Irlande : histoire d'une révolte nommée "Shell to Sea", la suite

Publié le par dan29000

 

 

shelltosea-1.jpgHistoire du mouvement Shell To Sea – 2è partie.

Suite et fin de la traduction de l’article du Guardian sur la révolte contre Shell dans le comté de Mayo. [pour voir certaines images en grand, cliquez dessus].

 

 


Au lieu-dit de Glengad, qui surplombe le vaste demi-cercle de la baie de Broadhaven, se trouve l’emplacement où le pipeline touche terre. Sur ce poste élevé dominant ce rivage sauvage et beau, se tient un cercle de pierre. « Il remonte aux temps des premiers cultivateurs de cette terre, et même au-delà » nous dit O’Domhnaill alors que nous escaladons la colline pour mieux voir la baie. C’est là que le pipeline va déboucher, il passera par ici près du cercle de pierre, sous l’estuaire jusqu’à Rossport, puis il circulera jusqu’à la raffinerie. C’est à cet endroit que Shell a été obligé de baisser la pression du gaz, mais ceux qui vivent ici restent exposés à ce qu’ils considèrent être son point faible, malgré les assurances contraires de Shell, et le point le plus dangereux de son parcours.

Près de ce site, à-côté du cercle de pierre, se trouve la demeure de John Monaghan, qui a fondé un groupe qui a scissionné de Shell To Sea, étant en désaccord avec l’opposition absolue de ce mouvement, et cherchant à proposer un autre parcours pour le pipeline, selon un plan élaboré par des curés locaux. Ce trajet passerait par des marais inhabités à Glinsk pour se diriger vers le Nord. Ce groupe scissionniste s’appelle Pobal Chill Chomáin, Gens de Kilcommon. Dans le film de O’Domhnaill, la fracture entre les deux groupes est bien montrée : la triste et inévitable rupture, pleine d’aigreur, entre gens vulnérables, voisins contre voisins, dans l’ombre du géant qui leur fait face.

Monaghan a grandi à Nottingham, mais « en est revenu dans les années 1980, rejoignant ses racines familiales. Depuis ces années, beaucoup de choses ont changé. Lorsque je suis revenu, on ramenait toujours la tourbe avec la carriole et le cheval. Aujourd’hui que le Tigre Celtique est apparu puis disparu, les comportements ont changé, il y a plus d’égoïsme, alors ça passe ou ça casse. Il s’est avéré que ça a cassé. Shell chevauche sur le dos du tigre, avec l’idée que la rapacité est une bonne chose, que tout développement est bon, point final, rien à redire. »

Corrib, dit Monaghan, « ce système qui ramène le gaz sale et le raffine à terre, est quelque chose de tout à fait nouveau, tout comme l’obligation de vendre les terres au secteur privé est quelque chose de totalement nouveau. De même, je me demande s’ils ont prévu un scénario catastrophe dans leurs estimations des risques, ce que j’ai toujours fait en tant qu’ingénieur. Au départ, j’étais assez favorable à leur projet, mais nous n’avons jamais été bien informés de la réalité. Ils ne se sentent pas responsables devant nous. »

Le film d’ O’Domhnaill, lors du noeud du récit, se mue en un vortex d’images montrant comment a été forgée la route du pipeline : des policiers et des agents de sécurité affrontent les manifestants et leurs sympathisants à chaque tournant.

« On nous a dit que « la loi devait être défendue » dit Monaghan. « Mais quelle loi? La loi de Shell. On peut bien l’appeler la loi, mais ce n’est pas la justice. Même si on leur fait un procès, on devra payer si l’on perd, ils nous briserons ainsi. La loi ne prête qu’aux riches. Non mais regardez-les! Les bateaux de guerre, ces gens qui arrivent en zodiac sur la rive et viennent au village caméra à la main pour nous filmer, les policiers qui cognent les gens, les jeeps qui font tout un barouf et qui roulent avec des plaques d’immatriculations cachées et sans certificat d’assurance. Vous appelez ça la loi? S’il y a quelque chose que j’ai appris de tout cela, c’est que la justice et la loi s’excluent mutuellement. »

« La Garda [police des 26 comtés]? » demande Corduff. « Nous leur faisions confiance, nous bavardions avec eux, nos enfant allaient jouer avec les leurs. Mais maintenant, quand les enfants voient une voiture de police ou un panier à salade, ils courent se cacher dans les marécages. C’est une triste histoire. »

Le mur de protection, en construction sous la maison des Monaghan est un autre cas de « construction exemptée de permis », protections que Shell considère comme non-nécessaire puisque le pipeline suit un tracé agréé par le ministère lui-même. Néanmoins, le passage de ce mur près la maison de Colm Henry, à quelques champs de distance de celle des Monaghan, a été, nous dit ce dernier, quelque chose de vulgaire et d’extrême.

Henry est un homme aux manières douces qui joue dans un groupe de country music qui tourne en Irlande et au Royaume-Uni. Sa maison est remplie d’objets amérindiens qu’il a rapporté de ses voyages en Arizona. « Ici, c’est la bande de terrain la plus intacte de toute la côte ouest » nous dit sa charmante épouse Gabrielle, tout en pelant des pommes de terre. « Il y a très peu de touristes, mais quand ils trouvent l’endroit, on leur demande de ne pas le répéter. » Henry ajoute : « Nous menions paisiblement nos petites affaires, personne ne s’occupait de nous, et nous allions à la plage sous tous les temps, en été pour se baigner, en hiver pour les balades. »

Lorsque les agents de sécurité ont envahi Glengad, ils le firent avec « plusieurs fourgons pleins à craquer » se souvient Henry. « Toute la nuit, ils braquaient leurs projecteurs sur notre maison, même avec les rideaux fermés la maison était illuminée. Il y avait 50 voitures et fourgonnettes, les projecteurs et un cameraman en train de nous filmer, nous qui étions dans notre maison et sur notre terrain. »

La pire des intrusions eut lieu, nous dit Henry, lorsqu’ils se mirent à filmer les enfants qui revenaient nous voir. Mes petits-enfants partaient jouer sur la plage, on les changeait pour qu’ils aillent se baigner, et c’est là que les agents de sécurité ont commencé à les photographier. Maintenant, je sais que pour avoir une photo en première page d’un tabloïd, il faudra que je prenne en photo des enfants qui se déshabillent sur une plage. Mais non! Ils ne peuvent pas faire impunément ce qu’ils veulent. Ils déambulent en cagoules, sans carte d’identité, ils portent tout le temps des gants… Doux Jésus! On ne pourrait même pas dire la couleur de leur peau, et ils sont très copains avec la Garda [les flics].

Quand Henry a tenté de porter plainte contre eux au commissariat de Belmullet, le commissaire m’a dit qu’en tant que père de famille, il se sentait mal, ou quelque chose dans le genre, mais qu’il ne pouvait rien y faire, que l’affaire lui échappait. Lorsque je rédigeai ma plainte pour harcèlement, la Garda n’eut même pas la politesse de m’en signaler bonne réception », alors qu’il avait joint au courrier les photographies de ses enfants déshabillés qu’il avait réussi à récupérer. « Tout ça me fait me demander :  qui sont ces gens qui envahissent nos vies et qui filment nos enfants? »

Mme Horan, du groupe Shell répond : « Nous rejetons les suggestions faisant état de brutalité et harcèlement de la part de la compagnie de sécurité. IRMS est une entreprise réputée. Leurs équipes sont entraînées pour traiter le problème des manifestants avec professionnalisme tout en agissant avec respect. ». Elle ajoute : « la raison principale qui nous pousse à faire appel aux agents de sécurité sur ce projet, c’est de permettre à nos employés de mener leur légitime travail et de protéger nos sites et nos équipement ». Il faut savoir que les employés de Shell ont été « insultés, ont fait l’objet d’intimidations, et ont été empêchés physiquement de parvenir à leur poste de travail. En une seule nuit, en 2009, il y a eu 75.000 euros de destructions » nous précise-t-elle. De son côté, la compagnie de sécurité IRMS dans ses locaux du comté de Kildare n’a pas daigné répondre à nos appels téléphoniques.

La question de la politique policière autour du pipeline a fait les Unes de la presse le mois dernier, lorsque des enregistrements ont capté les voix de policiers faisant des ‘blagues’ sur le thème du viol des manifestantes. Les manifestations ont culminé face aux commissariat central du comté de Mayo à Castlebar, ville d’origine du nouveau premier ministre, Enda Kenny. L’un des policiers incriminés dans l’histoire des ‘blagues’ avait été limogé dans ce commissariat, à un poste de gratte-papier. Il était approprié de faire la manifestation à Castlebar, car c’est là que Michael Davitt, cet enfant de Mayo qui a inspiré le mouvement actuel, avait formé la Land League en 1879. Davitt avait monté une campagne très efficace contre les grands propriétaires terriens, ouvrant la voie de l’achat par les fermiers des terres qu’ils travaillaient.

Ce qui fait qu’Erris est saturée des ravages et des résistances de l’histoire irlandaise, et que les manifestants sont plus conscients que la plupart des Irlandais et Irlandaises du fait que le centenaire du Soulèvement de Pâques 1916 approche. Pour eux, ce moment est lourd de signification. Il y a un passage poignant dans le film d’ O’ Domhnaill, où l’on voit Pat O’Donnell en état d’arrestation, mais qui déplie le drapeau tricolore [vert, blanc, orange] et l’agite à la poupe de son bateau. « Les principes du drapeau tricolore ont été balayés lorsqu’ils nous ont fait ça. » maugrée le Chef. « Des gens sont morts pour ce drapeau et pour ses principes, et s’ils savaient ce qui est en train de se passer, ils se retourneraient dans leurs tombes ».

« J’étais dans le troisième bateau derrière le Chef ce jour-là » nous dit Monaghan. « Lorsqu’il prit le drapeau tricolore, je sentis la même chose : ils trahissent tout ce qui a été dit dans la proclamation de 1916 et dans la constitution. Puis le policier a posé sa main sur l’épaule du Chef et lui a dit : « maintenant je t’arrête, garçon ». En apparence, c’est un geste sympathique, mais c’est le baiser de Judas. »

Mary Corduff, l’épouse de Willie, se plaint du fait que « tout le monde savait qu’avec une certaine quantité d’argent pourrait diviser les gens, en particulier dans une communauté pauvre ». Et aucun de ceux qui ont accepté l’argent de Shell ne se sont exprimés publiquement. Un homme, qui a vendu du terrain pour l’élargissement de la route, a seulement dit, alors que nous bavardions à la station-essence Spar : « il vaut mieux que ne fasse pas toute une affaire de tout ça ».

« Les gens se parlent encore » poursuit Mary Corduff, « mais ce n’est pas comme avant que Shell ne vienne. Nous en sommes réduits à parler, à dormir et à manger du Shell. En installant un nouvel arbrte de Noël, vous vous souvenz que tout ce qui s’est passé depuis le dernier Noël, c’est Shell, Shell, et encore Shell. Nous avons perdu la vie à laquelle nous étions habitués, où nous espérions, sous l’arbre de Noël, avoir encore un peu de fourrage et des réserves de foin sec.

John Monaghan se souvient avoir pensé il y a peu à un « jour où nous sortions des profondeurs de l’hiver, le soleil brillait aux fenêtres, les enfants se préparaient pour aller à l’école. Tout était si beau, le rivage là-bas, la mer et le ciel bleu, mais ils étaient toujours là : les jeeps, les jaquettes fluorescentes, les flics, la Marine, les pelleteuses et les engins. C’est du lourd, ça gâche la lumière du jour ».

 

Source : Libération Irlande/ Guardian

 

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