Forum Social Mondial : Entretien avec un des fondateurs, Chico Whitaker

Publié le par dan29000

Chico Whitaker: «Oui, un autre monde est possible»

 


Le Brésilien Chico Whitaker, l'un des fondateurs du Forum social mondial (FSM), organisé pour la première fois à Porto Alegre en 2001, en dresse un bilan quelques semaines avant le prochain Forum, qui aura lieu fin mars à Tunis.

 

 

 


Marilza de Melo Foucher: Chico Whitaker, vous êtes un des fondateurs du Forum social mondial (FSM), né en 2001. Après douze ans, quel bilan faites-vous?

 

Chico Whitaker: Pour faire un bilan, il faut comparer ce qu’on a obtenu avec les objectifs visés. Permettez-moi donc que je rappelle ces objectifs. En fait, ils ont été complétés et mieux définis au fur et à mesure que se déroulaient les Forums chaque année, depuis 2001. Je m'en tiendrai à quatre objectifs principaux.

 

Le premier objectif consistait à faire entendre dans le monde un cri d'espoir: quand il semblait, après la chute du mur de Berlin, que le monde n’avait d’autre alternative que celle de soumettre toutes les activités humaines à la domination de la logique du marché, au FSM on a déclaré qu'«un autre monde est possible». C'était la contestation de la «pensée unique», diffusée dans le monde entier par le Forum économique mondial de Davos, qui occupait toujours les grandes pages de tous les journaux. En opposition à cette pensée, il a été créé un Forum qui n'était pas économique mais social, dans lequel on pourrait montrer qu'il était possible de construire un monde fondé non pas sur les intérêts de l'argent et du profit, mais sur les besoins des êtres humains.

Cet objectif est en train d’être atteint dans une certaine mesure, avec la multiplication, depuis 2001, de Forums sociaux à tous les niveaux (mondiaux, régionaux, nationaux et locaux), dans lesquels la référence est toujours «l'autre monde». Et on voit maintenant qu’il était déjà en construction, par l'action de citoyens mécontents et inquiets avec les perspectives difficiles que l'humanité avait en face d’elle. Mais le message d'espoir n'a pas encore atteint toutes les régions et pays.

Les initiateurs du FSM se sont rendus compte aussi, en organisant une rencontre où se réuniraient divers mouvements et organisations qui se battent pour changer le monde, qu’il était nécessaire d'innover dans les pratiques politiques. Ils ont affirmé alors la nécessité de construire une nouvelle culture politique fondée sur la diversité, sur l’horizontalité et sur la poursuite de l'unité de tout ce qui pourrait les rendre plus forts –c’était le deuxième objectif du FSM.  Cette recherche d'une nouvelle culture politique avait été déjà lancée, de nombreuses années auparavant, par les Zapatistes du Mexique. Après le premier Forum, ses organisateurs ont rédigé ce qu'ils ont appelé la Charte des principes du FSM, c’est-à-dire ce qu’ils considéraient être les bases sur lesquelles pouvait s’appuyer la construction d’une nouvelle culture politique.

Après douze années, l'idée selon laquelle une nouvelle culture politique est absolument nécessaire pour changer le monde a été nettement renforcée, mais on a vu que c’est une tâche extrêmement difficile. Il y a des avancées et des reculs, parce que cela requiert aussi des changements de la part de ceux qu’y participent, pour «désapprendre» les habitudes et méthodes ancrées dans la gauche pendant plus d'une centaine d'années.

Quelles que soient les difficultés, on progresse. J’en veux pour preuve que les événements mondiaux (ce que nous appelons le «processus du Forum social mondial») continuent à être essentiellement des «espaces libres» horizontaux où on cherche à respecter au maximum la Charte des Principes: ce sont des rencontres d'échange de connaissances et d'expériences, sans dirigeants ou porte-paroles, sans déclarations finales uniques, avec une présence très diverse des participants qui se respectent mutuellement dans leur diversité, et qui viennent aux Forums pour participer à des activités qu'ils ont eux-mêmes proposées (dans les FSM les sujets à discuter ne sont pas décidés d’en haut, ce sont les participants qui les proposent). Cette approche est une alternative à l’organisation en pyramide –dans laquelle la lutte pour le pouvoir, qui est la motivation fondamentale de la «vieille» culture politique, s'insinue toujours. L’horizontalité des rencontres s’est raffermie et a permis que s’expriment de nouvelles alliances. Mais cela ne veut pas dire que ces principes d’une nouvelle culture politique sont tranquillement assimilés par les mouvements et les organisations dans leurs propres structures et modes de fonctionnement. En d'autres termes, nous avons encore un long chemin devant nous.

Troisièmement, le premier Forum s'appuyait également sur la constatation de l’émergence, dans le monde, d’un nouvel acteur politique: la «société civile» –autonome par rapport aux partis et aux gouvernements. La grande manifestation qui avait eu lieu deux ans plus tôt contre l'OMC à Seattle, aux États-Unis, avait montré que cette «société civile» existait effectivement déjà –et que, par ailleurs, l'organisation horizontale en réseau était la mieux adaptée et la plus efficace. Les organisateurs du FSM ont pris alors l’option de réserver ces rencontres mondiales aux mouvements et organisations de la société civile, qui jusque-là n'avaient aucune plate-forme de cette taille où ils pouvaient se reconnaître mutuellement, échanger des expériences, identifier des convergences, construire des alternatives d'action et lancer de nouvelles initiatives pour construire un monde plus juste et plus égalitaire.

Sur ce point, il n'y a aucun doute que le FSM a beaucoup contribué à ce que la société civile s’affirme comme un acteur politique autonome, comme par exemple dans les mobilisations parallèles aux grandes conférences thématiques des Nations Unies; et plus récemment dans l’émergence d’initiatives comme celles des «indignés» en Espagne et des «occupy» aux États-Unis. Comme les manifestations populaires qui avaient renversé les dictatures dans le printemps arabe, ces mobilisations sociales sont une preuve évidente que la «société civile» n'a pas effectivement besoin de partis ou de gouvernements pour s'exprimer et avoir un  pouvoir politique.

Quatrièmement, les organisateurs du Forum ont affirmé que, dans la phase de la lutte contre la domination de la logique du profit et du marché où nous étions, il était essentiel non seulement de résister et de protester, comme beaucoup le faisaient, mais de proposer des alternatives concrètes sur la façon de résoudre les problèmes du monde et de construire une autre société.

Les crises que le système capitaliste vit ont été clairement identifiées, des alternatives ont été proposées dans les espaces créés par le processus du Forum comme dans les nombreux autres espaces de discussion sur ce qui se passe dans le monde. Et de nouvelles questions ont été incorporées, en particulier celles relatives à l'environnement, qui est devenu une préoccupation plus généralisée.

Mais la mise en œuvre de ces alternatives est beaucoup plus difficile que leur identification. Pourquoi? Parce que, pour rendre possibles des changements structurels, il faut l’action des gouvernements et de l'État, y compris des changements dans les lois. Or, on est en présence d’un rapport des forces:  d’un côté, un capitalisme qui s’est considéré victorieux avec la chute du mur de Berlin et qui, une fois achevée la guerre froide, s’est élargi considérablement, sans limites éthiques qui puissent l’empêcher d’agir, ayant imposé sa logique dans le monde entier y compris dans les grands bastions socialistes tels que la Chine; et de l'autre coté, seulement quelques partis axés effectivement sur le changement plutôt que simplement sur la lutte pour le pouvoir, et une société civile encore extrêmement fragmentée.

Ajoutons à cela que le pouvoir dans l'utilisation des médias est très disproportionné. Le système capitaliste, auquel sont soumis presque tous les gouvernements, dispose d’une énorme machine de propagande, de contrôle et de manipulation de l'information et d'exacerbation du consumérisme (grâce à une publicité omniprésente), face à laquelle nous n’avons presque aucun autre choix que celui de «manifester» dans les rues, même si aujourd'hui la communication par l'Internet commence à nous aider. Dans le monde d’aujourd’hui, une énorme bataille est livrée dans le domaine de la communication, pour gagner les cœurs et les esprits. Qui pense, aujourd'hui, qu’un autre monde est effectivement possible? Nous qui nous battons pour cela nous disons déjà que cet autre monde est non seulement possible, mais est absolument nécessaire et extrêmement urgent... Mais nous sommes encore bien loin d'une prise de conscience généralisée. Simplement des résultats électoraux plus favorables à ce changement semblent déjà bien difficiles à atteindre.

En 2001, vous aviez pensé que les acteurs locaux de différents pays dans leur pluralité et diversité avaient des alternatives à proposer aux politiques néolibérales. Les premiers FSM ont vu défiler des responsables politiques de différents pays, quelles sont les propositions issues de ces Forums qui ont été mises en place?

Il est possible de dire que de nombreuses propositions discutées dans le processus du FSM (et dans d’autres espaces de recherche d’alternatives qui s'interpénètrent dans le monde entier) gagnent du terrain, conduisant des candidats présidentiels et même des chefs d’Etat élus à participer aux FSM, pour affirmer leurs engagements. Et des questions soulevées dans les premiers forums –comme par exemple celle des paradis fiscaux et du contrôle des transactions financières internationales– commencent à être finalement prises en compte dans les programmes gouvernementaux.

Mais la puissance des grands intérêts est évidente quand on voit la difficulté des gouvernements à réaliser ces promesses ou à assumer effectivement d’autres engagements, tels que ceux dramatiquement exigés par le réchauffement climatique et d'autres questions environnementales, qui mettent de plus en plus en danger la pérennité de la vie sur la planète. Quand serons-nous en mesure d'obtenir que nos gouvernements interdisent, par exemple, l’utilisation et la commercialisation de divers types de poisons qui arrivent sur nos tables? Comment faire pour «infléchir» le désir insatiable de profit des entreprises qui agissent ainsi? Ne parlons pas des guerres, comme l'invasion de l'Irak, un bon exemple de l’ampleur de la difficulté. Répondant à un appel, non à l’initiative du FSM –qui est un espace et non un mouvement– mais à celle des mouvements et organisations qui l’ont diffusé au Forum social européen de 2002 et au Forum social mondial de 2003, 15 millions de personnes ont manifesté pour la paix, dans les rues, en février 2003. Mais même cette gigantesque mobilisation –la plus grande dans l’histoire de l’Humanité, selon le Guinness Book des Records– n’a pas, malheureusement, changé la décision du gouvernent nord-américain.


L'autre partie de l'entretien avec Chico Whitaker sur les enjeux du prochain FSM en Tunisie.

 

 

 

 

SOURCE / MEDIAPART

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