Halte à l'info-divertissement : SUD-AFP

Publié le par dan29000

La presse est en crise, elle perd ses lecteurs. Le constat est connu, l’analyse des causes fait débat. C’est dû au changement des habitudes culturelles, à internet, au décalage entre la presse et les modes de consommation des jeunes générations : voilà la thèse la plus répandue.

Et si l’explication était plus banale ? Ne faut-il pas la chercher dans la baisse dramatique du niveau de l’information diffusée par les médias, celle-ci étant ramenée au simple divertissement ? Multiplication de sujets "people" et de faits divers, mais également "pipolisation" des sujets qui à priori mériteraient un traitement plus sérieux, voilà les ingrédients de la marchandisation de l’info, qui réduit lecteurs et auditeurs au simple statut de "consommateurs".

Le phénomène de "l’infotainment" (de l’anglais : information + entertainment = info-divertissement) n’est pas nouveau, mais son ampleur atteint de nouveaux sommets. Exemple, le jeudi 10 décembre 2009.

Voici les titres de l’info nationale qui dominent ce jour les journaux radio et télé :

Johnny Hallyday sur toutes les ondes ! A peine sorti du coma artificiel, il a dû être réopéré. Passionnant ! Voilà ce qui intéresse le peuple.

Social : "les routiers pourraient finalement ne pas perturber les fête" ! Ouf ! Le social traité sous l’angle des perturbations. Et peu d’infos sur les enjeux des conflits en cours ou à venir. "Nouvelle journée de galère pour plus d’un million de Franciliens. La grève dans le RER A est très suivie" (France2). Il faudra lire Le Parisien pour en apprendre un peu plus sur les conditions de travail des conducteurs et sur ces cadres de la RATP qui remplacent les grévistes aux commandes des rames, au risque de mettre les voyageurs en danger.

Et on enchaîne sur le vidéo-clip de l’UMP qui "sème le trouble au sein de la majorité". Super, les nouveaux médias ! La politique ramenée au fait divers...

La Bourse en hausse de 1,1%.

Et pour terminer, un drame à Paris : une femme de 51 ans tuée par une fourgonnette de police conduite par une policière qui dit que les freins ont lâché.

C’est déjà tout ?! Et pourtant, d’autres infos, il y en avait ce jour. En voici un échantillon, pioché dans le service de l’AFP :

"LA PRINCIPALE RECETTE DE LA SECU EN BAISSE. La masse salariale versée par les entreprises du secteur privé, principale source de recettes pour la Sécurité sociale, a encore diminué, mais "légèrement", au troisième trimestre (-0,2%), a annoncé jeudi l’Agence centrale des organismes de Sécu (Acoss). Sur un an, la baisse du 3ème trimestre est de -1,9%. La baisse d’un point de pourcentage de la masse salariale équivaut à deux milliards d’euros de recettes perdues par la Sécu. La contraction de la masse salariale cette année est inédite depuis la création de la Sécurité sociale à la Libération." - En un an, près de 4 milliards en moins dans les caisses de la Sécu : aucun intérêt, alors que les Français tremblent pour Johnny ?!

"POURSUITE DES DESTRUCTIONS D’EMPLOIS. La France a continué au troisième trimestre à détruire des emplois salariés à un rythme de -80.700, (...) selon l’Insee (...)." - Ne gâchons pas les fêtes de fin d’année !

"CHEREQUE (CFDT) NE VIENDRA PAS AU CONGRES DE LA CGT. Le secrétaire général de la CFDT François Chérèque ne viendra pas jeudi au congrès de la CGT à Nantes, où il avait été invité, son homologue CGT Bernard Thibault lui ayant déconseillé de faire le déplacement par crainte d’un incident. "Bernard Thibault a téléphoné à François Chérèque pour lui dire de ne pas venir. Vu l’ambiance dans la salle, un mauvais accueil aurait mis Bernard Thibault en difficulté", a déclaré un membre du Comité confédéral national (CCN, "parlement" de la CGT). (...) La CFDT a notamment été critiquée pour avoir accepté la réforme de 2003 portant à 40 ans la durée de cotisation des fonctionnaires pour la retraite." - Mais voyons, ça n’intéresse personne !

"NOUVELLES PLAINTES CONTRE LE FICHIER "BASE ELEVES". Plus de 670 parents d’élèves ont déposé mercredi à travers toute la France des plaintes contre X visant le fichier des écoles primaires "Base élèves", qui porte selon eux atteinte aux libertés, a annoncé le Collectif national de résistance à cette base de données. Depuis le mois de mars, un total de 1.720 plaintes ont ainsi été déposées (...). Le collectif a de nouveau dénoncé le fait que "l’administration continue à imposer le fichier, sans la moindre consultation, ni avec les parents, ni avec les enseignants". Menaces sur l’information

Ici les titres de l’info, là des nouvelles auxquelles vous avez échappé : l’exemple montre à quel point les règles traditionnelles de hiérarchisation de l’info (commençant par le plus important et mettant en relief les informations pour permettre de mieux comprendre ce qui se passe dans le monde) ont été chamboulées.

L’exemple montre aussi qu’en dépit de cette dérive vers "l’infotainment", l’Agence France-Presse continue de remplir son rôle de fournisseur de l’information, conformément à la mission d’intérêt général qui lui est confiée par son statut de 1957 et qui consiste à "rechercher, tant en France (...) qu’à l’étranger, les éléments d’une information complète et objective" et de "donner aux usagers français et étrangers, de façon régulière et sans interruption, une information exacte, impartiale et digne de confiance".

Mais cette mission d’intérêt général est gravement menacée. SUD, comme l’ensemble des syndicats, n’a cessé de souligner le danger d’une prise de contrôle politique sur l’AFP que constitue le projet de modification du statut ; nous avons également dénoncé les préconisations du Contrat d’objectifs et de moyens 2009-2013 qui vont dans le sens d’une marchandisation de l’info AFP, où le choix des sujets, des contenus et des volumes n’est plus uniquement fait selon des critères rédactionnels.

Dans la vie quotidienne de l’AFP cela se traduit souvent par la devise "moins d’institutionnel" et par le traitement "léger" et superficiel de l’info même sérieuse, avec un argument choc : "ce sont les clients qui le demandent" !

Ce qu’on ne veut pas avouer est que ce sont surtout les publicitaires qui le demandent : le bon peuple n’a guère son mot à dire. Ces publicitaires qui deviennent de plus en plus puissants et de plus en plus exigeants face à la quasi-gratuité de l’information et à la complaisance des grands groupes médiatiques qui appartiennent trop souvent aux mêmes entreprises qui vendent les produits dont on fait la publicité dans leurs pages et sur leurs écrans.

Phénomène marginal ? Non, tendance lourde ! Ce constat n’est malheureusement pas démenti par le "Point de vue" de Philippe Massonnet et Juliette Hollier-Larousse, directeur et directrice adjointe de l’information à l’AFP, publié dans Le Monde daté du 29 décembre 2009. Texte creux et rédigé dans un langage marketing : "Doyenne des agences mondiales, l’AFP reste un repère, un phare dans un océan de nouvelles plus ou moins fiables, de rumeurs, d’assertions biaisées, publiées et republiées chaque jour sur tous les supports."

Au lieu de défendre la spécificité de l’Agence France-Presse (mission d’intérêt général et indépendance structurelle vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, définies dans son statut), ils se font les avocats d’un "statut nouveau" et gomment ce qui différencie l’AFP des agences purement commerciales : "Si les agences n’existaient plus, les internautes auraient certes appris la mort de Michael Jackson par un site web spécialisé dans l’actualité people. Mais qui aurait estampillé l’information pour lui donner toute sa crédibilité ?" L’argument laisse craindre de nouveaux glissements rédactionnels !

Pour défendre son rang mondial, l’AFP ne doit ni copier le modèle économique de ses clients, ni les dérives rédactionnelles de l’info-divertissement. N’en déplaise au PDG et aux responsables hiérarchiques qui veulent nous détourner du coeur du métier.

SUD-AFP le 13/01/2010

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