Guerre française au Mali : La Françafrique pyromane se rêvant en pompier

Publié le par dan29000

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Au Mali, la Françafrique pyromane se rêve en pompier

Par Laetitia Suchecki et Nathanaël Uhl

 

 


« C’est pendant la guerre que le peuple oublie les délibérations qui intéressent essentiellement ses droits civils et politiques pour ne s’occuper
que des événements extérieurs, qu’il détourne son attention de ses législateurs et de ses magistrats pour attacher tout son intérêt et toutes ses espérances
à ses généraux et à ses ministres, ou plutôt aux généraux et aux ministres
du pouvoir exécutif. »
Discours de Robespierre sur la guerre, 18 décembre 1791

 

 

 

 

 

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Depuis vendredi, et pour une durée qu’il est bien difficile de déterminer, la France renoue avec son passé détestable de gendarme de l’Afrique. Assurément, nous n’avons pas été dupes des discours du président de la République sur l’enterrement de la « Françafrique ». Reste que la brutalité du retour aux affaires, au travers de l’intervention Serval au Mali, ne peut que susciter notre vive inquiétude et opposition la plus ferme. Avant toute chose, nous nous exprimons ici à titre personnel, sans présager de la position à venir de nos organisations respectives : le PCF pour Laetitia, le PG pour Nathanaël. Nous avons souhaité prendre la plume ensemble parce que nous parlons de l’Afrique depuis plusieurs années et que cela nous a amenés à développer une vision convergente.

 

En préalable, nous le disons sans ambiguïtés : le djihadisme, le salafisme, toute idéologie qui utilise et détourne la religion au service d’une vision politique est notre ennemi. Comme militants de gauche, nous combattons avec la plus extrême fermeté toutes les idées, toutes les personnalités, tous les groupes, qui détournent le message de paix et d’amour porté par telle ou telle religion à des fins d’asservir tout ou partie de la population. Donc, Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), Ansar Dine et tous les autres avatars de cet avatar qui s’autoproclame « islamique » de l’extrême-droite sont nos ennemis mortels, tout comme ils le sont pour les populations du nord du Mali qui subissent depuis avril 2012 dans l’indifférence jusque-là générale de l’opinion publique des atrocités quotidiennes.

Il faut revenir sur les raisons de l’émergence d’Aqmi et du Mujao au Mali, un pays où la population est majoritairement musulmane quoique mêlant son culte de touches d’animisme. Le président Amadou Toumani Traoré (ATT), renversé par un coup d’état militaire au début de l’année 2012, et les Touarègues du MNLA - qui ont ouvert la porte du nord du Mali aux fondamentalistes islamiques - ont bénéficié du soutien de la France tout au long de ses dernières années. De la même manière que les Etats-Unis d’Amérique ont, pendant de longues années, utilisé Ben Laden et les djihadistes contre l’Union soviétique, ATT a permis, dans un jeu politicien dangereux, au Mujao de s’installer au Nord Mali pendant que le gouvernement français a permis au MNLA de se renforcer militairement tout en connaissant ses connivences avec les groupes fondamentalistes.

 

Le Nord Mali est un territoire vaste et peu peuplé. Il est devenu, au fil des années, par la quasi impossibilité de le contrôler, le lieu de tous les trafics : trafic de drogue, trafic d’êtres humains… Il y a là des sources de revenus, certes illicites, pour que les « djihadistes » puissent financer leurs armées, lesquelles se sont renforcées de vétérans de la Libye, d’Afghanistan… Les djihadistes, plus expérimentés d’un point de vue militaire, ont pu prendre le dessus rapidement sur les autres groupes de gangsters qui évoluent dans le Sahel. Ils se trouvent désormais en position dominante, profitant en plus de l’état de délabrement dans lequel l’instabilité politique maintient l’armée malienne. Un état duquel la France n’est pas forcément irresponsable.

Les premières victoires des « djihadistes », cachés derrière les troupes touarègues du MLNA au nord-Mali remontent au tout début de l’année 2012. Elles ont été marquées par des atrocités commises tant contre les civils que contre les militaires et leurs familles. Une situation qui a été utilisée par la junte militaire dirigée par le capitaine Sanogo pour justifier un coup d’état. La rupture de l’ordre démocratique ne peut pas être une solution politique acceptable. Cependant, il est nécessaire de souligner la relative bienveillance de la population à son égard dans un premier temps, tant le régime d’ATT apparaissait corrompu et incapable de répondre aux besoins de la population malienne.

 

La transition politique visant au retour des  civils au pouvoir devait s’accompagner de conférences nationales destinées à rétablir un vrai processus démocratique par et pour les Maliens. Elles avaient aussi pour enjeu d’élaborer des solutions proprement maliennes pour lutter contre la partition du pays. Il apparaît, évidemment, que pour lutter contre le djihadisme la démocratie réelle est la meilleure, la plus efficace, des armes tant elle associe l’ensemble de la population à la construction de l’avenir, asséchant par là le marais sur lequel peut prospérer cette forme spécifique de ce que nous appelons l’extrême-droite en occident.

Las, ces conférences nationales ont été repoussées les unes après les autres par la junte militaire et le pouvoir civil. Aucune n’a eu lieu à ce jour. C’est pourquoi mercredi et jeudi dernier, la veille de l’intervention militaire française (nous ne croyons pas que ce soit un hasard), plusieurs manifestations ont eu lieu à Bamako. Organisées par la Coordination des organisations patriotiques du Mali (Copam) et l’alliance IBK 2012 (pourtant très éloignée idéologiquement de la COPAM), elles demandaient le départ de l’actuel président Traoré (ancien président de l’Assemblée nationale sous ATT), l’élaboration d’une stratégie malienne pour le Nord-Mali et le respect des engagements pris en faveur du retour à la démocratie. Ces manifestations d’ampleur pour le Mali portaient aussi le refus d’une intervention étrangère sur le sol de leur pays… Depuis vendredi, c’est l’état d’urgence qui règne à Bamako, marqué par un grand recul des libertés individuelles déjà fortement mises à mal depuis le mois de mars 2012, et les troupes françaises ont été déployées pour protéger des bâtiments « stratégiques ».

 

Aujourd’hui, les militaires français sont donc déployés « pour protéger la France, pour protéger nos libertés », dixit le ministre de la Défense qui précise encore : « Nous voulons empêcher la création d’un état terroriste à portée de l’Europe ». La France veut apparaître comme le sauveur d’une situation qu’elle a volontairement et criminellement contribué à créer. Elle est donc seule dans cette affaire et le revendique. Il n’y aura pas même de coalition internationale comme en Libye, il n’y a pas de mandat de l’ONU, il n’y a pas de mandat de l’Assemblée nationale. Peu importe… Le conseil de sécurité de l’ONU avait délibéré en septembre en confiant mandat à l’Union africaine et à la Communauté de défense de l’Afrique de l’Ouest. Ces dernières ne se sont pas montrées bien pressées d’intervenir militairement au Mali. La voie était donc ouverte aux troupes françaises. Est-ce que nous avons dit que le nord-Mali regorge de minerais divers dont beaucoup d’uranium ?

Quoi qu’il en soit, nos braves piou pious sont à pied d’œuvre depuis le 11 janvier. Après de premières prévisibles victoires, et déjà un mort parmi les soldats français, nul ne sait quand ils rentreront. Les djihadistes en face  aguerris et connaissent parfaitement le terroir dans lequel ils évoluent. Ils ont été rejoints depuis plusieurs mois par des combattants venus de tous les continents car le Sahel est désormais considéré comme The place to be pour les (pas si) apprentis djihadistes. Ça vous rappelle les Talibans en Afghanistan ? Oui, c’est exact, il y a matière à comparaison. De la même manière, la guerre déclenchée en Afghanistan a bel et bien permis la défaite des djihadistes, c’est bien connu. Désolé pour l’ironie mais il faut bien rappeler que, jusqu’à présent, les « guerres contre le terrorisme » n’ont eu pour effet que le développement à large échelle, et dans des pays qui en étaient épargnés jusqu’alors comme le Mali, des groupes djihadistes et la dégradation des conditions de vie des peuples.

 

Nous ne pouvons rester silencieux face aux atrocités et à la barbarie quotidienne subies par la population du nord du Mali, et les dénonçons depuis plusieurs mois alors que la communauté internationale faisait preuve d’indifférence criminelle. C’est pourquoi aujourd’hui nous ne pouvons pas non plus rester silencieux quand le devenir des Etats est réalisé sans associer les hommes et les femmes qui y vivent.


C’est pourquoi nous ne pouvons accepter l’intervention française telle qu’elle se réalise et exigeons la pleine transparence sur la nature des demandes d’appui du gouvernement malien, les conditions et les objectifs à court, moyen et long terme de cette intervention, et les stratégies de développement pour cette région. La lutte contre la barbarie ne peut se réaliser sans les peuples, et les populations maliennes et françaises doivent pouvoir être pleinement informés et décider - via leurs instances de représentation - des actions à mener pour permettre au peuple malien de retrouver son intégrité territoriale et d’améliorer les conditions de vie des populations du Nord.

 

 

 

SOURCE / LE CRI DU PEUPLE

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