Films d'horreur, par Marcela Iacub

Publié le par dan29000

Films d’horreur

 


8 février 2013

 

 


Par MARCELA IACUB

 

 

 

Outre nous amuser, nous distraire et nous donner du plaisir, le cinéma peut aussi nous instruire. Non seulement parce qu’il nous permet de prendre connaissance des faits que nous ignorions ou d’accéder à des idées que nous n’aurions pas eues autrement. Mais aussi parce qu’il nous permet de mesurer le climat politique dans lequel nous vivons. Les récits cinématographiques s’appuient très souvent sur des idées et des valeurs que le réalisateur partage avec le public. Des idées et des valeurs devenues dominantes au point que nous devons faire un effort pour comprendre qu’elles sont stupides, antidémocratiques, voire indécentes.


C’est au prix d’un tel effort que l’on peut aller voir deux terribles navets - Lincoln, de Steven Spielberg et Hitchcock, de Sacha Gervasi - et un plus acceptable, Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow. Ces trois films exploitent une idée qui semble devenue évidente depuis les attentats du 11 Septembre : celle selon laquelle des vérités politiques seraient supérieures aux procédures démocratiques. Des vérités connues d’avance et exclues de la discussion publique au nom desquelles toutes les torsions aux règles et aux principes de l’Etat de droit sont admissibles.

Dans le film de Steven Spielberg, on découvre un Lincoln qui, pour obtenir le vote du 13e amendement abolissant l’esclavage, fait appel à la corruption des députés démocrates avant de recourir au mensonge sur l’état des négociations de paix alors que la guerre de Sécession est sur le point de se terminer. Ce faisant, Spielberg ne trahit pas la vérité historique ni ne prétend que l’esclavage est une question politique banale. Le problème tient à la manière choisie pour parler de l’abolition de l’esclavage ou du président Lincoln, censé représenter l’intégrité de l’Amérique. Celui-ci est un héros, non seulement parce qu’il a aboli l’esclavage mais aussi parce qu’il l’a fait en transgressant les procédures démocratiques.

Dans Zero Dark Thirty, la même hypothèse est à l’œuvre pour animer la lutte contre le terrorisme. Le fait de torturer des gens pour leur soutirer des informations semble valable aux yeux de Maya, la belle héroïne qui incarne l’Amérique et finira par avoir la tête de Ben Laden. Car selon Kathryn Bigelow, si le terroriste a été localisé, c’est grâce aux informations soutirées à des détenus suppliciés avant que la nouvelle administration américaine n’interdise ce type de procédés. Le fait que les informations obtenues par la torture ne soient pas fiables - comme le dit l’un des personnages parlant au nom du nouveau gouvernement - est ici infirmé. Maya réussit sa mission grâce à la torture car c’est la piste obtenue par ce moyen qui finit par se révéler la bonne. La preuve est là, lorsqu’elle ouvre le sac mortuaire qui contient le cadavre de Ben Laden. Comme si, dans la lutte contre le terrorisme, seuls les moyens les plus vils étaient efficaces. Comme si l’on n’avait d’autre alternative que d’employer les mêmes moyens que nos ennemis pour les neutraliser et venger ainsi la patrie ensanglantée.

Procède-t-on de la même manière pour lutter contre d’autres fléaux, jugés tout aussi condamnables par les majorités aujourd’hui au pouvoir ? Pourquoi ne pas tricher avec les lois ou les amendements constitutionnels portant sur les pouvoirs du président ou sur la criminalité ordinaire ? Pourquoi ne pas torturer les pédophiles ou les trafiquants de drogue au lieu de leur permettre de se servir des stratagèmes de la justice ?

Mais c’est dans Hitchcock que cette idéologie post-11 Septembre donne ses résultats les plus cruels. Le vrai Alfred Hitchcock a consacré la plupart de ses films à montrer les dangers non pas des délinquants ou des terroristes, mais du système judiciaire. Il n’a eu de cesse de représenter la façon dont l’appareil juridique s’abat inlassablement sur des innocents. Et ce, non pas parce que les policiers ou les juges sont méchants, mais parce que les signes que nous produisons et qui servent d’indices ou de preuves à la justice sont ambigus et peu fiables.

Si nous vivons dans l’insécurité, ce n’est pas à cause des criminels mais de l’appareil judiciaire qui doit interpréter des signes capricieux. Or, dans le film de Gervasi, le maître du suspense est un obèse taraudé par ses fantasmes d’homicides. Il ressemble au meurtrier de Psychose mais sublimerait, lui, ses pulsions en réalisant des films à succès. Gervasi fait dire à son héros que si nous aimons tant ses films, c’est parce que nous sommes tous un peu des criminels qui maîtrisons, comme lui, nos pulsions. Ainsi, loin de voir en Hitchcock un penseur raffiné et critique de l’Etat de droit, il faudrait le concevoir comme un malade qui nous enseigne que nous devons faire très attention au criminel se cachant en nous.

Si le film de Kathryn Bigelow ne dit pas explicitement qu’un terroriste peut loger en chacun d’entre nous, en réalité, il le suppose. Car une société persuadée qu’il puisse exister des vérités politiques supérieures aux procédures démocratiques peut-elle souhaiter autre chose que la Terreur ?

 

SOURCE / A CONTRESENS, LIBERATION.FR

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