Grèce : 2012, l'année enfumée, par Panagiotis Grigouriou

Publié le par dan29000

Carnet de notes d’un anthropologue

Grèce : l’année enfumée

29 décembre 2012

 

 

 

 

 

En ces dernières nuits de 2012, l’année bi-mémorandaire part littéralement en fumée. La presse faisait même sa une hier vendredi (28/12) sur cette épaisse fumée qui rend l’air si irrespirable depuis un mois, on ne bascule pas impunément en effet, vers la civilisation du bois (de chauffage). Et nous regrettons souvent d’avoir ouvert si ce n’est que brièvement nos fenêtres, car la fumée s’infiltre aussitôt dans nos appartements. De ce point de vue, à Athènes comme en Thessalie par exemple, c’est du pareil au même.


Arrivé ainsi de nuit à Athènes, j’ai pu observer le smog de la capitale et surtout, le sentir. Certains voyageurs en avaient déjà fait d’ailleurs un grand sujet de conversation : « Avez-vous vu ce nuage, c’est le retour au temps de nos grands parents… ». « Ah…. Non, vous ne pouvez pas dire que c’est la faute à Samaras, ensuite, Tsipras ne résoudra pas la situation par une sorte de miracle ». Mais c’était pratiquement la seule discussion entre voyageurs, par fatigue peut-être ou à cause des fêtes. Seulement voilà, un homme accroché à son téléphone mobile entre Thèbes et Athènes, haussa durant un instant le ton de sa voix : « Tous les économistes le disent, la belle époque c’était entre 1952 et 1972, depuis c’était la préparation de la fin et en ce moment le début de la fin ».


Dans les montagnes entre la Thessalie et l’Epire il y avait ces derniers jours un semblant de monde qui visite encore les lieux. Parmi eux, on distingue d’abord les visiteurs locaux qui depuis les villes proches de Karditsa ou de Trikala ont emprunté les routes de montagne, maintenant que le temps est redevenu clément, c’est-à-dire ensoleillé et surtout sans nouvelle neige. Viennent ensuite les vacanciers athéniens ou autres, venus comme de l’ancien temps en escapade hivernale. Il s’agit de ces sujets de la Baronnie encore économiquement vivants et fiers de l’être. Ils occupent entre la moitié et les deux tiers des tables dans les cafés et bien davantage de place sur les parkings car leurs voitures sont parmi les plus imposantes. Pour le reste, la clientèle est composée des déclassés sociaux ou en voie de le devenir. La fracture sociologique passe alors parfois entre deux tables et huit chaises jusque les salles des cafés typés, chauffés au bois, en somme une ancienne attraction exotique pour les (péri)citadins et qui n’impressionne plus grand monde.


Les « baronniens » aisés s’adonnent alors à de discussions épidermiques, transpirant les kystes de l’ancien temps dans le genre : « ah, tu te souviens ma chérie de l’autre fois où nous mangions des huitres à Bruxelles (…) évidemment que j’ai déjà fait le tour des hôtels du coin, et jusqu’à la station de ski à Metsovo de l’autre côté de la montagne ». Cette image histologique de notre ancien épiderme ne colle décidément plus, à la peau de la société grecque comme avant. Un jeune homme assis en face expliquant déjà à sa compagne « qu’il faut enfin comprendre, nous sommes en guerre, ils veulent nous finir », jeta aussitôt un regard bien sombre en se retournant vers les « concitoyens » de la table voisine. « Partons Stella, il y a trop de bruit dans ce café et on ne respire plus très bien, j’ai déjà réglé, deux cafés six euros, une arnaque de plus mais nous ne pouvons pas non plus rester enfermés chez nous… »


C’est vrai que les déclassés nouveaux supportent de moins en moins les rescapés provisoires du naufrage. Et encore, il ne s’agit pas de ces gens qui figureraient apparemment sur la « liste Lagarde » qui dans sa dernière version authentique provoque déjà la tempête dans un verre d’eau… lourde. Cette liste « nous » serait parait-il parvenue « escortée » de deux agents des services secrets français et grecs si l’on croit notre hebdomadaire satyrique To Pontiki (27/12), avant d’être transmise au parquet d’Athènes. La suite, assez prévisible, est d’ailleurs racontée de manière assez aseptisée par le « grand quotidien du soir » : « L’affaire de la liste dite « Lagarde » d’exilés fiscaux en Suisse, qui agite la Grèce depuis des mois, a rebondi vendredi 28 décembre avec la révélation du fait qu’en avaient été rayés les noms de proches d’un ex-ministre.


A l’issue d’une journée marquée par des fuites judiciaires et politiques, le parti socialiste, le Pasok, partenaire de l’alliance gouvernementale droite-gauche au pouvoir, a directement mis en cause l’ex-ministre socialiste des finances Georges Papaconstantinou, artisan du premier plan de rigueur dicté par l’Union européenne et le FMI. Dans un communiqué annonçant son expulsion du parti, le Pasok a invoqué de « clairs indices découlant d’une enquête du parquet » selon lesquels les noms effacés étaient ceux de « parents » de cet ex-ministre (…) M. Papaconstantinou, ministre des finances d’octobre 2009 à juin 2011, venait pourtant de « catégoriquement » démentir avoir trafiqué la liste, qui lui avait été remise personnellement en 2010 par la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, alors son homologue française. Il a aussi nié savoir que les noms de proches y figuraient. Il s’agit, selon les médias, de deux cousines, filles d’un autre ex-ministre (un conservateur aujourd’hui défunt), et de leur mari. (…) L’existence de la « liste Lagarde » n’avait en effet été révélée que par la presse, en octobre, plongeant dans l’embarras une classe politique soupçonnée d’omerta. » (quotidien Le Monde 29/12).


C’est un quasi non-événement d’autant plus que l’omerta porte et portera encore longtemps sur toute cette… phénoménologie de l’esprit relevant de l’ultime capitalisme et sur les corrupteurs des corrompus, venus du grand large européen et mondial. Car le véritable événement ne sera pas (facilement) évoqué par la presse des… grands phénomènes. Ce qui est intéressant ici, consiste plutôt à comprendre pourquoi, comment, et à quel moment opportun, une partie des fusibles de la Baronnie (figurant parmi les architectes de la Grèce mémorandiste), seront destitués et livrés à dose homéopathique à la justice supposée vengeresse et de… bonne constitution dans un pays sans Constitution. Car pour rester dans les grandes vérités, on sait aussi ce que signifie le Traité – Mémorandum III, ratifié par 153 « parlementaires » grecs, dont le décret vient de paraître au journal officiel de l’ex-pays (12/12/2012 – FEK 240).


C’est alors la fin officielle de la souveraineté et de la vie démocratique et politique je crois si on tient compte du texte lui-même : « (…) The « Amendment Agreement » is made by and between : (A) European Financial Stability Facility (« EFSF »), a société anonyme incorporated in Luxembourg with its registered office at 43, avenue John F. Kennedy, L-1855 Luxembourg (R.C.S. Luxembourg B153.414), represented by Mr. Klaus Regling, Chief Executive Officer or Mr. Christophe Frankel, Deputy Chief Executive Officer ; (B) The Hellenic Republic (hereinafter referred to as « Greece » or the « Beneficiary Member State »), represented by the Minister of Finance ; and (C) The Bank of Greece (hereinafter referred to as the « Bank of Greece »), represented by the Governor of the Bank of Greece This Amendment Agreement and any non-contractual obligations arising out of or in connection with it shall be governed by and shall be construed in accordance with English law. (…)

4.2 The parties undertake to submit any dispute which may arise relating to the legality, validity, interpretation or performance of this Amendment Agreement to the exclusive jurisdiction of the courts of the Grand Duchy of Luxembourg. 4.3 Clause 3.2 is for the benefit of EFSF only. As a result, nothing in Clause 3.2 prevents EFSF from taking proceedings relating to a dispute (« Proceedings ») in the courts of the domicile of the Beneficiary Member State or of the governing law of this Amendment Agreement and the Beneficiary Member State hereby irrevocably submits to the jurisdiction of such courts. To the extent allowed by law, EFSF may take concurrent Proceedings in any number of such jurisdictions. 4.4 The Beneficiary Member State, the Bank of Greece and the Hellenic Financial Stability Fund each hereby irrevocably and unconditionally waives all immunity to which it is or may become entitled, in respect of itself or its assets, from legal proceedings in relation to this Amendment Agreement, including, without limitation, immunity from suit, judgement or other order, from attachment, arrest or injunction prior to judgement, and from execution and enforcement against its assets to the extent not prohibited by mandatory law (…) »


Par la même occasion, une (relative ?) redistribution des cartes à travers le pouvoir politique et économique du pays-territoire est en cours d’exécution par les Troïkans, qui d’ailleurs placent en ce moment leurs agents directs auprès des ministères, « véritables relais de leur pouvoir, reléguant les ministres au rôle de marionnettes » (To Pontiki – 27/12). Voilà la seule authentique nouvelle, en plus de la mise en application de la dite « Règle d’or » dès le 1er janvier 2013, pour ne pas commenter l’autre « nouvelle » du Monde sur « le succès en Grèce, des médias qui parlent des bonnes nouvelles », ou comment extraire le cheveu de la soupe et en faire de la propagande avec, toute une cuisine.


« Etrange » également, la « grande presse » n’accorde pas trop de place à cette nouvelle, sauf exception : « (…) En vertu de ce traité, les pays s’engagent à avoir des « budgets équilibrés » ou « en excédent » sur un cycle économique, soit un déficit structurel (hors éléments exceptionnels et service de la dette) d’un niveau maximal de 0,5% du Produit intérieur brut. Les pays qui affichent une dette globale modérée, c’est-à-dire « nettement en-dessous de 60% du PIB », auront droit à un déficit structurel toléré de 1%. Chaque Etat devra lui-même prévoir qu’un « mécanisme de correction soit déclenché automatiquement » en cas de dérapage important par rapport à cet objectif, avec l’obligation de prendre des mesures dans un certain laps de temps. La « règle d’or » devra être inscrite « de préférence » dans la constitution. Mais ce n’est pas une obligation. A défaut un texte de loi suffira si sa valeur juridique garantit qu’il ne sera pas remis perpétuellement en cause. La Cour de justice européenne vérifiera la mise en place des règles d’or. Elle pourra être saisie par un ou plusieurs Etats et au terme du compte infliger une amende allant jusqu’à 0,1% du PIB du pays fautif. L’Allemagne voulait aller plus loin en confiant à la Cour le pouvoir de sanctionner aussi les dérapages des déficits et de la dette des pays. Elle a dû reculer face à l’opposition de la France. Mais n’a pas renoncé pour plus tard. »


Heureux fêtards du 31 décembre 2012, encore quelques heures d’insouciance, la règle d’or c’est notre mémorandum (pour l’instant allégé…), le smog athénien et la Troïka en moins. Notre année 2012 partira alors enfumée au sens propre et figuré. Nos rues d’Athènes en témoignent toujours, nos murs, ainsi que nos petits gestes quotidiens. Dans les cafés, les 20-40 ans n’ont qu’un seul mot à la bouche (ou à travers la gorge) : «  comment quitter le pays ». En marge de la « fête » place de la Constitution, notre mendiant du jour compte encore ses sous. A proximité, les vendeurs ambulants, plus nouveaux que jamais font leur apparition, toujours furtive, ils sont sur leurs gardes. D’habitude les policiers ferment les yeux, sauf... lorsque ces derniers ne sont pas des compatriotes. Micro-événement du jour, hier (27/12), un mendiant dans le métro, brandissait à la fois son passeport et sa carte d’identité nationale, afin de prouver sa... consanguinité avec nous autres voyageurs, d’ailleurs avec succès d’après ce que j’ai pu observer. La Troïka est aussi un grand faiseur d’altérité à tout niveau, dont un des aboutissements disons consécutifs, se nomme « Aube dorée ».

Conservant notre indéniable et sinistre longueur d’avance… sur la fin, en Grèce, nous sommes déjà à l’épiphanie de la crise. Les îlots de résistance fleurissent, parfois dérisoires et toujours « gênants », comme l’espace autogéré de la Villa Amalia évacué par la police récemment. Les affiches et les banderoles de l’Union des Travailleurs dans la « branche papier » (maisons d’édition et librairies), appellent à la grève lors des ouvertures désormais possibles le dimanche : « Ce n’est pas le temps qui manque pour faire ses courses. C’est le temps et les ressources qui manquent pour vivre ». La « fête » du centre-ville athénien se terminera bientôt… tout comme celle de la vignette automobile de la cuvée 2013. A quatre jours du 31/12, la moitié seulement des automobilistes s’étaient empressés pour l’acheter, tandis que plus de 130.000 plaques d’immatriculation ont été « rendues » aux services concernés des préfectures car leurs propriétaires ne peuvent plus payer cette taxe. Depuis le premier mémorandum, un demi million de véhicules ont été immobilisés dans l’ensemble du pays et malgré l’augmentation du prix de la vignette les recettes ont fondu, comme d’ailleurs l’ensemble des recettes fiscales, désormais non pas (seulement) par tricherie mais par l’impossibilité de faire face à ces dépenses régaliennes d’un pays… historiquement prouvé.


Il fait pourtant encore bien vivre chez nous dans un sens qui certes n’est plus celui d’avant, déjà privés de motorisation (totalement ou partiellement) nous sommes assez nombreux à pratiquer la marche à pied. Nous conservons aussi coûte que coûte notre sociabilité et notre dignité, car elles vont de pair. Nous levons les yeux vers le ciel pour mieux admirer certaines de nos architectures emblématiques de l’histoire de notre ville et pour constater que même délabrées, elles… tiennent bien l’harmonie. Comme celle du bâtiment abritant les Archives Littéraires et Historiques Helléniques (ELIA, appartenant depuis 2009 à la Fondation Culturelle de… la Banque Nationale de Grèce), dans le quartier de la Plaka.


Manos Charitatos (né en Alexandrie en 1944), co-fondateur, directeur et qui était l’âme de cette institution est décédé dans la nuit du jeudi (27/12) à vendredi. Je l’avais connu, et il m’avait fait découvrir une collection unique de 68 lettres du front, s’agissant des soldats qui écrivaient au journal Synadelfos - « Confrère » de Smyrne entre mai et juillet 1922 – (Fonds Voutieridis), ainsi qu’un certain nombre de gazettes des tranchées datant de la même période. Rencontré une dernière fois il y a environ un an, Manos Charitatos m’avait assuré (non sans un certain désespoir) qu’il devient impossible de rechercher et surtout de retrouver d’autres sources directes (lettres du front, gazettes) de cette période en Grèce : « Il n’y a plus aucune volonté politique, ni d’ailleurs possibilité de financement… » m’avait-il dit.


Nous n’aurons certes jamais comme la ville de Péronne d’Historial de la Grande Guerre à notre portée, mais nous finirons par nous transformer en vivarium permanent la Grande Guerre sociale du siècle d’après. Temps de crise, temps de guerre… années décidément enfumées.


Samedi 29 décembre 2012

Panagiotis Grigoriou

 

 

SOURCE / ESSF

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