Gémenos : les Fralib toujours dans la résistance

Publié le par dan29000

 

 

Baisser les bras, ce n’est pas leur tasse de thé

 

 François se souvient encore de l’odeur du tilleul frais coupé sur place, un procédé supprimé par Unilever. « Trop cher. Comme nous… » MARIE-LAURE THOMAS
François se souvient encore de l’odeur du tilleul frais coupé sur place, un procédé supprimé par Unilever. « Trop cher. Comme nous… » MARIE-LAURE THOMAS

Chaque nuit de leurs vacances, les salariés de l’usine de Gémenos veillent sur leurs machines. Rencontre avec des hommes et femmes en lutte contre le projet de fermeture.

En cette soirée ventée d’août, l’usine Fralib de Gémenos paraît totalement vide. Depuis presque trois semaines, les salariés ont été mis en congés. Pourtant, tandis que la nuit tombe, le portail d’entrée coulisse doucement. C’est Marie, 37 ans d’ancienneté, qui arrive en voiture. Cégétiste « depuis toujours », elle vient prendre son tour de garde. Depuis que le groupe Unilever a annoncé la fermeture de son usine de thé et d’infusion, elle est sur le qui-vive. Pas question de déserter le site et de se réveiller un beau matin sans ces machines qui l’ont accompagnée toute une vie de travail. Alors avec ses collègues, ils se sont organisés : par équipe, ils veilleront sur l’usine jusqu’à « la rentrée » prévue le 16 août.
En s’engouffrant dans son sillage, on a tôt fait de retrouver le reste des volontaires. Plus qu’un local syndical, le préfabriqué CGT a pris des allures de salle à manger familiale. C’est l’heure du dîner. A la bonne franquette, ils sont une petite dizaine autour de la table à partager des grillades.


« Tout ce qu’on a eu, on s’est battu pour l’avoir »


« J’aurai 35 ans de boite le 2 septembre », confie Marie-Ange, opératrice de conditionnement à l’usine. « Quand j’ai été embauchée, j’allais faire mes 18 ans. J’avais un petit contrat. Il y a eu un conflit et malgré tout j’ai fait grève. La CGT s’est engagée à ajouter aux revendications le passage des salariés comme moi en CDI. Depuis, je peux témoigner que le travail n’a été qu’une longue bataille. Tout ce qu’on a eu, on s’est battu pour l’avoir », rapporte-elle. Alors pas question de lâcher. Pas maintenant. Pas possible d’avaler les propositions de reclassement en Pologne.
A côté d’elle, François, marié, 4 enfants, travaille chez Fralib depuis 1991. « C’est grâce aux plus anciens que tous les acquis ont été gagnés », reconnaît-il volontiers. L’annonce de la fermeture a été un coup de massue. « Avec 3 enfants encore à la maison, ma femme est devenue aide à domicile pour 800 euros par mois, sinon on ne pourrait pas s’en sortir », explique-t-il, les mâchoires serrées.
Chez Raymonde, « 17 ans de boite », la nouvelle a aussi laissé des traces. Assise à côté d’elle, sa fille Charlotte ne la quitte plus. Timide, elle n’en a pas moins la rage contre ce patron qui a le pouvoir de faire basculer la vie de sa mère, de sa famille, la sienne en somme.
Révolte aussi du côté de ce salarié qui s’estime trompé. « Il y a 13 ans, Unilever a fermé mon usine au Havre. Comme d’autres j’ai accepté de faire 1 000km pour retrouver un emploi. Aujourd’hui, on me propose 6 000 euros brut par an en Pologne ! », s’étrangle-t-il, le sentiment d’injustice en travers de la gorge. « Alors quoi ? J’achète un camping-car pour suivre Unilever d’un site à l’autre ? Rien que faire le plein je brûle la moitié de mon salaire annuel polonais ! » Eclat de rires. L’atmosphère se détend un peu.
Pas plus convaincu que ses camarades des quelques propositions de reclassement dans l’Oise en Alsace ou à Bruxelles, ce qu’il veut « c’est le maintien de l’activité et de l’emploi ici. Avec la marque thé de l’Eléphant ! »
Pour Henri, 51 ans, cégétiste à la barbe poivre et sel, les arguments de la direction ne tiennent pas. « On est pas en surcapacité de production. D’ailleurs Unilever vient de racheter 12 machines pour son site polonais d’une capacité supérieure à notre usine toute entière », dénonce-t-il. Et de marteler l’expertise commandée par le comité d’entreprise qui juge l’usine largement viable.
« Nous, on n’en veut pas aux salariés étrangers. C’est la direction du groupe qui nous met en concurrence », affirme Marie-Ange. Pour elle, « déjà entre les sites français ils le faisaient. Ca a un nom ça s’appelle la lutte des classes. »


Soudés par le sentiment d’injustice


Marie-Noëlle, après 39 ans chez Fralib où elle est entrée à l’âge de 16 ans, aimerait bien fêter sa retraite avec ses collègues. Grand-mère de 4 petits enfants, plus 3 « famille recomposée oblige », elle monte la garde, sans se départir d’un large sourire et même si elle n’a « jamais été syndiquée ». La nouvelle en surprend plus d’un. « On s’est tellement toujours trouvé ensemble que je ne le savais même pas », confesse un cégétiste.
Plus l’horloge tourne, plus les souvenirs remontent à la surface. En fil rouge : l’amour de la belle ouvrage et la conviction constante « qu’on a rien sans rien ». Sur les murs entre deux affiches « Boycott Lipton » des portraits de Che Guevara, des peintures offertes par un postier CGT de Marseille et même une vielle photo de lutte, lorsque l’entreprise était encore sur le territoire phocéen. On retrouve Marie et Marie-Ange « avec 35 ans de moins », s’amusent-elles.
Un peu plus loin, c’est l’affiche du spectacle de l’humoriste Audrey Vernon qui trône. « On lui a fait visiter l’usine et elle a parlé de nous sur scène », se réjouit Marie.


Rester débout sous le signe de l’Eléphant


Le souvenir du mépris croissant distillé par le dernier PDG de Fralib est présent lui aussi. Mais qu’importe, sans lui « on est un peu comme une grande famille ». Comment voient-ils l’avenir ?
« Dalida voulait mourir sur scène, moi je veux mourir debout à côté de l’Eléphant », s’esclaffe Raymonde. Rire général. « Je me languis de refaire marcher les machines, ajoute-t-elle pour de vrai. » Ses collègues ne sont pas en reste. Ils ont leur projet alternatif et sont résolus à se battre pour eux, avec les plus jeunes de l’usine et pour les générations à venir.
Prochaine étape : mardi 16 août. C’est la « rentrée » fixée pour l’ensemble des salariés et donc la date de la prochaine assemblée générale. « Même si la direction envoie des lettres et des lettres pendant ces vacances pour dire que ceux qui veulent peuvent ne rentrer que le 31 », peste Marie-Ange.
Eux, c’est promis, ils seront sans faute au rendez-vous. « Aux aurores », promet d’avance Marie.


LÉO PURGUETTE

Repères
182
emplois sont en jeu dans le conflit en cours chez Fralib. Il y a 13 ans, Unilever fermait son site de 152 salariés au Havre. Une cinquantaine d’entre eux acceptait de rejoindre Gémenos, le site qui promettait d’être la tête de pont européenne du groupe en matière de thé aromatisé et d’infusion.

6 000
euros brut annuels pour aller travailler sur le site de Katowice en Pologne. Dans le plan de reclassement proposé par Unilever, 17 postes sont disponibles dans ces conditions. 30 autres en Belgique et une quarantaine repartis entre l’Oise et l’Alsace. Soit, a minima, environ une centaine de licenciements sans propositions alternatives.

16
centimes d’euros : c’est la part consacrée aux salaires dans chaque boîte de 25 sachets de thé ou d’infusion vendue en magasins entre 1,80 et 2,60 euros. L’importance de la différence avait motivé au printemps 2010 une lutte pour l’augmentation des salaires.

19
octobre : c’est la date retenue pour l’examen par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence de la régularité du plan « social » présenté par Unilever. Le tribunal de grande instance l’avait jugé en première instance conforme à la législation en vigueur, au grand dam des salariés.

10,9
milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est le résultat en hausse de 7% affiché par la branche française d’Unilever, le groupe propriétaire de Fralib, pour les trois premiers mois de l’année 2011. Quant au dividende trimestriel versé aux actionnaires, la firme n’en annonce pas le montant mais confirme une augmentation de 8,2%.

600
millions de sachets. Selon l’étude du cabinet Progexa, commandée par le comité d’entreprise, c’est la quantité critique à produire pour que le site soit viable. Soit un équivalent de 1 000 tonnes de marchandises. D’après le syndicat CGT de Fralib, la production du thé de l’Eléphant peut s’élever à 850 millions de sachets.

 

Source : la marseillaise

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