Grèce : les nouveaux pauvres créés par FMI, UE, BCE

Publié le par dan29000

Dix Grecs racontent leur vie de nouveaux pauvres

Marie Geredakis | Etudiante franco-grecque

 

(De Grèce) Il y a quelques jours, la télévision grecque montrait l'intérieur de la maison d'une famille aisée à Héraklion. Au mur, il y avait des tableaux de peintres connus et au sol, des tapis richement ornés. Le père de famille affirmait qu'ils n'avaient plus assez d'argent pour se nourrir correctement chaque jour.

Eleni, 62 ans, femme au foyer

Selon Eleni, qui a vu ce reportage, les coupables sont les hommes politiques qui profitent depuis toutes ces années. Au fil de la conversation, elle évoque les médecins qui demandent, lors de chaque opération, « une petite enveloppe » :

« Ils ont tous des villas : c'est détestable de se faire de l'argent sur le dos du peuple. »

La télévision nationale montre aussi en boucle des hommes et des femmes qui font la queue pour rendre leurs plaques d'immatriculation : l'augmentation du tarif de la vignette les contraint à ne plus avoir de voiture ou tout du moins à renoncer à leur deuxième voiture, s'ils en avaient une.

Roula, 35 ans, coiffeuse à domicile

Roula ne se plaint pas. Son mari vend des fruits et des légumes sur les marchés d'Athènes. Roula affirme avec un sourire qu'elle ne demande qu'à gagner ce qu'il faut pour vivre au jour le jour. Son métier participe du marché noir, une immense partie de l'économie qui n'est pas déclarée en Grèce. Pour elle, le travail ne semble pas s'être ralenti :

« Pour les fêtes de fin d'année, les Grecques n'allaient pas chez le coiffeur et privilégiaient le coiffeur à domicile. Il me fallait parfois laisser une cliente avec une teinture chez elle pour courir chez la voisine faire une coupe ! »

Anna, 40 ans, peintre d'icônes

Anna verse doucement de l'eau dans la dinette de sa fille, Irini, et dit d'un air triste :

« A l'école d'Irini, vingt familles ont demandé de l'aide aux autres. Elles n'avaient plus assez à manger quotidiennement. Alors les responsables de l'école primaire ont collecté des produits alimentaires dans toutes les écoles de la région et une fois la nourriture distribuée, les parents ont demandé des vêtements. »

Selon elle, les individus sont de plus en plus agressifs, violents : cette année, les olives ont été volées sur tous leurs arbres, ils n'ont pas même eu le temps de les cueillir pour en tirer leur huile. Anna souligne qu'il existe néanmoins une forme de solidarité. Par exemple, les églises cuisinent quotidiennement, la mairie a envoyé aux veuves du village un poulet et des légumes secs pour la période des fêtes.

De plus en plus, des « pantopoleia » se développent en ville : il s'agit de petites épiceries, alimentées bénévolement, où les plus démunis peuvent venir s'approvisionner.

Le père d'Anna, 80 ans, berger

Installé dans le salon, le père d'Anna dit, dans un sourire malicieux :

« Même si je suis analphabète, je vais écrire une lettre à notre politicien pour lui dire d'offrir une piqûre à chaque nouveau retraité. Un retraité, une piqûre. Comme ça la retraite ira directement dans leur poche. Cela ne vaut plus le coup de vivre comme ça. »

Nikos, 65 ans, professeur d'université à la retraite

Retraité depuis août, Nikos n'a reçu aucune pension au début du mois de janvier. Il dit qu'il pourra peut-être recevoir une retraite dans six mois – et encore :

« D'un mois sur l'autre, nous ne dépensons que l'essentiel car nous ne savons pas si on nous donnera le mois prochain une retraite. Nous qui appartenions à la classe moyenne riche, ma femme étant professeur à la retraite, nous devenons pauvres. Avant, nous partions en vacances chaque Pâques, chaque Noël : en Norvège, en Egypte. Aujourd'hui, cela est impossible ; nous n'achetons que ce qui est nécessaire : plus de vêtements, plus de voyages. Que de la nourriture.

La majorité des Grecs veulent rester dans l'Europe et dans l'euro, revenir à la drachme serait le pire scénario pour la Grèce. On deviendrait l'Albanie de Hodja.

Le problème dans cette crise, c'est les acteurs, pas le système politique. Si la gauche avait réussi à former une véritable opposition, on aurait pu éviter cette catastrophe. Au lieu de stopper tout cela, ils participaient et encourageaient le système parce que la tragédie est la seule circonstance qui pourra les faire arriver au pouvoir. »

Nikos évoque la corruption généralisée du système et donne comme exemple les « maïmou suntakseis » (les fausses retraites) : 100 000 personnes déclaraient être à la retraite alors qu'elles étaient décédées ou qu'elles n'existaient pas…

Theophilos, 59 ans, peintre

Theophilos répond à Nikos en évoquant le pharmacien du village : ce dernier prenait les carnets de santé des vieilles femmes et écrivait sur la première page du carnet tout les médicaments qu'il souhaitait et sur la deuxième page, seulement deux ou trois. Ainsi, il percevait l'argent des médicaments qu'il avait inventés et pouvait officiellement montrer que seuls deux ou trois avaient été prescrits.

Une idée qui revient lorsque l'on évoque les solutions pour sortir de cette crise : il faut que toute cette classe d'hommes politiques s'en aille et il faut composer un gouvernement avec des professeurs d'université, des spécialistes, des économistes qui pourraient déterminer les « bonnes mesures » à prendre.

Nelli, 52 ans, archéologue

Elle se souvient de la période de forte croissance des années 70 :

« Les Grecs pensaient qu'en allant acheter du persil au lieu de le planter, ils allaient changer de classe sociale. Les employés voulaient se sentir appartenir à la classe moyenne. Ils étaient désireux de vivre en appartement, en ville. Chacun se disait : qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Je vais quand même pas continuer à planter des petits oignons ?

Jusque dans les années 80, peu de Grecs prenaient des crédits, les taux d'intérêt étaient très élevés. Avec l'augmentation des salaires, tout le monde a voulu acheter de nouvelles maisons pour devenir quelqu'un. L'année dernière encore, il était possible d'aller voir la banque et de dire, sans même prendre de précautions : bonjour, je voudrais avoir un prêt. »

Eva, 31 ans, doctorante en chimie

Elle se prépare à partir à Berlin pour y trouver du travail. Elle dit ne plus pouvoir se battre pour obtenir l'essentiel :

« Lorsque j'ai fait un échange Erasmus à Marseille, j'ai été étonnée de voir que l'université avait une bibliothèque qui occupait un bâtiment entier. A Athènes, nous n'avions qu'une étagère dans chaque département. Deux stades ont été construits sur notre campus pour les étudiants. Depuis deux ans, ils sont fermés parce que certaines figures du monde politique se disputent pour être présentes à la cérémonie d'inauguration. »

Akis, 21 ans, étudiant ingénieur à l'Ecole polytechnique d'Athènes

Il évoque la méfiance de la population envers le personnel politique grec :

« Finalement, il semble pertinent de se demander si les Grecs ont arrêté de croire en certaines personnes ou arrêté de croire tout simplement. Faut-il sortir du système ?

En tant qu'étudiant, je ne peux pas me permettre aujourd'hui de faire les choix dont j'aurais envie. Je ne me pose pas de questions, je fais avec ce qu'on me propose. Je sais que je devrais m'exiler même si je suis certain de revenir dans mon pays un jour. Tous les Grecs se disent secrètement : la Grèce ne meurt jamais. »

Petros, 60 ans, commerçant

Petros est propriétaire d'une petite bijouterie dans le centre d'Athènes :

« J'ai longtemps vécu à l'étranger, en Afrique du Nord, en Angleterre, en Espagne. Je suis toujours revenu à la Grèce. J'avais besoin de sentir les subtilités de ma langue, j'y suis profondément attaché.

Voyez comme il est important de connaître l'étymologie des mots : “υπουργός”, qui signifie ministre, provient de la contraction de la périphrase “υπό των έργων” – au service de l'Etat. Aujourd'hui, le drame c'est que “υπουργός” semble seulement provenir de “εξουσια” – le pouvoir.

Je voudrais pointer du doigt les partis de gauche qui font semblant de dénoncer la situation actuelle et qui n'ont pas même eu le courage de faire une grève politique. S'ils avaient été vraiment sincères, ils auraient dû se retirer du Parlement et descendre sur la place de Syntagma avec les Grecs. »

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