Italie, lutte anti-mafia : Hommage à Paolo Borsellino, par le juge Scarpinato, bientôt sanctionné par sa hiérarchie

Publié le par dan29000

via-damelio.jpg« Nous arriverons à découvrir la vérité », hommage à Paolo Borsellino

Le 10 septembre prochain, le Conseil supérieur de la magistrature italien statuera sur le cas du Procureur général auprès de la cour d’appel de Caltanissette, Roberto Scarpinato, sous le coup d'une procédure disciplinaire pour « incompatibilité fonctionnelle » qui fait suite à l'hommage prononcé par le magistrat le 19 juillet dernier, à Palerme, sur les lieux de l'assassinat, vingt ans plus tôt, du juge Paolo Borsellino. Engagé dès 1989 dans la lutte anti-mafia au parquet de Palerme, Roberto Scarpinato a reçu le soutien de l'Association nationale des magistrats à travers une pétition signée par plusieurs centaines d'entre eux. Une autre pétition, lancée par le quotidien « Il Fatto », a recueilli à ce jour plus de 135 000 signatures. En mai est parue la traduction française de son dernier ouvrage, Le Retour du Prince. Mediapart publie le texte de l'allocution du 19 juillet dernier, que vous pouvez également suivre en VO et en vidéo en fin d'article.

 


 

Cher Paolo,

Nous sommes réunis ici aujourd'hui en privé pour rendre hommage à ta mémoire, car plus les années passent et plus il devient embarrassant de participer aux cérémonies officielles en souvenir des massacres de Capaci et de via D'Amelio, des 23 mai et 19 juillet.

Le cœur se serre parfois en voyant aux premiers rangs, aux places réservées aux autorités, des personnages dont la conduite semble être la négation même des valeurs de justice et de légalité pour lesquelles on t’a assassiné. Des personnages au passé et au présent équivoques dont les vies dégagent – pour utiliser tes mots – cette puanteur du compromis moral que tu exécrais tellement et qui s'oppose au frais parfum de la liberté.

Et comme si cela n'était pas suffisant, Paolo, autour de ces personnages se presse une foule de courtisans, de petits et grands majordomes du pouvoir, de quémandeurs prêts à courber l’échine et à vendre leur âme pour un avancement de carrière ou un accès facile au monde des privilèges. 

Si cela était possible, on aimerait demander à tous ces gens de nous faire la grâce de rester chez eux le 19 juillet, de nous octroyer un jour de trêve en nous épargnant leur présence.

Mais surtout, on aimerait leur demander de nous faire au moins la grâce de se taire, car dans leur bouche des mots comme État, légalité et justice perdent de leur sens et se réduisent à de la rhétorique rance, à des coquilles vides. 

Vous qui ne croyez à rien si ce n'est à la religion du pouvoir et de l'argent, et qui n’êtes pas capables de vous élever au-dessus de vos petits intérêts personnels, taisez-vous le 19 juillet, car ce jour est dédié au souvenir d'un homme qui a sacrifié sa vie pour que des mots comme État, Justice et Loi aient enfin un sens et une valeur dans notre pauvre et malheureux pays. 

Un pays dans lequel, pendant trop de siècles, la loi a été uniquement la voix du patron, la voix d'un pouvoir fort avec les faibles et faible avec les forts. 

Un pays dans lequel l’État n'était ni crédible ni respectable parce qu'il se manifestait aux yeux des citoyens sous les traits de députés, sénateurs, ministres, présidents du conseil, préfets et tant d'autres qui avaient choisi de cohabiter avec la mafia, ou qui, pire encore, avaient bâti carrières et fortunes grâce à la mafia. 

Tu savais bien, Paolo, que ceci était le problème des problèmes et tu ne te lassais pas de le répéter lors des interventions dans les écoles, comme ce 26 janvier 1989 aux étudiants de Bassano del Grappa : « L’État ne se présente pas avec un visage propre. Qu'a-t-on fait pour donner à l’État une image crédible ? La vraie solution passe par le travail, afin que l’État gagne en crédibilité, car nous devons nous reconnaître davantage dans ces institutions. » 

Et à un élève qui te demandait si tu te sentais protégé par l’État, tu avais répondu : « Non, je ne me sens pas protégé par l’État car lorsque la lutte contre la mafia est uniquement déléguée aux forces de l'ordre et à la magistrature, on n’agit pas sur les causes de ce phénomène criminel. » 

Et puisque tu étais conscient que le vrai problème consistait à redonner une crédibilité à l’État, tu as consacré toute ta vie à cette mission. 

Dans les cérémonies publiques, on se souvient de toi surtout comme d’un grand magistrat, l'auteur, avec Giovanni Falcone, du maxi procès qui a détruit le mythe de l'invincibilité de la mafia et réhabilité la puissance de l’État. 

Mais toi et Giovanni avez surtout été d'extraordinaires créateurs de sens. 

Vous avez accompli la mission historique de rendre l’État aux gens, car c'est grâce à vous et à des hommes comme vous que, pour la première fois dans l'histoire de notre pays, l’État se présentait sous des traits crédibles auxquels il était possible de s'identifier, et dire “L’État c’est nous” prenait du sens.

Vous nous avez appris que, pour construire ensemble ce grand Nous qui est l’État démocratique de droit, il est nécessaire que chacun retrouve et cultive la capacité de tomber amoureux de la destinée des autres. 

Lors des cérémonies publiques on se souvient de toi comme d’un exemple du sens de devoir. 

Ils te sous-estiment Paolo, car tu nous as appris quelque chose de beaucoup plus grand. 

Tu nous as appris que le sens du devoir est peu de chose s'il est réduit à une exécution détachée et bureaucratique de nos propres tâches et à l’obéissance à nos supérieurs.

Tu nous as clairement dit que si tu restais à ta place après le massacre de Capaci, tout en te sachant condamné à mort, ce n'était pas par sens du devoir abstrait et militaire, mais par amour.

Tu l'as répété le soir du 23 juin 1992 en rendant hommage à Giovanni, Francesca, Vito Schifani, Rocco Dicillo et Antonio Montinaro. 

A propos de Giovanni tu avais dit : « Pourquoi n’est-il pas parti, pourquoi a-t-il accepté cette terrible situation, pourquoi a-t-il toujours été prêt à répondre de l'espoir qu’on mettait en lui ? Par amour ! Sa vie a été un acte d'amour envers cette ville, envers cette terre qui l’a engendré ». 

Voilà ce que tu avais dit le soir du 23 juin 1992, Paolo, en parlant de Giovanni, mais maintenant nous savons qu’à ce moment-là tu parlais aussi de toi, tu nous communiquais ton choix de ne pas partir, d'accepter la situation terrible dans laquelle tu étais précipité, c'était un choix d'amour, car tu pensais devoir répondre de l'espoir que nous tous avions en toi, après la mort de Giovanni. 

Nous t'avons chargé et tu t'es chargé d'un poids trop grand : porter seul sur tes épaules la crédibilité d'un État qui, après le massacre de Capaci, semblait tomber en morceaux, d'un État à genoux et incapable de réagir. 

Tu as senti que cette mission était devenue ton ultime mission et on te l'a répété le 4 juillet 1992 lorsque, quelques jours avant ta mort, tes substituts du parquet de Marsala t’ont adressé ces mots : « ... la mort de Giovanni et Francesca a été pour nous tous comme la mort de l’État dans notre Sicile. Les polémiques, les conflits, les contradictions qui existaient avant ce tragique événement et qui se sont répétés après nous font penser trop souvent que nous n'y arriverons pas, que l’État en Sicile est contre l’État et que l’on ne peut faire confiance à personne. Voici ton devoir personnel, mais tu sais bien que nous n'avons pas beaucoup d'autres interlocuteurs : sois notre confiance en l'État ». 

Mission doublement accomplie Paolo. 

Tu as réussi avec ta vie à donner une nouvelle vie à des mots comme État et Justice, mots morts car privés de sens.

Et, avec ta mort, tu as réussi à nous faire comprendre qu'une vie sans la force de l'amour est une vie dénuée de sens ; que dans une société du désamour, où seuls comptent l'argent et le pouvoir en soi, parler d' État et de Justice n'a pas de sens. 

Pour beaucoup d'entre nous ce fut un privilège de te connaître personnellement et d’apprendre de toi cette extraordinaire leçon qui aujourd'hui encore nourrit notre vie et nous a donné la force nécessaire pour recommencer quand, après le massacre de via d'Amelio, il semblait – comme Antonino Caponnetto l'avait dit en pleurant – que tout était désormais fini.

Mais non, Paolo, ce n'était pas fini et ça ne l'est toujours pas.

Ainsi, comme au cours d'une bataille est frappé à mort celui qui porte haut le drapeau de la patrie, nous, pour être dignes de porter ta toge, avons repris le drapeau que tu avais porté haut afin qu'il ne finisse pas dans la poussière et sous les gravats où ceux qui étaient prêts à l'enterrer négociaient, à notre insu, la reddition de l’État au pouvoir mafieux alors que ton sang n'était pas encore séché.

Nous avons continué votre construction de sens et votre force est devenue notre force, soutenue par des milliers de citoyens qui, pendant ces jours terribles, ont rempli les places, les rues, ont entouré le palais de justice en nous faisant sentir à quel point nous n'étions pas seuls.

Et ainsi, Paolo, nous sommes arrivés là où toi et Giovanni aviez été arrêtés et où vous seriez certainement arrivés, si on n'avait pas d'abord démobilisé le pool antimafia, obligé ensuite Giovanni à quitter Palerme et enfin, si on ne vous avait pas laissé mourir.

Nous avons mené sur le banc des accusés et nous avons jugé les intouchables : présidents du conseil, ministres, parlementaires nationaux et régionaux, présidents de la Sicile, avocats renommés, personnalités au sommet de l'économie et de la finance et beaucoup d'autres encore.

Un cortège de sépulcres blanchis, un peuple de cols blancs qui ont fréquenté nos écoles, qui remplissent les meilleurs salons, qui, dans les églises, se frappent la poitrine après avoir participé à des réunions mafieuses.

Une armée de petits et grands Don Rodrigue sans la protection desquels les Riina, les Provenzano n'auraient été personne et jamais n'auraient osé défier l’État, tuer ses représentants. Sans eux, ce pays aurait été libéré de la mafia depuis longtemps. 

Mais, cher Paolo, tout ceci, dans les cérémonies publiques, est refoulé comme s'il s'agissait d'une épineuse affaire de famille qu’il serait préférable de taire en public.

Ainsi, aux jeunes qui n'étaient pas encore nés en 1992, au moment de votre mort, on raconte que la mafia est uniquement celle du racket et du trafic de stupéfiants. On raconte que la mafia est uniquement constituée d'une petite minorité de criminels, de personnages comme Riina et Provenzano. 

On raconte que ces personnes, ex-paysans qui ne savent même pas s'exprimer correctement en italien, ont seuls maintenu notre terre sous leur joug durant un siècle et demi et que seuls, ils ont osé défier l’État en 1992 et 1993 en concevant et en mettant en œuvre la stratégie meurtrière de ces années-là. 

Nous savons maintenant que ceci n'est pas toute la vérité.

Nous savons que tu as été le premier à comprendre que derrière la main du bourreau, derrière tes assassins, se cachaient des forces obscures et puissantes.

Et pour cette raison, tu t'es senti trahi, pour cette raison ton cœur s'est serré et il t'a semblé que l’État, cet État qui en 1985 t'avait sauvé de la mort en t'emmenant dans la prison de l'Asinara, cette fois-ci ne pouvait pas te protéger, ou pire, ne voulait peut-être pas te protéger.

C'est pour cela que tu as confié à ta femme Agnese : « La mafia me tuera, mais ce seront d'autres qui me feront tuer, la mafia me tuera quand d'autres y consentiront. »

Ces forces ont continué à agir même après ta mort pour effacer les traces de leur présence.

Et pour nous cacher la vérité, on a fait tout ce qui était possible.

Quelques minutes après l'explosion dans la via d'Amelio, alors que tout le monde était pris de panique, la fumée empêchant de voir, ils ont fait disparaître ton agenda rouge parce qu'ils savaient qu'en lisant ces pages, nous aurions compris ce que tu avais compris.

Ils ont fait disparaître tous les documents qui se trouvaient dans la tanière de Riina après sa capture. Ils ont préféré les laisser entre les mains des mafieux plutôt que dans celles des magistrats.

Ils ont menti aux magistrats qui enquêtaient sur ton assassinat à l'aide de faux collaborateurs auxquels ils ont fait dire des mensonges.

Mais même s'ils sont encore forts et puissants, ils commencent à avoir peur.

Leurs nuits se font de plus en plus agitées et angoissées, parce qu'ils ont compris que nous ne nous arrêterons pas, parce qu'ils savent que ce n'est qu'une question de temps.

Ils savent que nous arriverons à découvrir la vérité.

Ils savent que, un jour ou l’autre, à la porte de leurs luxueuses maisons, frappera l’État, le véritable État auquel toi et Giovanni avez dédié vos vies et votre mort.

Et ils savent que ce jour-là, ils seront nus devant la vérité et la justice qu'ils avaient cru pouvoir piétiner, qu’ils seront appelés à rendre compte de leur cruauté et de leur bassesse devant la nation.

Roberto Scarpinato, Procureur général auprès de la cour d’appel de Caltanissette

Traduit de l'italien par Anna Rizzello, avec le concours de Marielle Leroy et Julien Orange.

 

 

SOURCE / MEDIAPART

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