François Bon : La douceur dans l'abîme, un atelier d'écriture, un livre, un film

Publié le par dan29000

 

 

 

 

La douceur dans l'abîme
un atelier d'écriture avec les sans-abri de Nancy, 1999-2000
par François Bon, Catherine Gourieux, Jérôme Schlomoff

un atelier d'écriture du Centre Dramatique National de Nancy à l'association Accueil et Réinsertion Sociale, d'octobre 1998 à mars 1999

La Douceur dans l'abîme , le livre, est paru en septembre 1999 aux éditions La Nuée Bleue (Strasbourg) - prix "La feuille d'or" de la ville de Nancy en octobre 2000 - deuxième tirage janvier 2000 - troisième tirage novembre 2000 : n'hésitez pas à le commander chez votre libraire...

 

le film de Jérôme Schlomoff
La douceur dans l'abîme, 52'
est désormais disponible
renseignements : s'adresser Paraiso films

 

Pour découvrir le site d'où sont issus les trois textes ci-dessous, c'est ICI 

 

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Ils sont cinglés, les mecs qui m'ont fait ça

Emmanuel Ledru
 
J'ai vingt trois ans, ça fait cinq ans que je suis dehors. Depuis que mes parents sont morts. 

Mes parents sont morts dans un accident de voiture. Je suis de Châlons-en-Champagne, Châlons-sur-Marne, mes parents étaient au chômage depuis un an. Terrible, l'accident de mes parents, et puis le loyer qui n'était pas payé, alors, j'ai dû partir. J'ai pris le train et voilà, Nancy.

J'étais à droite à gauche, en foyer, ça me plaisait pas alors je partais. Toujours on se fait voler, tu poses ton pantalon sur le lit et deux minutes après y'a plus rien. A la gare du Nord à Paris, cent cinquante francs, c'est des mecs qui m'ont volé mon argent. Je zonais, je dormais dehors. Quatre hivers d'affilée j'ai dormi. Quatre hivers dehors en dessous des ponts, un pont.

J'avais froid, la peur aussi, la peur surtout.

Parce que quand on dort, il y en a, ils m'ont fait des vacheries en foutant le feu à ma jambe. Ma jambe là, brûlée au troisième degré, des greffes. Il était vers minuit, je dormais dans une rue à Mirecourt, à Mirecourt sur un banc public et ils ont mis de l'essence sur ma jambe, enflammé¸ pendant que je dormais. Ils sont cinglés les mecs qui m'ont fait ça.

De temps en temps je fais la manche à Tomblaine. Tout le temps tout seul dans la rue, tout seul. Avec dans les poches : zéro, regarde le porte-monnaie : vide. J'ai rien, je touche rien. Je fais la manche avec ça, une petite boîte en fer. Les gens dans la rue, ils te regardent d'un air : Tu peux crever, t'es un clochard, rien à foutre.

J'aimerais bien m'en sortir. Pour oublier, parce que marre. Oublier mes problèmes.

Etre tout seul, j'ai le trac.

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Jean Prieto (ici avec Didine)
 

Ma mère m'a viré de la baraque. Il y a quatre ans de ça, à vingt-sept ans, j'en ai trente-et-un.

J'étais au chômage. Problème : l'Alcool, avec un grand A. C'est venu à dix-sept ans, j'étais encore au lycée. C'est venu tout seul, c'était pour me calmer les nerfs.

Plein de solutions pour oublier les problèmes, beaucoup de choses. Tous les jours un litre. Et ça augmentait au fur à mesure. A deux, à trois. Maintenant, j'en suis à trois. Trois litres par jour.

Arrêter je n'essaye pas, je serais un menteur de dire oui.

En même temps je sais que ça me fout la vie en l'air. Il n'y a qu'une chose : ça me calme, c'est tout. Les nerfs, c'est tout. Une question de nervosité. Je buvais un coup, j'allais au lycée tranquille, et encore des fois j'amenais mon litre en plein cours. Les autres ils sortaient des cahiers, et moi je sortais mon litre.

Je suis né à Metz, j'y ai été onze ans. A Metz, jusqu'à la mort de mon petit papa. On ne sait pas, un crise cardiaque. Il est revenu du boulot en taxi, par la fenêtre il a demandé à ma mère du pognon pour payer le taxi, et il est mort dans son lit.

Il était dans le bâtiment, il est décédé le jour de mon anniversaire. Il est mort le 11 avril 1978, je suis né le 11 avril 1967.

C'est pour ça, depuis, que je ne fête plus mon anniversaire.

J'allais vers lui, lui dire : Eh papa, c'est mon anniversaire, et il était dans l'autre monde.

Depuis la mort de mon papa, tout a disparu. Il faut en parler, il ne faut pas mettre ça de côté, il faut en parler pour ne pas oublier. Il faut toujours y penser. J'y pense toujours.

On voulait me fêter l'anniversaire, ma petite maman elle amenait le gâteau, je disais : Non maman, je n'en veux pas.

Sans lui dire pourquoi, pour pas lui faire de peine. Elle comprenait, exactement.

Il n'y a que moi qui comprends.

 

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Catherine Bertrand / Une petite fille dans un arbre


J'invente des chansons. Ça parle d'amour, ça parle des pauvres. Je les chante toute seule. Je dors, je n'arrive pas à dormir. J'invente des chansons, je me les dis à moi.

Une petite fille dans un arbre
Elle pleure dans les bras de sa mère
Elle n'a pas compris pourquoi j'ai pleuré
Dans les bras de ma mère
Je ne comprends pas pourquoi tu as des douleurs
Parce que moi j'ai vu souvent j'ai connu
Une soeur qui pleurait dans un arbre
Et c'était moi

A l'âge de six mois je suis partie à la DASS. Je n'ai retrouvé mon père qu'à l'âge de vingt-six ans. Et je l'aime autant, et même plus qu'avant.

Le ciel est bleu
Je voudrais tant aider les pauvres enfants
Un jour quand je serai grande
J'aiderai tous les pauvres enfants
Maman ne m'abandonne pas, un jour je serai auprès de toi
Quand je serai partie loin de ma vie
Une petite fille dans un arbre
Elle pleure dans les bras de sa mère
Elle n'a jamais compris
Pourquoi j'ai pleuré dans les bras de ma mère
J'étais dans l'appartement
Elle m'a oubliée
Elle m'a envoyée à la DASS
Elle m'a envoyé les flics
Et mon père était en prison
Et ma mère m'a menti
Pourtant elle est morte et je l'aime bien

Ça me fait mal. J'ai perdu une mère que moi j'aime. Moi je dis : " Moi ça va m'arriver, je déconne, je ne sais plus ce que je fais, dans l'état où je suis ce n'est pas la peine. " J'en ai marre, je veux disparaître de cette vie. J'avais six mois quand j'ai perdu mon père. Mon père m'a recherchée et moi je le recherchais. Quand j'avais vingt-six ans, mon père m'a retrouvée, j'étais ici dans le foyer et derrière moi j'entends : " Ma fille. " Ma mère après m'a dit la vérité, parce qu'elle a compris ce que je voulais.

Une larme dans les yeux
Ça fait mal dans le coeur
Mais moi un jour je disparaîtrai de ma vie
J'espère que tout le monde comprendra
Et tous les jours je vais dans le parc à Lunéville
Tout le temps j'étais ici à Lunéville
Une petite fille dans un arbre.
 

Source : Tiers livre / La douceur dans l'abîme

 

 

 

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