Georges Moustaki, malade, ne chantera plus : entretien

Publié le par dan29000

Georges Moustaki : « La maladie a fait naître de nouvelles nostalgies »

À 77 ans, Georges Moustaki se bat contre une grave maladie des bronches. 


Mais le « pâtre grec » de la chanson garde le désir et l’énergie de continuer à vivre, différemment 

Le 8 janvier 2009, Georges Moustaki, sur la scène du Palais de la musique catalane, à Barcelone, annonce au public que ses problèmes respiratoires l’obligent à arrêter de chanter. Deux ans après ces adieux forcés, l’artiste atteint par la maladie publiait La Sagesse du faiseur de chanson,  formidable petit livre de souvenirs personnels et de réflexions sur l’existence (1).


À l’époque, nous avions demandé à le rencontrer pour évoquer cette actualité. Mais, très diminué, il n’avait pu nous recevoir. Dernièrement, un message est parvenu de son éditeur : Georges Moustaki se porte mieux. Toujours installé dans son appartement parisien au cœur de l’île Saint-Louis, sa « patrie »,  il est apparu le corps faible mais l’esprit alerte, économe de ses forces et le regard bienveillant, serein, prêt à se raconter.

 


LA CROIX  :  Georges Moustaki, comment allez-vous ?

Georges Moustaki :  Ma maladie est donnée comme irréversible. Elle touche toutes les régions du corps et de l’esprit et me rend définitivement incapable de chanter. Je ne peux plus faire de sport, pratiquer le tennis de table qui fut mon exercice quotidien pendant quarante ans. Je m’exprime avec peine, mes muscles ont fondu. Je précède la question suivante : ça ne me manque pas.

« La maladie est une mise en danger sérieuse qui vous force à l’écouter, à lui obéir », écrivez-vous dans La Sagesse du faiseur de chanson

Ces mots témoignent toujours de mon état d’esprit. Alors que je me trouvais en réanimation à l’hôpital, dans le dernier carré, j’ai cru que la maladie me menait droit à la mort. Il semble que ça n’était pas le cas. Les infirmières m’ont soutenu. Elles m’ont aidé à ne pas céder au découragement, m’ont poussé à remarcher, à rejouer de la guitare. Je suis devenu plus sensible aux témoignages qui me réchauffent le cœur. Vincent Delerm, à qui je songe, m’offre depuis des années une amitié aussi belle que désintéressée. Ces marques d’humanité m’ont permis de conserver l’envie de me battre. J’ai eu une vie passionnante. Je voudrais qu’elle le reste jusqu’au bout.

Parvenez-vous à vous occuper ?

Je dois me soigner en permanence. Mais j’écris, je peins, je dessine… J’utilise la palette graphique, qui se révèle très riche en possibilités. Ce sont autant d’activités que je ne parvenais pas à pratiquer lorsque je désertais mon appartement pour partir en tournée. Désormais, je voyage dans ma chambre… J’y redécouvre des objets, comme un jeu d’échecs que je pratique beaucoup. Ou des partitions. Des sonates de Beethoven que j’avais commencé à apprendre au piano avant de devoir m’interrompre. Et Bach, mon pédagogue quotidien. Beaucoup de mélodies me sont venues alors que, n’arrivant pas à jouer ses pièces correctement, je me permettais des digressions qui donnaient naissance à d’autres choses.

Même si vous ne chantez plus vous-même, demeurez-vous un « faiseur de chanson » ?

Une chanson n’est pas une réflexion, c’est un état d’inspiration. Elle naît dans une urgence. Aujourd’hui, l’esprit est occupé ailleurs, mais cet état existe toujours.

Ces derniers mois, l’actualité nous renvoie à certaines de vos chansons. La révolution en Égypte, votre pays natal, fait songer aux « peuples oubliés que la guerre moissonne » (En Méditerranée)… Quel regard avez-vous porté sur ces événements ?

Je ne prévoyais pas une telle force dans le peuple, je n’imaginais pas une telle capacité à se débarrasser si vite d’un dictateur, avec des moyens si précaires, des téléphones portables. Je m’en suis réjoui, malgré mon appréhension pour la suite. L’Égypte est un pays très peuplé, difficile à gérer. Mais si mes textes sont vivants, loin des cartes postales, mon regard reste celui du poète. Je ne suis ni chef d’État ni porteur de message, même si j’étais parfois exaspéré à l’époque. On ne disait pas encore « indigné »…

 Votre  «Chanson-cri»,    sur le viol, était porteuse d’un autre message fort.  

Ce n’est pas une chanson comme les autres. À l’époque, une amie très chère avait été violée, et ma seule réaction pour l’aider fut d’enregistrer cette chanson et d’aller partout la faire entendre. Par militantisme. La Chanson-cri  s’adresse aux filles violées qui n’osent pas en parler. Elle dit : prenez courage. Je pensais que cette chanson allait à nouveau se faire entendre ces derniers mois. Mais mon seul objectif, en l’écrivant, était de réconforter une personne. Je l’ai atteint et c’est inespéré.

Qu’écrivez-vous actuellement ?

Des pages qui partent d’un rêve, d’un fait réel ou d’une idée. J’écris sur la nostalgie. Je suis d’une génération où nous nous sommes tous exilés aux quatre coins du monde, en Europe, en Amérique du Sud, avec une nostalgie pour notre première couche, l’Égypte, et pour notre mémoire, la Grèce. Aujourd’hui, la maladie fait naître de nouvelles nostalgies. Toutes se confondent, elles sont celles de l’exil comme état permanent. Madame nostalgie,  que j’avais écrite pour Serge Reggiani, est exactement la chanson que j’aimerais chanter aujourd’hui.

Malgré la maladie, ressentez-vous cette « sagesse » à laquelle votre livre fait référence ?

La sagesse des vieux, dans les pays d’Orient, est favorisée par un grand respect. Ici, voyez comme un Charles Aznavour va au charbon jusqu’à plus d’âge. Les anciens acceptent moins facilement de vieillir. On ne voit que l’aspect négatif, l’approche de la mort. Enfant, à Alexandrie, je trouvais les vieux remplis de joie de vivre. Je les observais avec plus de convoitise que la génération de mon père qui réussissait avec servitude. Je rêvais d’accéder au grand âge. J’y décelais cette soif de liberté, présente dans l’enfance et la vieillesse, qui a toujours guidé mes pas.

(1) Éd. Jean-Claude Béhar, février 2011, 106 p., 13,50 €.

Recueilli par JEAN-YVES DANA

 

source : La croix

Publié dans musiques

Commenter cet article