Irlande : Bloody sunday, un massacre d'Etat qui ne passe pas

Publié le par dan29000

grivealouette.JPGBloody Sunday : attendre la vérité pendant 38 ans
 
Dans notre monde pourri, quand on commet des massacres contre le peuple et qu’on porte des galons, on est récompensé par l’Etat. Cela est encore plus vrai dans les situations coloniales, où il y encore plus de haine et moins d’inhibitions chez les oppresseurs. Le massacre du Bloody Sunday en hiver 1972 à Derry, qui vit les troupes britanniques massacrer 14 Irlandais désarmés lors d’une manifestation pour les droits civils, est un exemple très frappant et traumatisant de cette vérité. Ce mardi, la Commission d’Enquête sur le Bloody Sunday va publier son rapport de 5000 pages au sujet du massacre des contestataires de 1972, un événement unique parmi les atrocités de l’époque des Troubles, qui changea profondément la face de l’Irlande du Nord.

Eamonn McCann est un grand progressiste de la ville de Derry qui parle de ce qu’il connaît : il nous ici explique la portée de cette injustice et le déroulement de ses suites. Source : Irish Times du samedi 12 juin 2010.



La fumée ne s’était pas encore dissipée sur le quartier de Bogside, à Derry, lorsque le capitaine Mike Jackson, commandant en second du premier bataillon parachutiste, se tenant sous le porche d’un immeuble de la rue Rossville, commença à prendre les notes qui allaient devenir la base de la version officielle britannique de la tuerie du Bloody Sunday.

Mais 30 ans plus tard, dans la Salle Centrale des Méthodistes, celui qui était devenu Sir Michael Jackson, général en chef, soldat numéro un du royaume britannique, disait à l’avocat Michael Mansfield qu’il n’arrivait plus du tout à se souvenir du moment où il établissait la liste des personnes touchées par balles, et qu’il ne pouvait pas non plus expliquer pourquoi aucun des coups de feu décrits dans ses notes ne correspondait aux coups de feu qui avaient bel et bien été tirés.

Dans la Chambre des Communes, deux jours après les faits, le 1er février 1972, le premier ministre Edward Heath annonça que le haut-fonctionnaire Widgery aurait la charge de mener l’enquête sur le Bloody Sunday. Ce même jour, les Services d’Informations Britanniques propagèrent par la presse et par les ondes un document titré « Irlande du Nord : Londonderry », qui précisait le nombre de 14 incidents à l’arme à feu, en quoi avait consisté, d’après le document, le « combat ». Il s’agissait des incidents enregistrés par Jackson. Cette version des faits a été assumée onze semaines plus tard dans le rapport de Widgery.

La semaine qui vient, les familles des victimes espèrent voir répudiée la version des faits de Jackson/Widgery et qu’à sa place la vérité reprenne ses droits. La campagne qu’elles ont mené, qui a culminé avec la convocation du deuxième tribunal présidé par lord Saville, a suscité l’admiration de beaucoup de gens et attisé le ressentiment de quelques uns.

Mais au juste, pourquoi le Bloody Sunday? Car après tout il y a eu des incidents au cours des Troubles qui ont fait plus de morts en une seule fois. Quinze catholiques ont péri dans l’attaque à la bombe du bar McGurk à Belfast dans le quartier de New Lodge, un mois avant le Bloody Sunday. Dix-huit parachutistes de l’armée britannique sont morts lors de l’embuscade de l’IRA à Warrenpoint en 1979. Et, si l’on fait abstraction de la question du nombre, le massacre par les Provisoires des onze protestants recueillis en silence auprès du mémorial de la Guerre à Enniskillen, lors du Dimanche du Souvenir en novembre 1989, n’est-il pas une chose aussi méchante et injustifiable que le massacre du Bogside?

Il y a tout une série de facteurs qui font que les événements de Derry sont différents. Il ne s’agissait pas d’une atrocité perpétrée contre une communauté par des gens se présentant comme représentants de l’autre. Cet événement, d’autre part, n’a pas sa place dans la narration de l’Histoire qu’affectionne la pensée officielle britannique. Les tueurs étaient en uniforme et représentaient l’Etat. Et l’offense a été alourdie à l’extrême par le fait que l’Etat à son plus haut niveau avait alors proclamé que ces meurtres n’avaient rien de mauvais ou d’illégal.

Dans tous les cas où des atrocités de ce genre ont été commises, on reconnaît que c’est à tort que les victimes ont été mises à mort, et ceux qui ont perpétré ces horreurs sont condamnés en tant que malfaisants. Pourtant, on a dit aux familles du Bloody Sunday que si personnellement elles pouvaient être affligées de la perte d’un bien-aimé, elles n’avaient en revanche aucune raison de porter plainte ou de s’attendre à ce que les tueurs dussent rendre des comptes.

Par conséquent, tous ces morts ont été dégradés. Liam Wray, frère de Jim Wray, 22 ans, tué par une balle dans le dos tirée à bout portant alors qu’il gisait déjà, blessé, dans le Parc Glenfada, a dit : « Cela veut dire que mon frère était considéré comme pas tout à fait humain. »

La différence du Bloody Sunday, c’est aussi qu’il constitue un noeud dans l’intrigue des Troubles au Nord. Le traumatisme communautaire au lendemain des autres massacres de masse a pu se dissiper avec le temps et il est à parier que le bonheur de ceux qui sont restés en vie ait volé en éclats pour toujours, mais la vie publique n’en a pas été visiblement changée pour autant.

Au contraire, le Bloody Sunday a catapulté les communautés catholiques de la classe ouvrière du Nord très loin de toute constitutionnalité, en retirant au parlement de Stormont le reste de légitimité qui pouvait lui rester chez les catholiques. Ce parlement, qui avait gouverné le Nord depuis la partition, fut aboli huit semaines après le Bloody Sunday et trois semaines avant la publication du rapport de Widgery. Il n’y a jamais eu de changement aussi important surgi aussi directement d’un incident unique.

Le Bloody Sunday a également un caractère unique parmi les atrocités puisqu’il a eu lieu au vu et au su du public. La plupart des tueries dans le Nord sont arrivées avec la soudaineté d’un éclair, sur des routes isolées ou au plus sombre de la nuit, ou de façon furtive lors d’embuscades ou d’attaques à la bombes. Le Bloody Sunday s’est déroulé pendant un laps de temps de huit minutes, dans une zone pleine d’immeubles, lors d’une après-midi ensoleillée et dans un contexte où des milliers d’amis et de voisins des victimes étaient assemblés au voisinage immédiat du massacre.

Pendant des heures, alors que Jackson était en train de transmettre son récit qui était destiné à être propagé par le gouvernement britannique pour tromper le monde, les gens de Derry recueillaient leurs souvenirs du jour passé et rassemblaient l’inébranlable vérité. Il y avait peu de gens du cru qui ne connaissaient pas au moins un tué ou une personne de la famille des tués.

On a souvent entendu l’argument selon lequel l’enquête de Saville était quelque chose de superflu, étant donné que « les gens savent déjà à quoi s’en tenir ». Il est bien vrai que les gens qui ont mené cette campagne ne demandaient pas une nouvelle enquête pour qu’on leur dise la vérité, non : ils l’ont fait parce qu’ils voulaient que la vérité soit dite.

Dans les deux années qui ont suivi les meurtres, la NICRA [Northern Ireland Civil Rights Association - Association Nord Irlandaise pour les Droits Civils] a mené des marches de commémoration.; de 1975 à 1989, ces marches ont été organisées par Sinn Féin. Certaines familles qui désapprouvaient cette coloration politique s’en sont retirées et n’y ont plus participé. L’exigence d’une nouvelle enquête n’était pas un point-clé de l’agenda. La politique nationaliste militante, face au problème, cherchait à en finir avec la juridiction britannique, mais ne cherchait pas la justice à l’intérieur du cadre du système légal britannique.

En 1987, un groupe de proches des victimes, suivis par un certain nombre de Sinn Féiners et d’autres activistes politiques formèrent l’Initiative Bloody Sunday, reflétant ainsi le virage vers la politique constitutionnelle [politique qui reconnaît le cadre légal issu de la partition de l'Irlande avec ses deux Etats, synonyme en Irlande de réformiste, et opposée à la politique révolutionnaire/républicaine qui ne reconnaît aucun de ces deux Etats. NDLR]. Ils mirent ensuite sur pieds la Campagne pour la Justice du Bloody Sunday (BSJC), dans le but précis de faire pression pour une deuxième enquête. En 1992, ce nouveau groupement prit en charge l’organisation de la marche commémorative annuelle, en avançant trois exigences : la répudiation du rapport Widgery et la mise en place d’une nouvelle enquête; la reconnaissance formelle de l’innocence des victimes; et la poursuite en justice des soldats responsables.

Le BSJC a rencontré une hostilité considérable, mais les attitudes changèrent avec le virage vers le processus de paix. Le gouvernement de Dublin s’impliqua, au moment de la naissance du processus de paix, dans des affaires qui n’étaient pas vraiment l’apanage des républicains constitutionnels. En 1995, le taoiseach [nom gaélique du premier ministre de l'Irlande du Sud] John Bruton nomma un fonctionnaire ayant pour mission spécifique de faire la liaison avec les familles des victimes du Bloody Sunday.

Pendant ce temps, séparément de l’activité menée à Derry, Jane Winter, la directrice du programme britannique de vigilance des droits irlandais, exhuma, avec l’aide de Patricia Coyle, conseillère juridique à Belfast, la transcription d’une conversation désormais célèbre entre le premier ministre britannique Heath et Lord Widgery, avant que Widgery ne préside à la première enquête. Ces documents fournirent la base du rapport du professeur Dermot Walsh en 1997 intitulé « Le Tribunal de l’Enquête du Bloody Sunday : Une défaite retentissante pour la Vérité, la Justice et l’Etat de Droit ».

En juin 1997, le nouveau gouvernement de Bertie Ahern [taoiseach - premier ministre d'Irlande du Sud] présenta au gouvernement de Tony Blair nouvellement élu un document de 178 pages contenant de nouveaux matériaux et issu pour une bonne part des analyses de Walsh. Une préface situait l’enjeu dans le contexte du processus de paix en cours et avançait, pour la première fois depuis une source gouvernementale irlandaise, l’exigence d’une nouvelle enquête.
Lorsque le premier ministre Tony Blair annonça à la Chambre des Communes, le 29 janvier 1998, qu’il y aurait une nouvelle enquête, les familles du Bloody Sunday firent la fête pour cette victoire remportée dans leur campagne. Elles savaient aussi que des développements politiques plus larges avaient facilité leur succès. Lord Saville fit son premier discours le 3 avril à la Guildhall, sept jours avant l’Accord de Belfast.

Les membres de l’enquête concernant le Bloody Sunday ont siégé pendant 434 jours. L’audition des témoignages a commencé à la Guildhall le 27 mars 2000 puis il y a eu déménagement à Londres de septembre 2002 à octobre 2003, pour s’occuper des preuves du côté des militaires. En tout, ont été entendus 921 témoins, 245 soldats, 33 policiers, 9 experts, 34 membres de l’IRA, 39 politiciens, fonctionnaires et espions, 49 journalistes et 7 prêtres. Le fonctionnaire Christopher Clarke adressa son discours de clôture les 22 et 23 novembre 2004.

Saville devait rendre un jugement sur le Bloody Sunday en tant qu’événement unique, mais aussi sur chaque meurtre et chaque blessure. En effet, il y aura 28 mini-dossiers à l’intérieur des 5000 pages qui vont être publiées mardi.

Pour les familles, devoir endurer cette enquête a été une expérience intensément émouvante, souvent semée d’embûches, souvent fascinante et parfois ennuyeuse à mourir. Pour certains, les auditions ont été une occupation à plein temps ou presque. Ils envisagent la publication du rapport avec de grands espoirs, mitigés par la crainte d’une abdication.

Mardi, ils marcheront ensemble depuis la scène du massacre autour de la rue Rossville, jusqu’à la Guildhall où, vers 10 heures du matin, 5 heures et demi avant que David Cameron ne parle à la Chambre des Communes pour annoncer les découvertes, ils entendront ce que Saville a à dire au sujet de la façon dont leurs bien-aimés ont été tués par balles dans leurs propres rues par des membres d’un régiment d’élite de l’armée britannique.

Ce sera un long trek qui arrivera à l’endroit où auraient dû arriver les manifestants pour les droits civils, mais où ils ne sont jamais arrivés, il y a 38 ans. A Londres au même moment, le général Jackson apprendra ce que l’enquête a à dire au sujet de sa liste des coups de feu.
Posted by Adminus, in Analyse



Source : Libération Irlande


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A lire aussi notre article précédent sur le Bloody Sunday :

 

Irlande : Bloody Sunday, meurtres illégaux des soldats britanniques  

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