France 3 : Le grand Georges, un film de François Marthouret, sur l'histoire de Georges Guingouin, "Lou Grand"

Publié le par dan29000

Georges Guingouin, en souvenir des résistances à venir

 

 


Mardi soir 8 janvier, à 20h45, ne manquez pas, sur France 3, Le Grand Georges, un film de François Marthouret. Moment trop ignoré de la mémoire française, l’histoire de vie qu’il nous remémore est de celles qui, par leur modeste grandeur, sauvent l’espérance pour demain.

 

 


C’est l’histoire d’un héros intensément tragique, premier maquisard de France et, pour ce fait même, mauvaise conscience brûlante pour tous ceux qui, en 1940, accompagnèrent l’abaissement national, entre petits calculs et grandes hontes. Il se nommait Georges Guingouin (1913-2005), était instituteur de métier et communiste d’engagement, et il fut l’initiateur, le chef et l’âme du plus grand maquis de la Résistance, celui du Limousin. Guingouin dit « Lou Grand », le seul civil que j’aie jamais appelé avec déférence « Mon colonel »…

Compagnon de la Libération, ce libérateur de Limoges en sera brièvement maire de 1945 à 1947, avant d’être détrôné par l’ancien maire socialiste d’avant-guerre qui, en 1940, avait voté les pleins pouvoirs à Pétain. Tandis que les notables qui avaient accepté la collaboration prenaient leur revanche sur le résistant du premier jour, la direction du PCF lâchait sans ménagement le militant au franc parler qui avait critiqué son attentisme militaire de 1940-1941, puis son attentisme social de 1945-1946.

Déchu, Guingouin allait alors connaître une épreuve terrible, dans une inversion des rôles à perdre tout repère : arrêté en 1953 pour des crimes supposément commis par des maquisards incontrôlés, ce héros de la Résistance se retrouvera face à des gendarmes, à des policiers et à des juges qui avaient servi, sans mot dire voire avec zèle, le régime de Vichy. Humilié, calomnié, battu à mort par ses geôliers, oublié de presque tous sauf de ses proches camarades, il obtiendra un non-lieu six ans plus tard, en 1959, l’avocat général allant jusqu’à prendre sa défense en s’étonnant que des poursuites aient pu être engagées.

C’est cette histoire que raconte le film de François Marthouret, écrit par Patrick Rotman et produit par Michel Rotman. Celle d’un victorieux vaincu ou d’un vaincu victorieux, comme l’on voudra, c’est-à-dire d’un homme dont le ressort n’était pas de l’ordre du pouvoir mais de celui de l’idéal. L’un de ces imprudents qui, devant l’événement, ses défis et ses paris, choisissent d’inventer le chemin inconnu que leur dicte leur conscience plutôt que d’arpenter les routes trop fréquentées des calculs, des renoncements et des carrières.

Dans une lettre à l’auteur de Ces chefs de Maquis qui gênaient, l’un des rares livres qui s’est efforcé de retracer son calvaire, Georges Guingouin constatait sans amertume et avec stoïcisme cette défaite qui grandissait ses victoires : « La philosophie de l’Histoire m’a appris que les précurseurs ont toujours tort et que les guerres de libération nationales, menées exclusivement par des volontaires, sont les plus cruelles qu’aient à subir les nations. Le sacrifice de leurs meilleurs fils atteint irrémédiablement la fibre morale des peuples et, l’épreuve passée, c’est le temps des habiles et la revanche de ceux qui manquèrent de courage. Le temps de la décadence morale succède au temps où l’homme s’élève face à l’événement. »

La bonne action de Marthouret et des frères Rotman souligne les longs et lourds silences du cinéma et de la télévision françaises sur ces histoires de vie qui dérangent les idéologies consensuelles d’une histoire officielle, antiquaire et muséale, figée dans le refus de regarder en face tout passé qui bousculerait le présent. Dans d’autres nations, notamment les Etats-Unis qui ont fait du cinéma leur roman national, l’extraordinaire saga de Guingouin aurait déjà donné lieu à des dizaines de récits, films et séries. Cet oubli est enfin réparé, fût-ce dans les limites financières d’une fiction télévisée, avec un souci de rigueur et d’honnêteté que le réalisateur, éminent comédien lui-même, explique fort bien dans la vidéo ci-dessous, venue du Limousin où le film fut tourné.

 

Pour ma part, j’ai connu Georges Guingouin au seuil de l’été 1985. J’avais été le rencontrer dans sa petite maison de Sainte-Savine, dans la banlieue de Troyes, où il habitait depuis sa retraite de l’éducation nationale. Il m’attendait de pied ferme, avec cette autorité naturelle que l’on retrouve dans son personnage du film, incarné par Xavier Gallais, celle d’un instituteur à l’ancienne qui, à tout juste ou à peine trente ans, fut aussi un chef de guerre. Sur la table de sa cuisine où eut lieu notre entretien, il avait posé en évidence un exemplaire annoté de mon premier livre, L’Effet Le Pen, paru en 1984, façon de dire qu’il s’était renseigné afin d’évaluer son interlocuteur.

J’étais venu voir Guingouin à la demande de mon chef de service d’alors au Monde, Jean-Maurice Mercier. Canardier hors pair dont les brusqueries cachaient une rare élégance d’âme et de style, il est décédé à 77 ans à Limoges, en décembre 2007, au moment même où commençait l’aventure de Mediapart. Corrézien ayant vécu, enfant, la guerre et l’occupation dans cette région paysanne où l’on ne blaguait pas avec l’honneur, Mercier était encore habité par la légende du « préfet du maquis » autoproclamé dont les avis et les tracts annonçaient que « justice avait été faite » quand un collaborateur avait été châtié. Aussi quand la revue Le Crapouillot, au printemps 1985, remit le couvert de la calomnie pour accuser le « colonel communiste Guingouin » d’être responsable d’un millier d’exécutions sommaires, il m’envoya vers cette banlieue de Troyes où vivait dans une sorte d’exil national le premier maquisard de France.

« Le combat pour la mémoire et pour l’honneur du colonel Guingouin, résistant limousin » : l’article parut dans l’édition du Monde du 8, datée 9 juillet 1985, soit deux jours avant l’attentat contre le Rainbow Warrior qui marqua le début de l’affaire Greenpeace, évoquée dans mon précédent billet. Décidément, curieux été 1985… Tout en contestant farouchement, faits après faits, les accusations de ses détracteurs, Guingouin assumait sans hypocrisie la violence du combat libérateur. Nous avions évoqué ensemble le souvenir du massacre nazi d’Oradour-sur-Glane qui est toujours là pour rappeler ce que fut l’extrême dureté de la guerre en Limousin.

Mon article faisait droit à sa protestation contre ce « retournement des valeurs où résistants et collaborateurs sont jugés à même enseigne », « à cet air du temps qui érode la mémoire et met sur le même pied la résistance au nazisme et l’engagement fasciste ». S’ensuivit une correspondance régulière, entrecoupée d’appels téléphoniques, à l’exemple de cette lettre du 17 avril 1989 où il me demande si je peux l’aider à trouver un éditeur pour son livre de témoignage paru en 1974, Quatre Ans de lutte sur le sol limousin, que la maison Hachette refusait de rééditer alors qu’il était épuisé.

Dans ses lettres, ses appels et ses discours annuels, notamment lors de la commémoration en juillet de la bataille du mont Gargan de juillet 1944, « Mon colonel » Guingouin ne cessait de s’alarmer pour l’avenir, s’inquiétant avec prescience et lucidité « de la désillusion des masses populaires et du chômage toujours accru », tandis que les idéologies barbares faisaient retour. Dès lors, et plus que jamais, « rendre la mémoire au peuple est une nécessité », répétait-il. Rendre, c’est-à-dire donner en retour. Faire don et honorer sa dette.

C’est ce que vous ferez, je l’espère, mardi soir, en regardant Le Grand Georges sur France 3. En attendant, vous pouvez visionner cet hommage poétique à celui que les campagnes du Limousin appelaient et continent encore de nommer Lou Grand :

 

 

 

SOURCE / MEDIAPART

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