France Culture : Politique des Indignés, par Clémentine Autain

Publié le par dan29000

Politique des Indignés (Chronique France Culture)

par Clémentine Autain

mardi 25 octobre 2011

Samedi, les “indignés” de Londres ont installé un deuxième campement dans la capitale anglaise. Ces militants ont pris place au cœur du quartier financier de la City, inspirés par le mouvement d’occupation de Wall Street à New York et par celui des “indignés” de Madrid. Dans sa livraison 46, numéro d’automne, la revue Multitudes s’intéresse au sens de ce mouvement planétaire. « Indignés », « Dégage » sont des mots d’ordre porteurs d’idées contemporaines et de nouvelles convergences possibles.

Yves Citton, Anne Querrien et Victor Secrétan signent à chaud une analyse ramassée mais fort intéressante. Ils s’efforcent de saisir le caractère éminemment politique de ces mouvements : « Les commissions et assemblées ne se sont pas contentées de gérer l’évacuation des poubelles sur les places occupées, écrivent-ils ; elles ont articulé des demandes macropolitiques appelées à recadrer les débats à venir ». Au fond, « c’est l’affirmation d’entrée de la citoyenneté pour tous qui fait commun, qui fait légitimité ; la ville et ses quartiers sont posés au cœur des actions comme lieux de discussions et de l’élaboration des mots d’ordre qui sont différenciés dans ce commun ». Autrement dit, les indignés prospèrent sur la panne de la démocratie représentative et partagent leurs expériences dans et à partir de la ville, comme si ce territoire remplaçait désormais l’usine dans son rôle de cristallisation du mouvement ouvrier d’hier.

Les auteurs observent ce fait fondamental : « Ce qui reste après le démontage des campements (…) c’est la prise de conscience profonde de l’injustice sociale que le capitalisme impose par la force ». Ainsi, « la lutinerie qui vient surfe sur les vagues du déchainement capitaliste ». « Ce problème, expliquent-ils, pourrait être identifié comme un problème de classe si les organisations marxistes dans leur ensemble ne continuaient pas de réserver l’identité de classe aux seuls travailleurs d’usine ». Je ne suis pas sûre qu’ils aient ici totalement raison, ils minorent les avancées au sein de la gauche qui n’a pas perdu langue avec le marxisme, mais ils ont raison de pointer un aboutissement défaillant d’analyse sur la reconstitution du peuple. « On a dit que, dans leurs profils socio-économiques moyens, les indignés de la Puerta del Sol ou de la Bastille à Paris appartenaient moins au « peuple » (ouvrier) qu’à une « petite bourgeoisie » en mal de bohême, sur-éduquée et sur-diplômée », poursuivent-ils. « Au fur et à mesure que cette exacerbation (promue par la logique néolibérale dominante) concentre la richesse dans de moins en moins de comptes en banque et laisse de plus en plus de « supérieurs » sombrer dans une précarité relevant de la déchéance, une convergence possible s’esquisse entre des acteurs qui restaient jusqu’ici étanchement compartimentés. » Les auteurs estiment avec raison que les pressions inégalitaires instaurent des porosités qui laissent apparaître de nouvelles solidarités, et donc « de possibles convergences des luttes, aux conséquences encore imprévisibles ». « Les Indignés sont non seulement des voix qui parlent, mais aussi des votes qui comptent par leur refus même de continuer à soutenir des politiques de soumission de gauche. » En clair, disent les auteurs : « De la « droite » qui gagne les élections à la « gauche » qui gère les crises, c’est un même discrédit radical qui demande Que se vayan todos ! A traduire : « qu’il aillent tous se faire voir chez les Grecs » - « il », c’est-à-dire ce néolibéralisme individualisateur, ce capitalisme écodestructeur, ce socialisme d’énarque en voiture de luxe ».

L’indignation se définit chez Spinoza comme l’affect politique par excellence, consistant en la « haine que nous éprouvons pour celui qui fait du mal à un être semblable à nous ». Comme le montre bien l’analyse d’Alexandre Matheron un peu plus loin dans ce numéro de Multitudes, il suffit que cette indignation puisse entrer en connexion entre les individus pour que « l’insurrection soit à l’ordre du jour ». Surtout si le tyran en place n’entend rien, ne bouge rien face à la mutinerie qui gronde et qui s’étend. Mais pour que cela permette une modification substantielle de l’ordre existant, il reste à penser l’articulation avec les forces politiques critiques constituées.

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