Henry Miller, écrivain solaire, subversif et insoumis...

Publié le par dan29000

 

 

 

Henry Miller revisité

Personne aujourd'hui ne remet plus en cause le torrentiel Henry Miller, jadis dénoncé comme «l'odieux corrupteur de la jeunesse» ou «le pornographe infâme». On ne parle plus trop de lui, à vrai dire, comme s'il était rentré dans le rang, reconnu désormais d'utilité publique et monument patrimonial de la culture anglo-saxonne.

Henry la colère a pourtant soulevé d'enthousiasme des générations successives de lecteurs, tels le critique et éditeur Maurice Nadeau subjugué, au lendemain de la guerre, par les premières lignes de son «Tropique du Cancer»: «J'habite Villa Borghèse. Il n'y a pas une miette de saleté nulle part, ni une chaise déplacée. Nous y sommes tout seul, et nous sommes morts.» De livre en livre, disait Nadeau, «Miller est le propre héros de ses récits, mais ses récits ne relèvent pas de la simple autobiographie. Son œuvre est une création à la fois poétique et romanesque.» Ce qu'il a vécu, ressenti, il le transforme, en effet, le dramatise et le magnifie. Si le monde est un enfer ou un «cauchemar climatisé», il fait confiance pour le changer à sa propre force vitale, à ses pulsions, à ses désirs et à ses indignations. «Toujours vif et joyeux», telle est sa devise. 

Simenon qui fut son ami le tenait «pour une sorte de saint laïque». D'autres pour un sage au visage de bonze tibétain, ou pour le fossoyeur du puritanisme. Après avoir exercé dans ses jeunes années tous les métiers imaginables, il ne s'était voué que relativement tard à la littérature. «Je fis vœu, dira-t-il, de ne plus jamais travailler pour personne. Je serai écrivain ou je crèverai de faim!» Il tiendra parole. Revenu aux Etats-Unis après ses années parisiennes d'avant-guerre, il y poursuivra son œuvre hérétique et insoumise - «une apocalypse en plusieurs volumes» qui rompt les digues de tous les conformismes avec une fureur superbe.

C'est à l'automne 1955 que la revue «La Tour de Feu», éditée par Pierre Boujut à Jarnac, Charente, rendait hommage à Henry Miller, l'oncle d'Amérique, dans un copieux numéro spécial, aujourd'hui réédité à l'identique (1). A cette époque, l'écrivain passait encore aux yeux de beaucoup - ceux en général qui ne l'avaient pas lu - pour un obsédé sexuel, objet de scandale et d'opprobre, l'homme à abattre des ligues de vertus et des associations familiales dont les livres se vendaient sous le manteau ou restaient cachés dans l'enfer des bibliothèques.

En ces temps-là, le but de ladite revue était de faire justice à Miller, sans le statufier pour autant. Les contributions se suivaient et ne se ressemblaient pas, celles entre autres de Frédérick Tristan, F. J. Temple, Yves Lévy, Pierre Chabert ou Albert Maillet. Mais, c'est l'échange de correspondance du «desperado de l'amour» avec un jeune pasteur protestant, Jean-Michel Hornus, qui constitue la pièce maîtresse de ce riche ensemble. Singulier ping-pong entre le révolté mystique de Big Sur, Californie, et le théologien parpaillot qui exerce son sacerdoce à Lussan dans le Gard. Le second sera accueilli à bras ouverts par le premier en juin 1950 dans sa retraite, au-dessus des falaises du Pacifique. Miller juge leur dialogue à plus d'un titre assez fondamental. «Tout ce que vous m'écrivez, dit-il à son correspondant, me lie avec vous plus fort : vous êtes un être exceptionnel.» Informé de la mise en chantier du numéro de «La Tour de Feu», et s'en réjouissant, Miller enverra à Hornus qui l'a sollicité deux textes inédits: «Laissez les enfants jouer avec la serrure» et «Immoralité de la morale», gai savoir d'une philosophie sans entraves.

Dès réception de la revue, il remerciera chaleureusement en français son éditeur: «Comment exprimer ma reconnaissance envers vous tous? C'est comme si j'avais reçu une visite de Santa Claus lui-même. Le fait que cela vienne d'un village comme Jarnac - personne ici ne connaît ce nom ! - me donne une satisfaction inouïe. Je n'ai pas encore tout lu. Je veux savourer ces textes morceau par morceau, mais le peu que j'ai ingéré me transporte aux cieux. Moi l'ange du cocasse, je suis aux anges. Et joyeux Noël à tout le monde ! Dieu, il est Français, pas de question...»

 

Au lecteur d'aujourd'hui de mesurer l'impact de ce «bon paquet de dynamite», un gros demi-siècle plus tard.  

       

(1) «Henry Miller ou les mauvaises fréquentations» est en vente à l'Associations des amis de Pierre Boujut, 11 rue Laporte-Bisquit,  16200 Jarnac. Ou à la Librairie de Paris, 7, Place de Clichy, Paris. Au prix de 15 euros.

 

 


Chronique publiée dans la Charente libre du 23 avril 2011.

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