Godard : Film socialisme, une expérience en salles

Publié le par dan29000

54000Film Socialisme


LES INROCKS / J-M LALANNE


 Un coup de sonde fulgurant dans une Europe fragile et au bord du gouffre. La vision est sinistre, mais le geste cinématographique éclatant et vif.



On pensait que l’enjeu était moins fort. Que le long métrage de cinéma n’était plus la forme adéquate pour que s’épanouisse l’art de Godard, parvenu à sa dernière phase de maturation. Ainsi, ces vingt dernières années, rien ne nous paraissait aussi fort que l’œuvre somme et sérielle des Histoire(s) du cinéma. A côté, For Ever Mozart (1996), et plus encore Eloge de l’amour (2001) et Notre musique (2004) manquaient un peu de nécessité. Une sorte de ronron godardien s’y faisait jour.Quelques films s’ajoutant au bas d’une des filmographies les plus illustres du cinéma, et en marge d’une autre œuvre géniale existant dans le maquis du hors-salle (les Histoire(s) du cinéma donc), voilà à quoi nous semblait voué tout nouveau long métrage pour le cinéma de Jean-Luc Godard. 



Film Socialisme pulvérise ces a priori. Certes, le film parle la syntaxe godardienne, telle qu’identifiée depuis les années 1980 : dissolution du récit et des personnages, dialogues aphoristiques qui rendent impossible la conversation, montage de citations, cadrages fixes mais composition hyperphotographique des plans...



Tout au plus la seconde partie, installée dans le garage et la maison de la famille Martin, esquisse-t-elle un très relatif retour vers la fiction (plutôt façon Prénom Carmen ou Soigne ta droite que celle, romanesque, de ses films des années 1960).



On est donc en territoire familier dans Film Socialisme. Et pourtant cela faisait longtemps que le cinéaste que l’on campe volontiers en ermite détaché n’avait pas réussi un tel coup de sonde du présent. Sans tellement modifier sa langue ou sa méthode, le cinéma de Godard s’est rebranché sur le contemporain. C’est plutôt le régime général des images tout autour, qui a connu de tels glissements de terrain, que l’île Godard semble à nouveau surplomber.



Ce n’est pas tant le discours du film qui signe son extrême contemporanéité. Certes, la première partie du film, alternant petites saynètes jouées et plans strictement documentaires sur les passagers d’un paquebot de tourisme voguant sur la Méditerranée, aspire à parler de notre temps. Et s’y entend en effet l’écho de l’actualité : la crise grecque, l’épée de Damoclès en suspens au-dessus de l’Europe, la nouvelle vigueur des discours critiques du libéralisme (Alain Badiou apparaît succintement dans le film)… On peut ne pas être sensible à ce ton de pythie catastrophiste du film, ni à cette vision des démocraties occidentales comme de vastes bateaux voués au culte de la consommation et du spectacle (les plans sur les touristes). C’est de toute façon plus encore dans sa pratique que dans ses visions que le film éblouit.



Les quarante-cinq premières minutes, sur la croisière, avant que le film ne se pose un peu aux côtés de la famille Martin, sont une rafale inouïe où Godard met dans un même circuit visuel toutes les natures d’image : de la haute et de la très basse définition, des images tournées par lui et des anonymes, chargées sur le net, piquées dans un générique de Soir 3, des plans de cinéma illustres (Les Cheyennes de John Ford…) et d’autres vraiment pourris, comme issus d’un téléphone portable, des archives historiques, des retransmissions sportives, des documentaires animaliers...Toutes interrompues : c’est le sort commun à chacune d’elles. Que ce soit Badiou en train de parler, Patti Smith en train de chanter, un acteur en train de jouer, rien n’excède quelques dizaines de secondes, tout semble extrait, prélevé, présenté sous une forme incomplète.



Le film avance selon une logique de clic ultrarapide, une fenêtre chasse l’autre, rien ne doit s’installer. Le sens provient toujours d’un rapprochement inattendu, d’un raccord étonnant (“On ne peut comparer que l’incomparable”, entend-on). Et Godard orchestre aussi des sorties de route vers l’abstraction lyrique, jouant en virtuose de la pixellisation, prenant en compte jusqu’à la dénuder la matérialité numérique d’une image comme hier il jouait avec la vitesse de défilement du cinéma dans Sauve qui peut (la vie).



Le geste du film n’est pas différent de celui de beaucoup d’internautes, qui, dans leur petit labo, puisent dans le grand stock visuel disponible pour bricoler de nouveaux petits agencements et balancer tout ça sur YouTube. Le socialisme du film commence par là : la constitution d’une république des images, iconoclastement égalitaire, où le copyright est aboli, où les dénivelés statutaires qui séparent chacune d’elles sont comblés par le collage.



Si les collages des Histoires(s) avaient quelque chose de funèbre, si chaque épisode s’apparentait à un nouveau tombeau, quelque chose de plus vif se dessine ici. Le désenchantement face au monde qui dominait l’œuvre godardienne depuis une vingtaine d’années se nuance d’une sève plus offensive. Le film se termine par un appel à l’insurrection. “Quand la loi n’est pas juste, la justice passe avant la loi.”



Et cette famille Martin avec qui nous avons passé du temps, nous apprenons qu’elle porte le nom d’un réseau de résistance. Qu’est-ce qu’un acte résistant aujourd’hui ? Le film propose évidemment beaucoup de pistes, entretenant parfois à dessein la confusion. Mais il donne aussi une réponse claire, et ultracontemporaine.



Résister, c’est refuser la législation autoritaire et marchande sur les images, c’est les remettre toutes en circulation, jouer de leurs contrastes. Et inventer le cinéma contemporain des sites de partage d’images.


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