Grippe A, moins dangereuse que le travail qui tue impunément

Publié le par dan29000

Le texte ci-dessous est paru, hélas raccourci, dans LE MONDE en date du 26 septembre, avec le titre :  Impunément, travailler tue.

Il est particulièrement instructif, donnant à réfléchir, en cette période, où le battage médiatique gouvernemental s'est un peu estompé, sur la grippe A. Sans nul doute cela va reprendre dans les jours prochains. Pourtant la Grippe A (H1N1) est bien moins dangereuse que de travailler à France Telecom ou sur un chantier de construction.

Hélas pas encore de vaccin prévu contre les accidents du travail...

Le voici dans son intégralité, en attendant dans les jours prochains de reparler de la grippe A, que tout le monde attend, surtout Bachelot.

A voir et à écouter aussi, le clip des "Sales gosses": V'là la grippe A qu'arrive ! :

 Grippe A / Les sales gosses / Le clip : V'la la grippe A  



Sinistres mais révélateurs, les suicides à France Telecom ne doivent pas devenir l’arbre qui cache la forêt. Car, depuis des dizaines d’années, des salariés meurent deux fois. Physiquement, puis symboliquement. Ils meurent car ils travaillent. Ensuite, ils meurent du silence et du mépris ; de l’absence de reconnaissance pénale, médicale et publique, des causes professionnelles de leurs décès.

Cela s’étudie, cela se tait : plus de deux personnes chaque jour décèdent en France d’accidents du travail. En 2006, près de 50 000 ont subi une incapacité permanente suite à accident du travail. Depuis 1995, les maladies professionnelles reconnues ont doublé. Les troubles musculo-squelettiques liés au travail augmentent. Le nombre des cancers professionnels explose. Liés à la multiplication des postes intenables, les dommages psychologiques ruinent toujours plus de vies (et de familles). D’ici 2020, 80 000 à 100 000 salariés exposés à l’amiante disparaîtront. Nous n’évoquons ici que les maladies professionnelles reconnues : en 2002, un rapport officiel les jugeaient sous-évaluées de 70%. Selon le rapport Diricq de 2008, une telle sous-évaluation coûte près d’un million d’euros à la Sécurité Sociale.

Des chiffres ? C’était la vie de Jérôme Bianco, qui meurt à 32 ans en lavant des vitres, qui tombe d’une nacelle parce que L’Oréal fait des « économies » sur les rambardes de sécurité et utilise un sous-traitant, Galderma… Lequel sous-traite à TNF, qui économise sur la formation et les équipements de protection.

Des chiffres ? C’est un salarié qui se jette du 5ème étage, devant ses collègues, au Technocentre Renault-Guyancourt, victime d’impératifs de productivité intenables et des harcèlements qui vont avec… Quelques mois après, la direction installe un piano dans le hall du technocentre qui joue de la musique d’ambiance pour la relaxation des personnels ! Kafka new look version DRH « trop cool ».

Des chiffres ? C’est le 31 mars dernier, Vincent, un cariste de 30 ans, retrouvé mort, une plaie à la tête, seul dans l’entrepôt PSA de Saint-Ouen, où depuis dix ans il déplace des caisses. La direction, arguant d’une baisse d’activité, venait de mettre en place des postes solitaires. Avant les agents étaient deux. La veille de son décès, Vincent signalait à son syndicat que le volume de travail n’était pas supportable. Enfin, vient l’été meurtrier à France Télécom : 23 suicides depuis février 2008 ; cet été, 6 suicides et 4 tentatives de suicide. Dans la nuit du 13 juillet, Michel D. se donne la mort et laisse une lettre qui identifie de manière incontestable son travail à France Télécom comme seule et unique cause de son acte. Victime de la mode ? Ce mot « malheureux » du PDG de l’entreprise exprime l’immense coupure entre la direction et les agents. Se poignarder devant ses collègues, sauter par la fenêtre de son bureau et mourir à 32 ans, serait donc le dernier chic ? Quelle obscénité ! Et quelle infamie que ce numéro vert mis en place par la direction, comme si ces morts relevaient de « problèmes personnels », alors que, d’évidence, c’est l’organisation du travail, à France Telecom comme ailleurs, qui est en cause.

Partout, la mise en concurrence accrue des salariés, les mobilités forcées, l’intensification du travail, cassent la qualité, la sécurité et le sens même de l’activité. Parallèlement, toujours plus de grandes entreprises recourent à des sous-traitants, eux-mêmes mis en concurrence, dans le cadre d’appels d’offre sans cesse renouvelés. On sélectionne les moins coûteux qui économisent sur les à-côtés (non rentables) du travail : prévention des risques, équipements de sécurité, formation des personnels, le plus souvent embauchés en CDD ou en Intérim ; les directions s’appuient sur les derniers venus pour essorer davantage leurs propres salariés.

Partout, les parcours professionnels sont plus discontinus. En conséquence, les salariés exposés à des substances cancérigènes peinent à faire établir la cause professionnelle de leur cancer. Dans certains cas, les politiques d’entreprises ou de branches jouent d’ailleurs sur cette traçabilité rendue compliquée. Dans l’industrie nucléaire, il s’agit d’une règle : Depuis la fin des années 1980, plus de 80% de la dose collective d’irradiation reçue par les travailleurs du parc nucléaire est supportée par des salariés d’entreprises intervenant comme sous-traitants ou intérimaires. Environ 25 000 salariés de plus de 1000 entreprises différentes reçoivent des doses individuelles moyennes, par mois de présence sur les sites irradiés, 11 à 15 fois plus élevées que celle des agents EDF. Cachez ces cancers, qui nuisent à l’image de marque ! Et puis, lorsqu’en bout de course, résistant aux pressions, les salariés demandent qualification de leur cancer en maladie professionnelle devant les tribunaux, les entreprises affirment que les causes sont à chercher du côté du salarié lui-même. Pour les suicides, ce sont « ses amours, ses amis, ses emmerdes ». Pour les cancers, c’est connu, « fumer nuit gravement à la santé ».

Ainsi, chaque année, l’intensification du travail, la pénibilité accrue, la concurrence à tous les étages, l’incertitude sur son statut, les cancers professionnels, l’amiante, tuent en toute impunité. Jusqu’à quand ces tués à la tâche resteront-ils invisibles, sous-évalués, sous-indemnisés ? Tant qu’ils ne coûteront rien.

Un vol de sac à main est condamné à 6 mois de prison ferme devant tout tribunal correctionnel, en comparution immédiate. Pour un accident du travail, l’employeur est, au mieux, coupable d’homicide dit involontaire, lorsque sont reconnues les causes professionnelles de la maladie du salarié, ou la responsabilité de l’entreprise dans l’accident. Après des années d’instruction qui semblent des siècles, l’employeur n’encoure que quelques mois de prison avec sursis. Dans les faits, seuls les lampistes paient : sous-traitants de sous-traitants ou chefs de chantier…Les procédures relatives aux accidents mortels du travail sont fréquemment classées sans suite. Les indemnisations sont dérisoires (45 000 euros, au plus, pour une vie détruite)…Une telle impunité conduit à juger négligeable le coût des impératifs de prévention des risques. Une convocation au pénal des entreprises reconnues fautives (assortie de réparations financières dissuasives) inciterait peut-être à plus de prudence. Puisque seul intéresse le porte-monnaie !

Eric Beynel, porte-parole national de l’union syndicale Solidaires
Charles Hoareau, CGT Marseille
Pierre Laurent, coordinateur national du PCF
Noël Mamère, député Les Verts
Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic
Christiane Taubira, députée Parti Radical de Gauche

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