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Irlande, Belfast : entretien avec Patricia Campbell, infirmière psychiatrique

Publié le par dan29000

Interview de Patricia Campbell – première partie

by liberationirlande

Cette interview a été faite à Belfast le jeudi 19 juillet à Belfast par notre camarade T.  Un grand merci à Patricia pour sa patience!

Pourrais-tu te présenter?

Je m'appelle Patricia Campbell, je suis infirmière, je travaillais en tant qu'infirmière psychiatrique de quartier à Belfast-nord et Belfast-ouest, des endroits exceptionnelllement défavorisées socialement et économiquement et qui ont énormément souffert pendant la guerre en Irlande du Nord.

Dans quelles communautés travaillais tu?

J'ai servi tout le monde, les deux communautés, à la fois les nationalistes et les loyalistes-unionistes.

Etait-il possible de faire ce travail pour les deux à la fois?

Oui j'ai travaillé dans Shankill pendant presque une année, cet endroit a été décrit par un chef loyaliste comme la capitale du loyalisme. J'ai vu que les mêmes problèmes concernaient les deux communautés, des deux côtés de la barrière, la seule différence étant la couleur de la cabine téléphonique et la couleur du drapeau sur la porte d'entrée. Il y a plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent.

Quelle est la réalité de ton travail, tu rencontres les gens, tu leur parles, que fait une infirmière psychiatrique?

Ma première responsabilité était de mener des examens de la santé mentale, puis de procurer une intervention thérapeuthique. J'ai fait des études d'assistance à la personne ["counselling"] et j'ai eu un diplôme de psycho-thérapie. Une partie de mon travail consiste aussi à travailler avec les familles, de prescrire des médicaments, des psychotropes, et de surveiller les personnes qui souffrent de lourdes blessures de leur santé mentale.

Tu fais ce travail, mais en même temps tu réfléchis à ce que tu fais. Est-ce que ce que ta réflexion joue un rôle dans ta pratique d'infirmière ou est-ce qu'elle s'exprime dans ton engagement politique? est-ce que les deux sont séparés?

Non, pas du tout. Ma pratique d'infirmière m'a politisée. Cela peut paraître étrange, puisque le métier d'infirmière est assez... je vais le dire comme ça : c'est une profession très hiérarchisée, contrôlée par le modèle médical, et j'ai appris par expérience que dans ce métier les gens ne sont pas très politisés, c'est une profession très féminine et qui vit sous la contrainte de toutes sortes de procédures. Nous devons suivre le modèle médical. Mais cette profession m'a politisée parce que j'ai rencontré tant de personnes, j'ai traité des gens qui sont je dirai les victimes du capitalisme, du colonialisme, de la pauvreté, j'ai vu tout ce qui arrive dans ces situations où les gens totalement opprimés, je peux dire que j'ai vu ces choses depuis la ligne de front, et j'ai une expérience du front pour ce qui touche à ce que ce conflit a fait aux gens, à ce que la pauvreté fait aux gens. Je pense qu'il devrait y avoir d'autres façons de soigner les gens, je ne pense pas que le modèle médical rende justice à ces situations de maladie mentale. Je vais te donner un exemple : quand on diagnostique une sérieuse maladie mentale chez quelqu'un, ce diagnostic est basé sur l'opinion du psychiatre, pas sur la science. Si par exemple tu as un problème au coeur ou au rein, le diagnostic est basé sur la science, mais si tu as un problème de santé mentale, le diagnostic est basé sur l'opinion du psychiatre. Parce que le cerveau n'est pas l'esprit, l'esprit n'est pas le cerveau. Je pense qu'on ne peut pas ignorer le contexte social dans lequel les gens sont placés, cela ne peut pas être ignoré. Mais c'est ignoré : les symptômes sont traités, mais les causes des symptômes sont ignorées. Comment le problème peut-il être traité si ses causes sont ignorées?

Te retrouves-tu seule face à ce modèle médical dont tu as parlé?

Je suis une voix isolée... ou peut-être pas tant que ça. Il y en a peut-être d'autres par ci par là qui sont d'accord avec moi, mais le modèles médical et les compagnies pharmaceutiques sont si puissantes que nous sommes retranchés à la marge, et on ne rencontre pas vraiment de désir de nous faire sortir de cette marge. En outre, il y a toujours une stigmatisation rattachée à la maladie mentale, et les gens, en particulier ceux qui sont passés par ce conflit, ont tendance à voir la maladie mentale comme une sorte de faiblesse, et ils ne reconnaissent pas cela en eux, ils ne reconnaissent pas qu'ils ont été traumatisés. Ils pensent qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez eux, ils vont chez le psychiatre, celui-ci fait un diagnostic, et ils acceptent ce diagnostic, parce qu'ils pensent que le psychiatre est le mieux placé en ces matières.

Comme si c'était un problème de reins?

Tout à fait.

Est-ce que la plupart des gens vont consulter et prennent des produits, ou bien restent-ils seuls et s'abstiennent?

Il est reconnu qu'il y a ici énormément de prescritptions d'anti-dépresseurs et de benzodiazépines, que les quarties de Belfast-nord et Belfast-ouest sont très déprimés, mais beaucoup de gens font de l'auto-médication, ils utilisent l'alcool et les drogues comme moyens de supporter ça. Ils n'ont pas de droits sociaux ou économiques, ni de droits politiques, c'est une situation brutale. Quant aux jeunes, leur développement affectif est complètement étouffé, il est structuré autour du traumatisme et de l'échec.

Est-ce qu'ils parviennent à parler de leurs problèmes et à identifier ce qui ne va pas?

J'ai co-écrit un texte, destiné à être lu lors d'une conférence mondiale de la santé en 2008. J'ai interviewé dix personnes qui étaient usagers des services de santé mentale à Belfast-ouest, mais leurs expériences passées n'ont pas été racontées. La première raison est que ceux qui ont été interviewés dans ce texte n'ont pas jugé bon de leur parler de leurs expériences, il s'agit d'une question de confiance entre eux et les interviewés. La deuxième raison est que si on leur avait demandé de parler de leurs expériences, ils ne l'auraient peut-être pas fait. Ce qui m'a frappé, c'est qu'on avait prescrit à ces personnes des produits psychotropes, des benzodiazépines, tout un tas de produits qui altèrent l'esprit, mais pourtant leurs expériences sont restées inconnues à ceux qui les ont diagnostiqués et qui leur ont prescrit ces médicaments. Pour moi, c'est quelque chose d'assez choquant.

Mais les symptômes étaient remarqués?

Bien sûr, ils voyaient qu'ils étaient en détresse psychologique, sinon ils n'auraient pas consulté les équipes de santé mentale. Les médecins généralistes les ont envoyé chez nous. Quand ils nous arrivèrent, ils furent examinés par des psychiatres, des infirmiers spécialisés en santé mentale et des travailleurs sociaux spécialisés. Puis ils ont été diagnostiqués et traités en fonction des symptômes qu'ils présentaient, comme des hallucinations, anxiété, dépression, tout un tas de symptômes de détresse psychologique. Ils ont été diagnostiqués et des médicaments ont été prescrits, mais pourtant à aucun moment leurs expériences n'ont été explorées. Cela me pose problème. Les interviewés ont voulu rester anonymes

Pourquoi cela?

Les problèmes mentaux sont stigmatisés, et éthiquement de mon côté je dois préserver la confidentialité de mes patients

Il y a eu une guerre ici, penses-tu que la connaissance des problèmes post-traumatiques a augmenté?

Mon opinion est que s'il n'y avait pas eu de guerre, il n'y aurait pas tous de traumas. Énormément de gens souffrent de traumatismes, beaucoup sont considérés comme trop abîmés pour pouvoir travailler. Dans l'enquête dont je t'ai parlé, un des participants avait été torturé à la prison de Castlereagh, endroit très connu pour les abus contre les détenus, beaucoup de participants ont connu la prison ou pris dans le conflit d'une façon ou d'une autre. Un des psychiatres a posé la question à la conférence en Palestine, c'est là-bas que cela se passait et où nous avons présenté notre article : pourquoi ces gens sont encore considérés comme "handicapés", n'y a-t-il pas moyen de les réintégrer et de leur donner un emploi?

Je lui ai répondu que beaucoup d'entre eux sont des ex-prisonniers et qu'ils ont un casier judicaire, même si leurs actions étaient motivées politiquement. Et que par conséquent, on ne leur permettait pas de participer à la société. Il y a par exemple beaucoup d'ex-prisonniers qui ont fait des études, qui ont des diplômes, beaucoup de talents à offrir, mais on ne leur permet pas de participer à la vie sociale, donc ils vivent d'aides sociales ou trouvent des emplois dans lesquels ils n'ont que peu de droits ou pas du tout. Les implications sont larges, et cela retient ces gens, disons, dans le système psychiatrique. S'il leur était permis de participer à la vie sociale, cela les aiderait à reconstruire leurs vies et à dépasser leur traumatisme.

Tu as parlé de traumatismes qui traversent les générations. Des gens ont vécu le conflit dans leur chair, mais pourrais-tu parler de leurs enfants?

Les jeunes d'aujourd'hui sont les enfants de gens qui ont été emprisonnés, qui ont participé au conflit en général. Beaucoup de gens qui ont une vingtaine d'années aujourd'hui se souviennent des raids contre les maisons, des visites aux prisonniers, de toute cette atrmosphère qui existait, mais plus profondément c'est leur vie, leur développement qui est structuré autour du traumatisme. Ils ont grandi dans des quartiers où les gens ont été complètement traumatisés. Etre élevés par un père et une mère traumatisés dans une société où il n'y a pas de droits sociaux et économiques, pas de droits politiques, un sectarisme omniprésent... on communie dans l'absence d'espoir. De plus en plus de gens s'auto-mutilent, les implications vont loin : on diagnostique des "désordres de la personnalité" chez beaucoup de jeunes gens, ce terme est très controversé. Qu'est-ce qu'un désordre de la personnalité? Cela se définit en fonction de ce qui est normal pour le psychiatre. On en revient à l'opinion du psychiatre, qui n'a pas la même vision du monde que les gens qui ont grandi dans ces quartiers.

Peut-on dire que c'est la situation qui est malsaine?

Oh oui.

Est-ce que la division sectaire de la société traverse aussi les individus?Je veux dire : est-ce qu'il y a une anxiété ou une peur dans le rapport avec les autres en général?

Oui. Si on compare Belfast aux autres villes dans le monde, comme Londres. La structure des quartiers ici est fondée sur l'inhibition-endiguement ['containment']. Pa seulement l'endiguement par les psychotropes, qui endigue-inhibe effectivement  les individus et les groupes - d'ailleurs on ne sait pas bien ce que ces drogues font à l'esprit - mais en tous cas elles endiguent-inhibent toute la pensée de la personne. Et toute la structure de la vie sociale et de la géographie renvoie à l'endiguement-inhibition. Par exemple quand je travaillais à Londres comme infirmière de santé mentale, il y avait des endroits "chauds" à éviter, je tournais à gauche, à droite et je les évitais. Mais ici la structure géographique est telle que je ne peux pas, il y a plein de culs-de-sacs. Au sommet de tout cela, il y a la division sectaire.

Les gens ne vont pas s'aventurer dans le territoire des "autres". Par exemple, les gens des quartiers républicains, ou nationalistes si tu veux, auront très peur d'aller à Shankill Road qui est un quartier loyaliste, et vice-versa, les gens de Shankill éviteront de passer par Falls Road. Les gens ne sont pas libres. Il n'y a pas de flux libre dans la ville. Les gens sont hyper-vigilants, leur état d'esprit est hyper-vigilant tout le temps. Il s'agit de se protéger soi-même, et cela n'a pas disparu. Depuis 1994, le cessez-le-feu, cela fait 18 ans. Ceux qui sont nés à ce moment sont adultes aujourd'hui, et ils continuent à ressentir cette peur, car leur développement a été structuré dans ce type d'environnement. Le sectarisme a empiré depuis 1994. Et il n'y a pas la moindre tentative de la part des partis politiques dominants de s'attaquer à ce problème. Pour la galerie, il mènent des initiatives trans-quartiers, ce qui est très positif et je les en félicite, mais au fond il reste que les partis politiques dominants continuent d'exister sur une base sectaire [ethno-confessionnelle].

Du clientélisme?

Oui.

Mais il y a eu un processus de paix, ou de normalisation, ou tout un chacun est censé avoir droit au soin. Il y a des financements de l'Union Européénne. Est-ce qu'il y a un lien entre la santé mentale et le processus de paix?

Il y a eu beaucoup d'argent de l'Union Européenne pour différents projets. Il y a eu beaucoup de choses positives issues de ces financements européens, beaucoup de promesses de faites. Mais il y a une chose qui ne s'est pas améliorée, ce sont les services de santé, en particulier les services pour les gens ayant des problèmes de santé mentale. Il y a des groupes d'assistance qui font du très bon travail, mais il faut un renversement complet du système actuel de soins. Il y a beaucoup de corruption, je ne me censure pas là-dessus. Les services de santé sont dirigés par une clique de bureaucrates corrompus, soutenus par les politiciens à Stormont. Je pense que le système est corrompu à partir du plus haut sommet. Il y a eu une couverture là-dessus. Les gens deviennent anesthésiés, ou plutôt habitués au fait que l'argent public va à des décideurs corrompus et incompétents, l'argent ne va pas aux services de la "ligne de front". Il n'y pas cette volonté, c'est un problème systémique qui doit être soulevé. J'ai perdu mon emploi parce que j'ai défié ce système, et je continuerai à le défier. Je suis passionnément intéressée au sort des gens dans les quartiers de Falls, de Shankill etc. Je crois que si les gens peuvent dépasser leur traumatisme et reçoivent les soins appropriés, ils seront plus forts pour combattre pour les droits sociaux et économiques. Ils ne peuvent pas encore le faire aujourd'hui parce qu'ils sont trop endigués-inhibés.

(à suivre)

liberationirlande | 26 juillet 2012 at 22:59 | Tags: Belfast, maladie mentale, Patricia Campbell | Catégories: Analyse, vie quotidienne | URL: http://wp.me/p10FDj-1JU

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