Grèce : contre les plans de l'UE et du FMI, une alternative...

Publié le par dan29000

Un autre plan pour la Grèce

 

Quatre économistes grecs, Yannis Dragasakis, Savas Robolis, Pétros Linardos-Rylmon et Kostas Vergopoulos, proposent un plan alternatif.
 

La crise profonde dans laquelle la stratégie néolibérale a conduit l'économie mondiale est due à deux choix lourds de conséquences. D'une part, à une redistribution constante du revenu aux dépens des salariés et des classes populaires, visant à augmenter la rentabilité du capital et la richesse des classes supérieures, ce qui a entraîné la diminution de la demande productive. D'autre part, à l'augmentation toute aussi constante de la dette privée et publique afin de compenser la stagnation, voire la diminution de la demande.


L'approche qui domine aujourd'hui pour affronter la crise –celle de l'Union européenne, du Fonds Monétaire International et au final du gouvernement grec– soutient la garantie par tous les moyens, y compris par le profit abusif du capital des banques et des entreprises, par le biais de la redistribution du revenu aux dépens des salariés, des bas revenus, en particulier ceux des jeunes et des chômeurs. Il s'agit d'une voie royale vers la récession, le chômage, la dégradation des services publics, la diminution des retraites, la réduction dramatique des droits sociaux et la dérégulation complète des relations de travail.

La relance de l'économie réelle et la restauration de l'État social exigent un virage politique à 180 degrés. Avec comme objectifs, la redistribution importante et immédiate du revenu au profit de l'emploi et des faibles revenus, l'allègement du poids de la dette, la reconstruction de l'appareil de production et la transformation écologique de l'économie. Cette orientation impose de persévérer dans la coopération avec les pays du Sud européen, de poursuivre le renforcement de l'euro et l'installation d'un mécanisme de convergence du développement, ainsi que la valorisation de toute coopération internationale réciproquement profitable en matière de dette publique.

Quelles que soient les mesures adoptées ou imposées, elles devront servir ces objectifs.


L'impasse à laquelle prétend répondre le « Plan de soutien » ne concerne pas l'emprunt public, mais la réticence de l'État grec à garantir le paiement des intérêts annuels de la dette qui s'élève à près de 13 milliards d'euros. Il s'agit d'une somme équivalente à 5% environ du PNB. Cela risque de se traduire, pour le pays, par une aggravation vertigineuse de la récession, par l'augmentation explosive du chômage et de la pauvreté de masse. Parce que le gouvernement n'a pas eu la volonté d'assurer, par l'intermédiaire la fiscalité, une redistribution directe et efficace du revenu qui corresponde à cette part du revenu national, ni de prendre des mesures relancer la production et contrôler l'efficacité de ses dépenses.

Au contraire, l'option néolibérale défend une redistribution dramatique du revenu aux dépens des salariés et des catégories les plus pauvres de la population: il s'agit de diminuer les salaires et autres revenus de 10 à 20%, voire 30% pour les retraites. Ce nouveau transfert de revenus vers le capital et vers les revenus supérieurs ne résoudra pas le problème de la dette ‑ au mieux il la déplacera‑ , mais précipitera l'effondrement et la désintégration de l'économie et de la société grecque en réduisant la capacité de production d'excédents du secteur primaire. Et l'on peut prévoir qu'une économie si faible sera incapable d'assurer, à terme, de façon productive son maintien dans la zone de l'euro.

Qui a conduit l'économie grecque à cette situation défavorable? Les travailleurs, les chômeurs, les retraités? Qui a conduit l'économie grecque à la crise de l'emprunt, de la dette, de l'emploi, et de la compétitivité? Est-ce la crise économique internationale ou la politique économique et sociale d'inspiration monétariste qui est appliquée ces dernières années en Grèce? En effet, alors que nous avons connu durant les années 1998-2008 une augmentation du coût du travail de 1%, la dégradation du niveau de compétitivité s'est élevé à 26,8% durant la période 2000-2009.

Comment expliquer que l'économie grecque qui a connu au cours des dix dernières années une croissance constante du PNB –et une répartition fortement inégale du revenu– doive recourir à l'emprunt et à la hausse continue de la dette publique? Quelles sont les raisons de ce «paradoxe grec» qui a conduit l'économie grecque, en particulier après 2007, à cet état des finances et de la production, à cette situation sociale défavorable? La recherche scientifique a établi que le problème qui touche aujourd'hui les finances et la production du pays n'est pas dû au niveau des salaires et des retraites.

Pour notre part, nous considérons que les causes principales voire exclusives en sont: l'explosion de l'emprunt à la consommation publique et privée, la surfacturation des marchés publics, les abattements fiscaux accordés aux entreprises qui ont ainsi privé le budget de l'État de ressources importantes (les impôts directs représentent en Grèce 7,7% du PNB, contre 13,1% dans l'Europe des 27; en Grèce, les salariés et les retraités contribuent à hauteur de 81,5% au revenu déclaré des personnes physiques et à hauteur de 78,7% à l'impôt sur le revenu des personnes physiques); la répartition inégale du revenu, l'emballement de l'évasion fiscale et l'effondrement du mécanisme de contrôle des ressources de l'État, le non-paiement des cotisations de la Sécurité sociale, le travail flexible, au noir et sans couverture sociale, ainsi que la réduction du potentiel du pays en matière de technologies et d'innovation.

La voie que nous proposons pour relancer l'économie et reconstruire le lien social, est une redistribution inverse du revenu: faire entrer dans les caisses publiques des ressources et des revenus ponctionnés sur les possédants et non sur les salariés et les pauvres. Il est possible, dans les circonstances actuelles, graves pour l'avenir de l'économie et pour la société, d'augmenter la fiscalité de l'ordre de 10 points du PNB, qui proviendrait pour moitié du rétablissement réel de la justice fiscale, et pour moitié, de la redistribution du revenu et de l'introduction d'un impôt vert. Certes, après les derniers développements qui ont créé toutes les conditions du «piège de la dette», il s'agit d'une question de finances publiques et de développement. Par conséquent, au delà du volet des revenus, une telle politique doit s'appuyer sur la diminution des dépenses non rentables ainsi que sur la hausse de l'efficacité du secteur public, dans le cadre d'un projet global de développement économique et social à moyen et à long terme.


C'est de cette manière que l'on pourra assurer le paiement des intérêts de la dette, mais aussi disposer de ressources pour soutenir durablement le système de la sécurité sociale, pour créer des emplois dans les services sociaux (4 milliards d'euros par an correspondent à 200.000 / 250.000 emplois) et pour augmenter les investissements publics de 40% environ. Cette somme supplémentaire mise à la disposition de l'aide à l'économie sera équivalente annuellement à trois fois les ressources du Cadre stratégique national de référence et pourra constituer un bon départ pour une reconstruction de l'économie grecque orientée vers le développement et la redistribution, touchant uniquement la consommation et les importations de luxe.

La diminution des salaires proposée par le «Plan de soutien» pour le secteur privé et public est présentée comme le moyen de rétablir la compétitivité de l'économie grecque. Mais le naufrage de l'économie, submergée par la récession et l'augmentation du chômage, conduira à la fermeture d'entreprises, à des licenciements et, par conséquent, à une dévalorisation du potentiel de production, ainsi qu'à la poursuite de la baisse du niveau de compétitivité, au point qu'il faudra deux décennies pour reconstruire ne serait-ce que les capacités de production actuelles. Pour reconstruire le tissu de production, améliorer la productivité, les capacités d'innovation de l'économie et la compétitivité, il importe, au contraire, d'accorder immédiatement la priorité à la planification de nouvelles politiques pour l'énergie et l'environnement, l'industrie, l'économie agricole et le soutien aux petites entreprises.

Une telle stratégie aujourd'hui n'est pas seulement valable pour l'économie grecque. Elle constitue une stratégie crédible et viable pour la plupart des économies surendettées et déficitaires de l'Union européenne et par conséquent, pour l'ensemble de la zone euro et de l'Union européenne. Il deviendra bientôt évident que se servir, pour affronter la crise, des méthodes, des politiques et des conceptions néolibérales qui l'ont engendrée, ne peut qu'aggraver la situation économique et sociale à travers toute l'Europe. Une stratégie radicale pour affronter la crise en Grèce contribuera à l'élaboration de politiques de développement et de redistribution alternatives à l'échelle du continent européen.

Ces idées sont soumises au dialogue public, qui devrait s'instaurer afin de développer une politique économique alternative viable, conforme à la justice sociale et efficace pour le monde du travail, du savoir, et pour la société dans son ensemble.

Yannis Dragasakis, économiste, ex-député du parti de gauche SYRIZA
Savas Robolis, professeur à Université Panteion
Pétros Linardos-Rylmon, économiste, chercheur à l'Institut de Recheche sur le Travail INE
Kostas Vergopoulos, professeur des Sciences Economiques à l'Université de Paris 8


SOURCE / MEDIAPART

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