Impacts des technologies numériques sur nos sociétés, par Hervé Fischer

Publié le par dan29000

Nous sommes au début de l’Age du numérique, dans les premières secondes d’une révolution technologique majeure qui transforme nos sociétés et nos comportements humains. Quel en sera l’impact sur nos valeurs ? Sur notre humanisme et notre éthique ? Je voudrais explorer ici quelques changements déjà évidents. Dans la première partie j’aborde les changements dans les médias. Dans la deuxième je traiterai des questions de citoyenneté numérique.

 

 

 

Ière partie : Mass et self médias


La crise des vieux médias


Nous observons aujourd’hui une crise généralisée des médias traditionnels, dits médias de masse, les journaux, magazines, chaînes de télévision et radio confrontés à la montée en puissance des médias numériques. Ces médias, qu’ils soient privés ou étatique, exigeaient des ressources humaines, techniques et financières si importantes, que nous les avons qualifiés de grandes « technostructures ».  Et nous avons fait l’expérience de leur pouvoir. Nous avons apprécié les uns et honni les autres, selon les cas et les positions politiques. Mais il y a une loi qui apparaît : plus ils étaient gros et généraux plus ils sont aujourd’hui vulnérables ; inversement,  ce sont les petits, ceux qui occupent des niches spécialisées, qui s’en tirent le mieux.

Les nouveaux médias numériques d’information, ceux qui sont en ligne, prennent de plus en plus de place. Ce sont des journaux, magazines, radios, sites web et même des programmes télévisuels sur le web. Ils obtiennent la préférence des  nouvelles générations, davantage branchées, qui délaissent les vieux médias. Et depuis peu ils attirent aussi de plus en plus les budgets publicitaires des grands annonceurs, ce qui contribue à leur développement au détriment des médias traditionnels. Il faut souligner aussi qu’ils ont besoin de budgets beaucoup plus modestes, alors que les médias traditionnels avaient pris l’habitude de se reposer principalement, voire majoritairement sur la publicité, de sorte qu’ils sont désormais confrontés à de graves problèmes financiers.

Est-ce la fin des vieux médias ? Et l’avènement d’une vague de nouveaux médias ? Beaucoup le pensent. D’autant plus que ceux-ci ont connu en quelques années une croissance spectaculaire. Déjà 20 à 25% de la population mondiale accède à l’internet, ce qui est encore très peu, mais qui s’est accompli en quinze années et laisse prévoir une croissance rapide à très court terme. On compte  plus d’un milliard d’ordinateurs  et déjà quatre milliards et demi de téléphones mobiles pour sept milliards d’habitants sur la planète. Le nombre des téléphones intelligents (ceux qui permettent de se brancher facilement à l’internet, aux médias sociaux, à Twitter) augmente encore plus vite qu’on ne le prévoyait. On compte par dizaines de milliards le nombre de pages indexées sur le web.  Information et communication sont désormais en ligne, immédiatement accessibles, 24/7 (toute la journée, tous les jours), le plus souvent gratuitement.

L’avènement des self medias

On doit aussi souligner la nouvelle et spectaculaire diversité de ces médias qui se sont fragmentés et multipliés. Alors que les féodalités médiatiques d’hier jouaient plutôt un rôle de rouleaux compresseurs, uniformisateurs, au service des grands intérêts privés et étatiques, ces nouveaux médias numériques  échappent au contrôle des grands capitalistes, et des équipes rédactionnelles traditionnelles  pour le meilleur et pour le pire. Ces « self médias », que l’on oppose aux « mass médias », se donnent la liberté de tout dire, y compris ce que les grands médias traditionnels ne rapportaient pas. Mais ils disent souvent aussi n’importe quoi, sans souci de vérifier les informations, de les hiérarchiser selon leur importance, de s’autodiscipliner pour garantir la qualité et la crédibilité de l’information qu’ils diffusent. 

Mais des nuances s’imposent. Car nous sélectionnons évidemment ces nouveaux médias en fonction certes de leur qualité, mais aussi de la promotion dont ils bénéficient. Or ceux d’entre eux qui sont les plus connus – les plus visités, et donc les mieux financés par la publicité -, ne sont souvent rien d’autre que les sites web satellites des grands médias traditionnels, qui ont pris soin de développer leur cyber édition en ligne, en assurant ainsi leur propre promotion et en y déclinant les mêmes informations et publicités que dans leurs éditions papier ou télévision. Ils y ajoutent des informations multimédia, enrichies, ils y éditent des blogs, et ils tentent de fidéliser ainsi des jeunes, potentiels lecteurs et auditeurs futurs de leurs productions traditionnelles.  Une sorte d’extension numérique des grands médias traditionnels s’est-elle donc mise en place, qui est complémentaire et non pas concurrentielle, et dans laquelle iceux-ci s’adaptent aux nouvelles exigences, aux nouveaux formats. Ainsi, en France, le site « Rue 89 »,  créé par d’anciens journalistes mis à la rue par leurs médias traditionnels, vient-il d’être racheté par le groupe financier propriétaire de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur. 

Et dans ce cas, ces nouveaux médias, créés par des journalistes professionnels, respectent finalement la même déontologie et qualité professionnelle que les anciens médias, même s’ils tentent – pour assurer leur succès – de faire eux aussi la nouvelle, grâce à du journalisme d’investigation plus audacieux. C’est notamment le cas en France du site « Mediapart » créé par Edwy Plenel, rédacteur en chef du Monde jusqu’en 2004. Les féodalités médiatiques se sont donc transformées et adaptées pour survivre à la crise, en se démultipliant et en se renouvelant , donc sans réduire leur pouvoir.

Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’importance des self medias d’information, et notamment des blogs, qui sont innombrables. Chacun peut devenir bloggeur, sans carte de journaliste ni capitaux. Il suffit d’un ordinateur et d’une connexion internet. La réputation de certains d’entre eux est devenue telle que les grands médias les reprennent et les citent souvent dans leurs publications, notamment lorsqu’il s’agit d’analyses d’hommes politiques, d’experts ou d’intellectuels importants. 

Twitter

L’autre self media qui a pris de l’importance est Twitter. Ce site où l’on s’exprime  très facilement, avec un maximum de 140 caractères par tweet, permet de diffuser de  (quelques centaines ou quelques milliers). Ce média a connu en quelques années un succès spectaculaire. Lors de la mort d’Oussma Ben Laden, le 2 mai 2011, on a compté, aussitôt la nouvelle connue,  jusqu’à cinq cent tweets/seconde. On admettra que ces self medias sont souvent d’une vacuité anecdotique désespérante : pourquoi vouloir tant parler lorsqu’on a rien à dire ? Cela ressemble à un passe-temps pour ceux qui s’ennuient. Le succès de cette inflation de communication vide est à la mesure du symptôme de solitude à laquelle est confronté aujourd’hui l’individu dans la masse.  Que peut-on espérer d’être l’un des vingt-quatre millions d’amis de Coca-Cola dans la page de cette grande transnationale américaine sur Facebook , si non de se soumettre ingénument à son matraquage publicitaire ? Cyber cordon ombilical au corps social ? Ceux qui tètent ainsi comme des nouveau-nés les médias sociaux le font pour eux-mêmes, narcissiquement, sans créer de lien réel, ni de valeur ajoutée pour les autres. D’ailleurs beaucoup de twitters publient, peu lisent les tweets des autres. Les médias sociaux font des bulles de gaz sucré. 

Heureusement, il n’y a pas que Facebook – qui compte quelques six cent millions d’inscrits, mais, dont je prévois le déclin, tant on n’y fait tout et finalement rien.

You Tube

Autre média social, You Tube connaît un succès légitime. On peut y charger n’importe quelle vidéo tournée avec une petite caméra numérique ou avec un téléphone intelligent. Non seulement You Tube permet-il ainsi de diffuser des vidéos d’artistes, de musiciens, d’humoristes, des documentaires courts, des entrevues, mais il a joué un rôle majeur en faisant connaître mondialement des abus policiers aux Etats-Unis, la répression contre les révolutionnaires de Tunisie ou d’Egypte, des scènes de massacre en Syrie, etc. Bien entendu l’authentification de ces vidéos n’est pas toujours possible, mais You Tube contribue ainsi remarquablement à la transparence médiatique planétaire qui constitue une clé de la démocratie, car ces vidéos dénonciatrices sont reprises par les grandes chaînes de télévision, qui en assurent une diffusion grand public. Dans ce cas comme dans d’autres, on observe des effets pervers. Ainsi, nous avons vu des jeunes, après une victoire de leur équipe de hockey, festoyer dans les rues de Montréal et brûler une voiture de police pour en filmer les flammes en temps réel avec leur téléphone intelligent et envoyer la vidéo à You Tube, bien sûr aussitôt reprise à la télévision. Une façon pour des jeunes de produire  un événement médiatique et de passer à la télévision de Radio Canada.

Une communication liquide

Ces nouveaux médias numériques contribuent ainsi à la quasi réalisation d’une utopie, celle d’une communication et d’une information sociale gratuites, abondantes, spontanées, autogérées, multimédia, interactives et qui se répandent partout : une information et communication liquides, pourrait-on dire, au sens où elles sont déstructurées, flexibles et fluides. On a ainsi pu parler aussi d’une information 2.0, sur le modèle du web 2.0, du fait que les lecteurs et auditeurs, qui étaient soumis passivement aux mass médias deviennent autoproducteurs interactifs de l’information sociale, participant à l’implosion des médias.

Cette évolution comporte cependant des problèmes graves de déontologie quant à sa qualité et à sa véracité. En outre, elle génère tant d’informations, sans hiérarchisation, qu’elle banalise toute information. Elle noie l’information pertinente et importante, comme le poison dans l’eau.  En outre, elle a été empoisonnée par les effets pervers de nombreux cas de diffamation ou de contre-information. Sont apparus des sites fascistes, de propagande raciste, d’appel à la violence, de prédateurs sexuels, difficiles à neutraliser, tant le numérique est insaisissable, nomade, ou peut émettre de pays sans régulation. Des efforts sont en cours pour instaurer des critères de valeur, des règles déontologiques. La lutte pour la démocratie bénéficie donc des médias numériques, mais est aussi confrontée à de graves abus qui les décrédibilisent.

Big et Little Brother

Et si l’on en souligne les vertus démocratiques, il faut rappeler aussi que  le numérique se prête à un contrôle systématique de l’information qui circule sur les réseaux. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, plusieurs pays ont instauré des systèmes de scan systématique des messages. Ainsi,  Big Brother s’est donné le droit avec le Patriot Act de faire des listes nominatives de lecteurs de livres déclarés subversifs dans les bibliothèques publiques. Les grandes compagnies comme Google établissent le profil des usagers de leur moteur de recherche, en caractérisant et en gardant la mémoire de nos navigations sur l’internet. C’est ce que j’appelle l’hypertag, de plus en plus systématique et généralisé. Chacun de nous est ainsi taggé – pour favoriser, nous dit-on, un plus rapide accès aux liens qui nous intéressent, en fonction de nos recherches précédentes. Nos disques durs d’ordinateurs sont pleins de cookies, de logiciels espions qui permettent d’améliorer l’interactivité de nos navigations, mais aussi le marketing des grandes compagnies commerciales.  Mieux – ou pire -, ces compagnies nous proposent de mettre tous nos dossiers dans le iCloud dont elles ont les clés et le contrôle, pour en assurer une meilleure protection et un accès universel, quel que soit l’ordinateur que nous utilisons. Cette délégation qu’on nous propose dans une Providence commerciale céleste, qui se situe en fait dans les silos de banques de données de Microsoft, Apple ou Google, et qui est présentée comme fonctionnelle, n’en est pas moins suspecte. Serons-nous capable d’imposer le respect de la vie privée, de la propriété intellectuelle, et une régulation stricte à ces puissantes compagnies elles-mêmes soumises à une forte compétition pour augmenter leurs parts de marché ? Rien n’est moins sûr.

A coté du Big Brother étatique ou commercial, on ne saurait sous-estimer les effets pervers du Little Brother, notre voisin, notre compagnon d’université, les maris jaloux, les criminels du web, qui sont capables de nous voler notre identité de citoyen pour des usages délinquants, de nous harceler psychologiquement ou sexuellement, de répandre sur nous en ligne sans qu’on puisse se défendre des rumeurs ou des médisances telles qu’elles ont pu conduire plusieurs victimes à se suicider.

L’ordinateur décolonisateur

Je voudrais, pour conclure avec plus d’optimisme, souligner l’un des aspects les plus positifs et importants du numérique. Il favorise la promotion de la diversité linguistique et culturelle. L’ordinateur et l’internet ont un remarquable pouvoir de décolonisation et de réaffirmation identitaire face aux impérialismes du Nord et aux abus des classes dominantes métropolitaines.

Cette sculpture d’un artiste cubain, dont je recherche le nom, est emblématique de ce nouveau pouvoir des populations du Sud, indigènes ou marginalisées, de créer elles-mêmes leurs propres médias, d’en assurer elles-mêmes le contrôle et la diffusion. Cette alternative aux programmes de télévision des riches et des puissants leur permet de redynamiser leurs propres cultures et identités dans une perspective d développement durable. Il en est de même du cinéma. Les technologies numériques ne vont pas tarder à ruiner l’impérialisme de Hollywood et à permettre que renaisse le cinéma d’art et d’essai, expérimental,  indépendant, national, engagé, documentaire, dans des salles de projection alternatives, hors des cinéplexes de grandes métropoles, dans les cinémas de quartier, en milieu rural,-  toutes ces productions et ces salles de cinéma que l’hégémonie hollywoodienne a fait disparaître.

Nous avons maintenant des Festivals d’art indigène en Bolivie, en Polynésie, etc. A Cuba même le Festival de cinéma pauvre, créé par Humberto Solas est une initiative emblématique.

Médias périphériques

Ces médias que j’appellerai périphériques pour les opposer aux mass médias hégémoniques ou centralisateurs, se développent aujourd’hui dans beaucoup de pays du Sud, notamment en Amérique latine.

Ainsi Rigoberta Menchu, Prix Nobel, a initié une chaîne de télévision indigène au Guatemala. Au Québec  le camion mobile de cinéma numérique Wakiponi, initié par Manon Barbeau, permet aux populations autochtones de produire des documentaires sur leurs coutumes identitaires, qui sont diffusés par l’Office national du film. Les jeunes qui y participent avec enthousiasme redonnent ainsi à leurs communautés et à eux-mêmes un sentiment de fierté que l’idéologie dominante du progrès universel linéaire mettait en péril grave. Et ce n’est qu’un début.

Note. Sauf indication dédiée, les illustrations sont des exemples de tweet art que j’ai pris l’habitude de créer sur Twitter : 140 caractères pour la légende de l’image ou une question, qui accompagne la diffusion d’une petite image iconique sur le réseau. Voir http://tweetart.blogspot.com/

Conférence donnée par Hervé Fischer à l’Instituto Juan Marinello de La Havane,   le 6 décembre 2011

 

Source : lettres de Cuba

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