Guerres contre la drogue : 50 ans de combats pour rien

Publié le par dan29000

Drogues: 50 ans de guerre pour rien

5/06/2011

C’est une guerre vieille d’un demi-siècle. Une guerre dont l’objectif est d’éviter la propagation d’une épidémie planétaire. Une guerre qui a, en 50 ans, mobilisé des centaines de milliards de dollars et occasionné des dizaines de milliers de victimes collatérales. Une guerre à laquelle l’ensemble des gouvernements de la planète sont, juridiquement, tenus de participer à un degré ou un autre.

Pourtant, depuis que cette guerre, probablement la plus ancienne et la plus « globale » que nous ayons connue, est menée, l’épidémie qu’elle est censée combattre n’a fait que s’accroître. Tout comme, d’ailleurs, les profits engrangés par ceux qui propagent cette épidémie.

Et pourtant, bien que les hommes et les femmes qui la mènent soient probablement sincères dans leurs intentions, jamais l’idée que cette guerre pourrait être contre-productive n’a été prise au sérieux. Jamais l’idée même d’en évaluer les résultats n’a été envisagée. Fortes de cette simple conviction, 19 personnalités internationales de premier plan et de tous horizons politiques, anciens chefs d’Etat ou responsables de l’ONU, viennent d’appeler à un cessez-le-feu dans la guerre à la drogue. Seront-ils entendus ? Il y a fort à parier que non. Comme avait été ignoré, en 1998, un appel similaire lancé dans le New York Times à la veille d’un sommet de l’ONU sur les drogues qui avait réaffirmé l’objectif délirant d’éradiquer, en dix ans, les drogues de la surface de la Terre.

Les anciens présidents mexicain Ernesto Zedillo, colombien César Gaviria, brésilien Fernando Henrique Cardoso et suisse Ruth Dreifuss, l’actuel Premier ministre grec George Papandréou, l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, l’ancien secrétaire d’Etat américain George Shultz, l’ancien Haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, l’Espagnol Javier Solana, l’ancien ministre des Affaires étrangères norvégien et responsable du HCR Thorvald Stoltenberg, l’ancienne procureure du TPI et haut-commissaire aux réfugiés de l’ONU, la Canadienne Louise Arbour ont tous été aux avant-postes de la guerre mondiale à la drogue. La semaine dernière, à l’occasion des cinquante ans des conventions de l’ONU sur les drogues, ils ont joint leurs voix à celles de 9 autres personnalités (le Nobel de littérature péruvien Mario Vargas Llosa, l’économiste Paul Volcker, le milliardaire britannique Richard Branson…) pour demander un changement de stratégie parce que « la guerre globale à la drogue a échoué, avec des conséquences dévastatrices pour les individus et les sociétés à travers le monde ».

Les 19 signataires, membres de la commission globale sur les politiques des drogues, n’ont rien à gagner à cet appel. La plupart ne sont candidats à aucun poste, n’y ont aucun intérêt financier, ne sont pas suspects d’être les porte-voix de trafiquants ni d’être des drogués qui veulent se shooter en paix. Mais pour eux:

«Les leaders politiques et les personnalités publiques devraient avoir le courage d’articuler publiquement ce que plusieurs concèdent en privé: que les preuves démontrent sans équivoque que les stratégies répressives ne résoudront pas le problème de la drogue et que la guerre à la drogue n’a pas été, et ne peut pas être, gagnée.»

Dressant le constat que « l’incarcération de dizaines de millions de personnes dans les dernières décennies a détruit des vies et des familles sans réduire l’accessibilité des drogues illégales ni la puissance des organisations criminelles », ils demandent que les gouvernements acceptent de «mettre fin à la criminalisation, la marginalisation et la stigmatisation des gens qui consomment des drogues sans pour autant nuire aux autres ». En clair, ils prônent la dépénalisation de la marijuana et des expériences de réduction des risques (centres d’injection, distribution médicale, traitements de substitution…) pour les autres drogues.

En effet, explique la Commission, “les efforts dans l’application de la loi ne doivent pas porter sur la réduction du marché de la drogue en lui-même, mais sur la réduction des problèmes qu’il cause aux individus, aux communautés et à la sécurité nationale ». Elle demande encore de revoir le système de classification des drogues « qui a abouti à des aberrations pour le cannabis, la feuille de coca ou la MDMA ». Et de citer des exemples à suivre en Suisse, au Portugal, aux Pays-Bas, au Canada…, en rappelant que « les initiatives de décriminalisation n’aboutissent pas à une augmentation significative de la consommation de drogues ».

Dans n’importe quel autre contexte, un texte signé par un tel aréopage (et par 600 000 citoyens à travers le monde sur le site Avaaz) aurait probablement suscité un vif débat international. Mais la guerre à la drogue n’est pas une guerre rationnelle, mais une foi, et une foi n’offre pas la place au débat.

Résultat, à ce jour, seul le président colombien Juan Manuel Santos, bien placé pour observer les ravages de la guerre à la drogue, s’est dit prêt à étudier une « nouvelle orientation ». Et seuls deux des principaux accusés dans ce rapport, le Mexique et les Etats-Unis ont jugé utile de répondre par la négative. Washington dénonce ainsi un rapport «mal informé et qui va dans la mauvaise direction». Alors même que ses auteurs ont longtemps été les supplétifs de l’Amérique dans une guerre folle qui a encore de beaux jours devant elle.

 

Arnaud Aubron

 

Source : LES INROCKS, blog Drogues News, un monde sans drogue n'existe pas

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