Georges Brassens et l'anarchie

Publié le par dan29000

brassens chatCher Georges,

Est-il exact que tu as dit un jour (je ne me souviens plus de la phrase exacte): «le véritable anarchiste est celui qui traverse dans les clous parce qu'il ne veut pas que les flics l'emmerdent». Cette citation est bien dans la ligne de ta chanson «Mourir pour des idées». Cette chanson ainsi que «Les deux oncles» ,que l'on ta reprochée, reflète-t-elle l'essentiel de ton message politique?

Quelle était ta position vis-à-vis:
- l'anarchisme (philosophique et politique)?
- les autres noms en «isme» qui ont divisé notre planète au siècle dernier?
- l'engagement politique (en particulier des artistes), que tu sembles réprouver?

Merci de ta réponse.

Salut et fraternité,

Michel

 

 

Bonjour Michel,

Je ne me permettrais pas de parler au nom de tous les anarchistes qui sont, par définition, individualistes. Mais la métaphore que je me suis plu à répéter et qui a si souvent été citée, plus ou moins déformée, est: «Je suis anarchiste au point de toujours traverser dans les clous afin de n’avoir pas à discuter avec la maréchaussée».

Vous aurez compris que c’est là ma transcription personnelle et pragmatique de l’aphorisme d’Élisée Reclus, adopté fièrement en épigraphe par le journal «Le Libertaire»: «L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre». Contrairement à ce que l’on voudrait croire, je me suis très peu intéressé aux grandes doctrines politiques ou philosophiques. D’abord parce qu’un anarchiste ne se mêle pas de politique. (Jamais je n’aurais pu envisager de faire le sot en politique!) Puis, parce que l’une ou l’autre de ces idéologies, entre autres faiblesses, me sont vite apparues chimériques à des degrés divers et que j’ai toujours pensé que, si des éléments d’une doctrine peuvent être valables, l’histoire nous démontre que c’est dans la mise en oeuvre que les choses se gâtent. J’ai également souvent répété que la seule révolution possible est de s’améliorer soi-même en espérant que les autres suivent la même démarche. Aussi, très tôt, j’ai entériné un engagement formel avec la confrérie des philosophes et la corporation des politicologues: je n’interviendrai pas dans leurs champs de juridiction et, en contrepartie, ils s’engageaient à ne pas écrire de chanson. Je peux vous confirmer que nous avons tous intégralement respecté nos serments. Si ce n’est une très discrète allusion dans l'une de mes chansons parmi les plus méconnues: «Les illusions perdues»: «Les lendemains chantaient. Hourra l’Oural! Bravo! Il m’a semblé soudain qu’ils chantaient un peu faux».

Mais on chercherait en vain dans l’une ou l’autre des biographies qui me sont consacrées ou dans les très nombreuses interviews que j’ai accordées l’amorce d’une dissertation sur les idéologies du siècle. Bien sûr, j’ai commis quelques chroniques publiées dans l’hebdomadaire anarchiste «Le Libertaire», en 1946. Elles sont maintenant bien connues, ayant fait l’objet d’une analyse systématique dans un livre intitulé «Georges Brassens libertaire», de Marc Wilmet. Mais, totalement ignoré même par mes plus érudits exégètes, un article publié dans «Le Combat syndicaliste», en avril 1947, se rapproche davantage du sujet. Si j’ai conservé intact mon enthousiasme anarchique, je veux considérer ces brûlots quelque peu excessifs comme les cris de colère d’un jeune homme indigné. Et même si certains des inconditionnels de «l’anar bon enfant» devenu troubadour auraient souhaité que les pamphlets demeurent dans l’ombre, je crois que mes «fans» apprécieront retrouver ce texte qui les étonnera sans doute. Je vous livre donc, en annexe, l’article publié dans l’organe de la Confédération nationale du travail.

Bien sûr, j’ai très tôt identifié une correspondance avec les théories anarchistes. Encore jeune, j’ai lu Proudhon, puis Bakounine et Kropotkine, dont «L’anarchie, sa philosophie, son idéal» (1896). Et j’y ai trouvé des choses que j’avais déjà conscience de porter en moi, mais sans savoir qu’elles pouvaient constituer une famille de pensée. Pour moi, l’anarchie, c’était une certaine attitude morale, centrée sur le respect des autres, et qui correspondait à ma nature profonde, à ce que je ressentais comme étant essentiel. Je ne dirais pas que j’ai épousé intégralement les idées de ces maîtres à penser, mais il s’est trouvé que les grandes lignes de leur enseignement me convenaient. Ils étaient antiétatistes, déploraient le fait que les peuples génèrent des armées, dénonçaient l’exploitation de l’homme. Tout ça était assez fait pour me convenir. J’ai trouvé chez eux d’autres utopistes qui rêvaient que tous les hommes soient tels que les lois ne soient plus nécessaires.

Par ailleurs, je suis très farouchement un apôtre de l’engagement. Mais je m’étonne qu’il faille souvent rappeler que l’engagement peut prendre des formes infiniment diversifiées et se manifester à des degrés très variables. Mais, surtout, l’engagement personnel ne peut qu’être proportionné à l’individu, à son bagage personnel, à son tempérament, à son potentiel. Même si le mot engagement peut avoir le même sens que bataille ou attaque, un apport personnel peut être d’une tout autre nature. Il ne nécessite surtout pas une carte d’adhésion.

Je crois que tout «artiste de variété» choisit à la base de jouer un rôle constructif dans la société en consacrant sa vie à tenter d’apporter détente, agrément, émotion. Pour ma part, n’ayant rien du donneur de leçon, du colporteur de message, je crois tout de même, en réfléchissant tout haut à divers problèmes, avoir en plus, presque de façon insidieuse, provoqué réflexion, prise de conscience, ouverture.

Il est risqué pour un artiste de profiter du capital de sympathie qu’on lui accorde pour promouvoir un ordre du jour politique, une idéologie, un projet de société. On en a vu qui ont dû rebrousser chemin lorsqu’il est apparu que la route qu’ils avaient fortement recommandée ne conduisait pas aux lendemains promis. Pour un autre de mes collègues, on a découvert que sa vie privée, ses intérêts personnels, ne correspondaient pas tout à fait à son prêche.

J’ai souvent ouvert des courriers de jeunes hommes qui, ayant reçu leur convocation au service militaire, me demandaient la marche à suivre en m’assurant qu’ils allaient scrupuleusement obtempérer à ma recommandation plutôt qu’à l’ordre de l’État.

Voyez le dilemme. Si je leur dis de se rapporter, je suis un vieux con inconsistant qui raconte des bêtises depuis des années. Si je leur recommande la désertion, je me rends responsable de la suite prévisible des événements et je vois chaque fois mon nom étalé en cour martiale lorsque, pour leur défense, ils brandissent ma lettre de recommandation.

Je considère que «Auprès de ma blonde» et «À la claire fontaine» ont apporté beaucoup, à plusieurs, pendant longtemps. Je serais heureux de penser que j’ai ajouté quelques chansonnettes au répertoire, et que c’est là l’essentiel de mon engagement.

Un anarchiste de contrebande,

Georges Brassens

TROIS PETITES LETTRES

Il était une fois trois lettres, trois petites lettres de l’alphabet: pas plus.
Trois petites lettres qui, partant du principe que l’union fait la force, se réunissent à la fin du siècle dernier.
Au grand bonheur des exploités, lesquels en conçoivent un immense espoir.
Au grand effroi du patronat qui, dans la crainte de perdre ses prérogatives, tombe aux genoux du ministre de l’Intérieur en le suppliant de perfectionner la machine policière.
Mais les trois lettres n’en ont cure.
Elles comptent près de cent mille adeptes.
Tout est possible à cent mille hommes qui veulent,
Au cours d’une année célèbre d’action directe, la grève générale est annoncée.
Si fort que la bourgeoisie perd contenance et que certains de ses représentants vont se cacher dans leurs caves, terrorisés.
Résultat satisfaisant.
Les trois lettres sautent de joie.
Seulement, quoique fort jeunes, elles ne manquent pas de réflexion et devinent bientôt le grave danger que présente la politique.
Aussi, le Congrès d’Amiens, en 1906, les voit-il prendre la décision de demeurer toujours éloignées de ce foyer de corruption, de ne jamais céder aux avances des politiciens.

Tout marche à merveille.
Les exploités continuent d’espérer.
Les exploiteurs de trembler.
Mais la politique veille.
Elle n’a pas désespéré de mettre sa main malpropre sur les trois petites lettres dont la pureté devient choquante.
Et son opiniâtreté se voit bientôt couronnée. En 1914, la C.G.T. accepte l’idée de l’union sacrée. C’en est fait de sa liberté, de son idéal. Chaque jour qui passe l’enfonce de plus en plus dans la lie.
La fameuse scission en fait deux parties, qui s’empressent de se prostituer. La première (C.G.T) dans les bras du parti socialiste, la seconde (C.G.T.U) dans ceux du parti communiste.
De compromissions en compromissions, de déchéances en déchéances, elle en arrive à devenir conseillère de l’État, agent d’exécution des réglementations gouvernementales.
La classe ouvrière, assidûment, progressivement trompée, ne cesse hélas de lui confier ses représentants.
Si bien que la Confédération générale du Travail, «…qui avait été à l’origine un organisme destiné à endiguer les exigences du patronat au profit de la classe ouvrière», devient bientôt l’organisme chargé d’endiguer les exigences légitimes de la classe ouvrière au profit du patronat.
Et comme toutes ces infamies ne parviennent pas à satisfaire pleinement ce besoin de dégradation de la C.G.T., elle y met finalement le comble en s’abandonnant aux répugnantes caresses des policiers.
Des policiers qui, après le premier Congrès de la C.G.T., reçurent du patronat l’ordre de sévir contre ce mouvement ouvrier menaçant dangereusement de saper les fondements de l’édifice bourgeois.
Les patrons peuvent exulter, dormir sur leurs deux oreilles.
Que risquent-ils à la vérité?
Ce sont eux qui mènent la barque et leurs défenseurs, les policiers, font partie de l’équipage.
Plus de danger et vogue la galère!
Plus de danger… en apparence seulement. Car, un beau jour –plus proche que d’aucuns le supposent– lassés de subir le joug de leurs maîtres, les matelots se souviendront du sens des mots mutineries, insurrection et, ce jour-là messieurs les capitaines, rira bien qui rira le dernier.
Il était une fois trois lettres, trois petites lettres bien pures!
Mais le temps a passé et avec lui la pureté. Aussi, les ouvriers doivent-ils se persuader que ces lettres fameuses ne méritent rien d’autre que les cinq non moins fameuses avec lesquelles Cambronne fabriqua le célèbre mot.

Georges Brassens

 

Source : Dialogus2.org

Publié dans musiques

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Mitsuko 31/10/2011 16:31



Geroges Brassens et l'anarchie ...  Cest une vérité pure ...


J'ai lu cet article avec plaisir et en aimant tout ce qu'il dit ... je crois que je vais garder l'article rien que pour le lire et le relire encore et encore
...


Merci à toi d'avoir rendu ce si bel hommage à Georges Brassens ...



dan29000 31/10/2011 16:38



oui, un texte déjà un peu ancient, mais qui garde toujours toute son actualité...