Hommages à Charlie Bauer : Mediapart, Respect Mag, NPA

Publié le par dan29000

 

Charlie Bauer, les mains qui tremblent

 

© DR

Il attendait Porte d'Orléans, dans une voiture louée. Je l'ai reconnu, évidemment, la coupe de cheveux, la frange sombre, la moustache. D'abord on a roulé presque en silence, pas de musique à bord. On ne se connaissait pas, en fait. Et pour cause, Charlie Bauer venait de passer 25 ans en prison.

 

On ne se connaissait pas mais j'avais appris qu'il avait l'intention de se rendre à un procès, à Colmar, où l'on jugeait les mutins d'Ensisheim. Il comptait des amis parmi ces prisonniers longues peines en révolte, il était libéré depuis peu, on disait que tout ça serait « sous haute tension ».  Et si je me souvenais bien de son visage - ces articles, les QHS, Bauer toujours en prison, pendant des années - la police le connaissait encore mieux ; pas plus mal de voyager avec une journaliste.

Charlie n'avait rien écrit, encore, il n'était pas devenu « bon client » de la télévision, ni conseiller technique au cinéma,  il disait - et dira toujours- qu'il était un communiste. Hâbleur et chaleureux sur la route grise qui filait vers l'Est.

Avant qu'avec le temps il ne retouche sa propre histoire, il racontait que, lui fils de militants juifs, communistes et résistants, gamin de l'Estaque à Marseille, avait commencé voyou. Voyou partageux, certes, mais c'est en prison qu'il avait commencé à réfléchir. On lui avait donné du temps, pour cela : dès 1962 , vingt ans de réclusion pour de simples vols. Forte tête, se battant pour les droits les plus élémentaires des détenus - étudier, entre autres - il se retrouve en QHS ( Quartiers de haute sécurité) . Libéré en 1977, il retombe en 1979, après avoir, entre autres, croisé le chemin de Mesrine.

Et soudain, sur la route de l'Est, un contrôle de police. Ordinaire, une voiture sur douze,  rangez-vous, papiers. Nous y avons eu droit, bien sûr. Lorsque nous sommes repartis, un long silence. Sur le volant, ses mains tremblaient et tremblaient. Ca racontait 25 ans de prison.

A Colmar, on avait déployé le grand jeu pour les mutins. On faisait passer les accusés entre deux haies de chiens aboyants, qui tiraient sur les laisses. Presque tous étaient jeunes, avec visages marqués : mitard maximum. Les hauts murs, les uniformes et les bottes, dix mètres plus loinles potées de géranium aux fenêtres, les colombages. Un type a reconnu Charlie - un ex de prison lui a dit qu'il devrait laisser tomber, c'était chaud, il allait se retrouver en garde à vue, valait mieux pas.

© DR

Il a seulement répondu qu'il avait promis d'être là. Et à l'intérieur, où les mutins entêtés profitaient de cette dernière trouée avant réincarcération pour lire un beau texte sur la nuit pénitentiaire, ses mains ont tremblé. Mais le lendemain, au moment du jugement, il a levé le poing.

La nuit, dans l'hôtel très géranium ,  il a commencé à raconter la prison - pas la prison héroïque de combat, celle où tous les matons sont bas du plafond et tous les détenus des rebelles,  en tout cas pas seulement, le jour après jour qui détruit, la dépossession, la disparition intérieure. Sans doute était-ce un entrechoc, les amis mutinés et jugés, le contrôle de police, le fait que nous ne nous connaissions pas « en vrai ». Lorsqu'il a dit qu'il faudrait peut-être dormir un peu, il était l'heure de retourner au procès, et nous y sommes allés, après cinq cafés.  Comme si nous étions entrés dans le temps prison.

Le succès de Fractures d'une vie, initialement publié au Seuil, réédité par Argone, les plateaux télé en série, les interviews, il est difficile de résister à cette attention là. Difficile, ensuite, de s'en passer tout à fait.  Petit à petit, Charlie Bauer est devenu militant communiste dès six ans, compagnon du FLN plutôt que voyou, et la dernière fois que je l'ai aperçu à la télévision, avec regards ironiques du Grand journal, Mesrine était presque son adjoint, et avec inquiétude, je me suis dit qu'il allait finir par ressembler à Gérard Lanvin[1].

 

Oui, mais... Et le mais est plus important. Présent dans les comités de soutien, quitte à les fatiguer des fois, mais là, toujours. Tournant dans les collèges, les lycées, les salles culturelles, pas forcément compris , mais là. En des lieux disgraciés que des tas de gens bien ne visitent jamais. Lisant, partout où il pouvait, La Kolyma de Varlam Chalamov, essence du sujet.  Se réaffirmant combattant, révolutionnaire, sans se soucier d'avoir l'air anachronique : on lui pardonne alors la construction de légende car sans doute lui était-elle nécessaire.  Il touchait ( je l'apprends en lisant un article de Libération) 134 euros de retraite mensuelle : je ne savais même pas que ça existait, 134 euros de retraite. Y-a t'il dégrèvement pour  prise en charge carcérale ?

Dimanche à Montargis pendant trois quart d'heure les pompiers ont essayé de faire repartir son cœur. En vain.

De cet homme, il me reste les mains qui tremblent au dessus du volant et du pantalon velours milleraies, la crispation de son visage en voyant un gendarme tordre un bras pour aller plus vite, son embarras face aux jugés - être celui du dehors alors qu'il est encore celui du dedans - son désir d'exister et dire, lui qui avait été si jeune un numéro d'écrou, exaltation souvent, mode de survie.

La route de l'Est, et la carte Michelin déployée , c'est où ? Les bonbons  disposés sur les oreillers de l'hôtel qu'on a dévorés à cinq heures du matin  ( C'est du cassis, moi j'ai orange, ouais,  au QHS , alors...) en cet instant où il était  libéré de la taule, pas encore  prisonnier du dehors. Le papier peint était orangé, cette couleur  sans doute zen qu'on retrouve dans les couloirs modernisés des prisons. Comme bien d'autres, j'aimerais pouvoir soupirer encore  que c'est n'importe quoi, Charlie.

Les livres: 

Fractures d'une vie, Seuil, puis Argone, 458 pages, 18 €.

Le redresseur de clous, Cherche-Midi , 334 pages, 19 €

 

 

 


[1]Gérard Lanvin, avec accent et perruque, interprète le rôle de Charlie Bauer dans le film de Jean-François Richet . Il y fut aussi « conseiller technique », offre qu'ont décliné d'autres, qui avaient été plus proches de Mesrine.

 

=========================================

 

Hommage à Charlie Bauer : Je lutte donc Je suis


9 Août, 2011
Par: Réjane Ereau

Son nom est associé à celui de Mesrine, dont il fut le coéquipier. Mais Charlie Bauer se défend d’être un bandit. Il se définit comme « révolutionnaire professionnel ».

 

Les gamins qui ne jurent que par Scarface, Bauer les recadre illico. « Je rejette toute forme de gangstérite ou de voyoucratie. Est-ce que je roule en Porsche, m’habille Armani ? Non ! Je ne me laisse pas intoxiquer par des besoins. Ma démarche, c’est de montrer mon opposition à une société fondée sur l’exploitation et la domination, pas de prendre du fric pour obtenir gloire et pouvoir. » Contrairement à Mesrine. « C’était mon ami, on a fait des coups ensemble, mais je n’adhérais pas à son désir de vedettariat. Il n’agissait au nom d’aucune idéologie, il n’était pas politique. Moi, je ne suis que ça. »

Flashback

1943, quartiers nord de Marseille. Naissance du petit Charlie dans une famille communiste, « au temps où c’était l’évidence chez les pauvres ». Père résistant, « adepte du coup de pied au cul ! Mais il m’a enseigné qu’on ne gagne pas son statut d’homme en se fixant le nombril. » Une conscience sociale qui ne le quittera pas. Et le mènera vers des choix extrêmes : engagement en Algérie auprès du FLN, soutien des fronts libertaires « en Espagne, en Italie, en Allemagne, au Liban... » Passé dans la clandestinité, Bauer gagne sa croûte (rien à voir avec l’idéal révolutionnaire) en participant à des braquages. Le voilà repris dans les mailles d’un système, aussi alternatif soit-il ! Le gaillard l’admet et assume, arguant qu’il n’y a jamais perdu sa ligne, ses principes.

1979. Mesrine est abattu par la police, Charlie est arrêté. Retour à la case zonzon, où il passe au total 25 ans de sa vie. Et contre laquelle il milite, « pas pour les détenus eux-mêmes, qui peuvent être des salopards sans nom », mais en combat contre l’aliénation. « Le but d’un pénitencier n’est pas juste de priver l’individu de liberté, mais de le faire souffrir, de l’abaisser. Un tel lieu ne peut que nourrir un désir de revanche, et donc alimenter la délinquance. Pour en sortir, il faut valoriser le droit à exister, à se représenter humain, à se former, à apprendre à formuler la critique de ses actes… »

Le choix des armes

Bauer fait du chemin. Doctorat d’anthropologie sociale en poche, il comprend qu’il y a pas que « le couteau et les gants de boxe » pour secouer le système. « "Étudiez", disait Mandela, à sa libération, aux jeunes qui réclamaient des armes. Pas pour réussir, au sens capitaliste du terme, mais pour apprendre à penser par soi-même. L’ignorance est la plus dangereuse des bastilles. L’acte le plus révolutionnaire est de donner à chacun les moyens de s’inventer son 14 juillet, de devenir responsable et maître de son existence. »

La vraie subversion aujourd’hui ? « Ne pas se contenter de dire “fuck le système”, mais se donner les moyens pratiques de mettre ses idées en mouvement. » De l’économie solidaire au végétarisme (« pour défaire l’humanité de sa prédation et combattre l’impérialisme qui oblige les pays du Sud à cultiver des céréales pour nourrir les bœufs occidentaux ») en passant par l’égalité entre les sexes (« je ne peux concevoir la femme comme le prolétaire de l’homme ») et la valorisation de la diversité, car « l’intelligence est inévitablement plurielle. C’est dans la rencontre et l’échange qu’on progresse. »

Parce que « les histoires de sacripants et de truanderie fascinent », les mémoires de Charlie Bauer, Fractures d’une vie, se sont vendues à 150 000 exemplaires. Son nouveau livre, Le Redresseur de clous, lui vaut à nouveau l’intérêt des médias. « Je les utilise comme eux le font avec moi, pour transmettre une parole, proposer des idées. » Et participer, à son niveau, à l’évolution du genre humain. « Évolution avec un R devant. R comme rage. Comme revendication. Comme rêve. »

 

Source : Respect mag

 

====================================

 

Mort de Charlie Bauer : communiqué NPA

Brève publiée le 10 août 2011

Communiqué du NPA. Décès de Charlie Bauer.


C’est avec tristesse que nous apprenons le décès de Charlie Bauer. Militant communiste et libertaire, anti-carcéral acharné, il aura passé 25 ans de sa vie derrière les barreaux. Tout jeune, il adhère aux Jeunesses communistes du quartier de L’Estaque à Marseille sur des bases anticolonialistes radicales. Il quitte les Jeunesses Communistes à l’annonce du vote des crédits militaires destinés à financer la guerre d’Algérie par les députés communistes, puis s’engage, hors parti, dans des actions de soutien à la cause algérienne et des actions de « réappropriation / redistribution » qui l’entraineront dans un périple pénitentiaire d’un quart de siècle.

Partisan farouche de l’abolition du système carcéral, il se battra sans relâche du fond des Quartiers de Haute Sécurité (les sinistres QHS) pour faire entendre la voix des prisonniers en lutte.

A sa sortie de prison, il fondera en septembre 89 avec d’autres prisonniers, la COPEL (Commission Pour l’Organisation des Prisonniers en Lutte) qui permettra dans les années 90 de fédérer les nombreuses actions de résistances des détenus rebelles.

Salut camarade, nous n’oublierons pas ton combat et faisons notre ta devise : « Ceux qui vivent, sont ceux qui luttent ! ».

Le 10 août 2011

 

Publié dans actualités

Commenter cet article