc à quelque chose avec quoi elles sont nées) : règles, hormones, grossesses, maternités... Si les femmes n’ont vraiment rien de particulier, le moins qu’on puisse dire est que cette bonne nouvelle devrait être plus largement propagée - auprès, notamment, des publics suivants : les guerriers, sadiques et autres éventreurs qui les violent, les proxénètes qui les vendent, les clients qui les achètent, les conjoints et compagnons qui les battent... Pourquoi s’acharnent-ils sur les seules détentrices d’utérus ? C’est incompréhensible ! Il faudrait patiemment leur expliquer : un homme ferait tout aussi bien l’affaire !

En somme, quand l’idée de la différence sexuelle nous arrange, on s’en sert pour cautionner toutes sortes d’inégalités et justifier le maintien du statu quo. Quand elle nous dérange, pas de problème : on monte sur nos grands chevaux universalistes. Balayant d’un revers de la main les millénaires de l’histoire humaine et les actualités du jour, on déblatère au sujet du « genre » et martèle qu’il n’y a pas deux mais toute une kyrielle de sexes ! Si vous suggérez que les hommes auraient des petites choses à apprendre des femmes, on vous répondra que celles-ci sont aussi violentes que ceux-là. Faites valoir l’existence possible de certaines connaissances traditionnellement élaborées par les femmes, et qu’il serait dommage de brader, vous êtes un « essentialiste » ; osez faire remarquer les injustices qui frappent les femmes en particulier, vous devenez un « victimaire » ! Et voilà, le tour est joué.

Oui, la France reste fidèle à ses valeurs pérennes. Quel pays immuable, pour ne pas dire immobile. On veut encore et toujours le beurre (vive la liberté, surtout lorsqu’il s’agit de celle des hommes d’assujettir les femmes) et l’argent du beurre (il n’y a aucune différence significative entre les sexes). N’est-ce pas que c’est émouvant ? Et en plus, commode ?

Nancy Huston
HUSTON Nancy

* Article paru dans le Monde, édition du 27.06.10. | 26.06.10 

* Nancy Huston : née au Canada et éduquée aux Etats-Unis, vit en France depuis 1973 et écrit en anglais et en français. Dernières parutions : Lignes de faille (Prix Femina, 2006), L’Espèce fabulatrice (2008) et Jocaste reine (2009).


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luc 23/07/2010 14:17



On n'ose croire que Nancy Huston, dont on ne peut qu'être solidaire dans son intention, souhaiterait vraiment la non-réédition des écrits de Sade : mis à part le fait
que celles et ceux qui les ont lus, ne semblent pas être devenus des partisans de l'inégalité, la solution est rarement, à ce degré de notoriété, ce qui pourrait
ressembler à de la censure -mieux vaut sans doute mettre les écrits en circulation, accompagnés bien sûr de la mise en perspective qui s'impose, lorsque tel est le cas.


Par ailleurs puisqu'il est question des pratiques éditoriales j'en profite pour signaler sur ce terrain une peu ordinaire crapulerie des "éditions de L'Herne", qui semble
être passée totalement inaperçue. Il y a maintenant plus de six mois les intéressés ont mis en circulation une soi-disant réédition de l'infect ouvrage La
Pornocratie, de Proudhon : l'ennui est que l'original fait 269 pages, et que ces gougnafiers ont mis en circulation un produit de... 86 pages, précédé d'une "Présentation" non
seulement trompeuse (laissant entendre qu'ils n'ont procédé qu'à des coupes sans importance) mais qui plus est, dégoûlinante de complaisance et dans laquelle on apprend par exemple, page 9,
que Proudhon parie donc sur l'amour pour fonder le socialisme (...). Bref le lecteur de notre temps devra encore attendre quelque peu, pour redécouvrir ceci :


Cas où le mari peut tuer sa femme, selon la rigueur de la justice paternelle : 1° adultère ; 2° impudicité ; 3° trahison ; 4° ivrognerie et débauche ; 5° dilapidation
et vol ; 6° insoumission obstinée, impérieuse, méprisante.1





Ou bien encore, ceci :


 


Il faut étudier les races, et trouver celles qui produisent les meilleures épouses, les plus utiles ménagères : la Flamande, la Suissesse, l’Anglaise, la Russe, etc.2



1 P.-J. Proudhon, La Pornocratie ou Les femmes dans les temps modernes (Paris : A. Lacroix et Cie, 1875), p. 203.




2 Ibid., pp. 252-253.




dan29000 23/07/2010 14:49



Merci pou ce com instructif