Italie, squats et alternatives : comment fonctionnent les Centre sociaux ?

Publié le par dan29000

Squat, révolte et alternative collective : les centres sociaux en Italie

Publié le 9 février

Un petit tour en Italie pour voir comment ça fonctionne là-bas ? Les milieux, en fonction des pays, des cultures et histoires politiques, sont très différents. Ainsi, alors qu’en France on peut applaudir les initiatives, comme à Saint-Etienne ou à Grenoble, d’ouverture de Centres Sociaux Autogérés, en Italie cette pratique s’épanouit déjà depuis plusieurs décennies.

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« Ce que nous avons pris n’est qu’une petite partie de ce qui nous appartient ! »

Dans pra­ti­que­ment toutes les villes, gran­des ou moyen­nes et même peti­tes, exis­tent des cen­tres sociaux alter­na­tifs. Née dans la mou­vance contes­ta­taire des années 70 en Italie, cette pra­ti­que, issue de la culture auto­nome, pro­pose l’orga­ni­sa­tion d’acti­vi­tés cultu­rel­les et poli­ti­ques gérées col­lec­ti­ve­ment et expri­mant une résis­tance au libé­ra­lisme mar­chand, à l’éducation impo­sée et aspi­rant à un autre mode de vie. Ces cen­tres sociaux per­met­tent aux jeunes, entre autres, de se réunir et de mili­ter. S’y mêlent jeunes, retrai­tés, actifs, tra­vailleurs-euses, chô­meurs-euses... toutes et tous cons­trui­sant ensem­ble.

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Centre Social Leoncavallo à Milan

Après l’élan révo­lu­tion­naire de 68 et autres événements simi­lai­res, les mou­ve­ments des­cen­dants des luttes émancipatrices sont déçus du tour­nant pris par les socia­les démo­cra­ties. En Italie, nombre de com­mu­nis­tes se tour­nent vers les théo­ries d’action directe contre le capi­tal, qui se tra­dui­sent par la lutte armée, l’orga­ni­sa­tion hors des partis et syn­di­cats pour assu­mer un anti­par­le­men­ta­risme n’ayant pas peur d’user de vio­lence et agis­sant hors du cadre légal. Ces insur­rec­tion­na­lis­tes s’orga­ni­sent et for­ment l’ « auto­no­mia ope­raia » : l’auto­no­mie ouvrière, qui prône l’auto­dé­fense du pro­lé­ta­riat. La sortie du train de vie imposé, l’auto­pro­duc­tion, l’auto­ges­tion, la contre-culture, la lutte armée, la confron­ta­tion directe avec toutes les repré­sen­ta­tions de l’État, tout cela en découle, ainsi que l’occu­pa­tion de lieux auto­no­mes vis-à-vis de l’État.

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Centre Social Askatasuna à Turin

Leurs his­toi­res com­men­cent pra­ti­que­ment à chaque fois par une occu­pa­tion illé­gale du lieu, sa remise en état et sa défense contre les expul­sions. La légis­la­tion ita­lienne dif­fé­rant lar­ge­ment de la nôtre, les occu­pants enchaî­nent les vic­toi­res. Ainsi, il y a des cen­tres sociaux occu­pés, et reven­di­quant ouver­te­ment leur but poli­ti­que, qui s’épanouissent depuis plu­sieurs années ! Fait pres­que ini­ma­gi­na­ble en France, le Centro Sociale Leoncavallo, à Milan, existe depuis 1975. Ces cen­tres sociaux ne sont pas seu­le­ment de petits locaux, mais très sou­vent un immeu­ble, des bureaux, ou une vieille usine, et il y en a plu­sieurs par ville. Cela va d’une dizaine à Bologne à une cin­quan­taine à Rome.
L’Askatasuna à Turin, le CPA di Firenze Sud à Florence ou le Crash à Bologne sont des exem­ples. S’y orga­ni­sent, en assem­blées géné­ra­les, des cours de sport, des concerts, des débats, des soi­rées de sou­tiens, dif­fu­sion de film comme en France vous allez dire. Mais aussi cours d’ita­lien pour les immi­grés, res­tau­rants à prix libre ou sans béné­fi­ces quo­ti­diens pour les gens dans le besoin, accom­pa­gne­ment sco­laire, ges­tion d’une radio, bar, lieu d’accueil et d’échange per­ma­nent où vien­nent squat­ter les jeunes après les cours... Et toutes ces acti­vi­tés sont menées avec une extrême assi­duité et une régu­la­rité impres­sion­nante !

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Concert au Centre Politique 1921 de Livourne

Ces cen­tres se struc­tu­rent autour de l’idée d’implan­ta­tion popu­laire et d’expé­rien­ces alter­na­ti­ves. Ils pren­nent, d’ailleurs, sou­vent les noms de Centre Sociale Occupé ou Autogéré, Laboratoire Occupé ou Centre Populaire Autogéré. Formés autour d’un groupe d’indi­vi­dus réunis autour des mêmes idées et envies dis­cu­tant de tout en assem­blées géné­ra­les.
Ce qui donne des cen­tres sociaux qui ne font que de la contre-culture, auto­pro­duc­tion des fan­zi­nes et de la musi­que, concerts, théâ­tre... ou d’autres plus impli­qués poli­ti­que­ment et se dif­fé­ren­ciant par leurs idées. Il y a des cen­tres sociaux dans les­quels se regrou­pent des paci­fis­tes déso­béis­sants, ou ceux qui regrou­pent les éternels des­cen­dants du Parti (com­mu­niste) tou­jours sta­li­niens et très auto­ri­tai­res quant à l’orga­ni­sa­tion. Il y a aussi des cen­tres sociaux com­mu­nis­tes révo­lu­tion­nai­res, s’orga­ni­sant au mieux pos­si­ble en auto­ges­tion et des cen­tres liber­tai­res, insur­rec­tion­na­lis­tes. L’auto­no­mie et l’auto­ges­tion per­met­tent que plu­sieurs ten­dan­ces coexis­tent ensem­ble au sein d’un même centre, même s’il est cer­tain qu’en fonc­tion du lieu, il y en aura une plus forte que les autres. Cependant, le centre est ouvert à toutes et tous quel que soit l’obé­dience domi­nante.

Petite paren­thèse : cepen­dant, cette pra­ti­que ne leur est plus propre à pré­sent. Des cen­tres sociaux fas­cis­tes exis­tent aussi. Ces der­niers étant plus actifs sur le plan social que chez nous, il suffit de se réfé­rer aux grou­pes Forza Nuova ou Casa Pound, néo-fas­cis­tes et anti­par­le­men­tai­res, ce der­nier ayant comme base cen­trale un immeu­ble entier dans le centre-ville de Rome (où ils accueillent leurs amis lyon­nais).

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les fascistes de Casa Pound

Ces néo-fas­cis­tes, repren­nent à leur compte toutes les réa­li­sa­tions cultu­rel­les, poli­ti­ques com­mu­nis­tes et anar­chis­tes, cons­ta­tant les résul­tats obte­nus par ces der­niers. Ils ne sont que pâles copies, reflets de per­son­nes n’arri­vant pas assu­mer le fait que leur culture poli­ti­que se four­voie et se terre dans la sym­bo­li­que d’un pas­séisme dont la manière de voir le monde ne sera jamais plus adap­tée aux néces­si­tés de celui-ci. Bref, du coup, pré­fé­rant copier sans honte ce qui se fait chez l’oppo­sant poli­ti­que directe.

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Book Bloc à Rome, manif contre Berlusconni

Mais les cen­tres sociaux ne sont pas seu­le­ment des édifices. Cela se voit beau­coup chez les lycéen-ne-s, étudiant-e-s et jeunes tra­vailleurs-euses, ce sont eux qui sont à la base de l’orga­ni­sa­tion des luttes socia­les sur une ville. Ces struc­tu­res accueillant énormément de jeunes, s’y déve­lop­pent des grou­pes de réflexion et d’action. Ces grou­pes qui pren­nent sou­vent le nom d’ « auto­nome », sont donc direc­te­ment liés au centre, mais per­met­tent à celui-ci de garder un contact avec l’exté­rieur. Ils sont très pré­sents dans les uni­ver­si­tés et, dans une moin­dre mesure, dans les lycées.

Mais ils savent aussi se fédé­rer et orga­ni­ser des mou­ve­ments natio­naux main dans la main. On le voit énormément pour les luttes dans l’éducation, ou contre le gou­ver­ne­ment par exem­ple, nous nous sou­ve­nons tous des images des « book bloc » affron­tant la police ou des émeutes à Rome le 15 octo­bre der­nier. Ils sont aussi très impli­qués dans le mou­ve­ment No Tav. Le mou­ve­ment a été appelé « L’Onda » (l’onde) pen­dant un temps, car c’est bien cette image qu’on res­sent quand on voit des bus affré­tés de tous les cen­tres sociaux d’Italie pour une manif à Rome. L’orga­ni­sa­tion à l’échelle natio­nale est bien rodée grâce à des liens mili­tants régu­liers struc­tu­rant leurs rela­tions.
Par exem­ple, il y a une cam­pa­gne natio­nale menée par les cen­tres sociaux plutôt léga­lis­tes, pour aug­men­ter les bour­ses des étudiants : Yes We Cash.

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Et étant donné la situa­tion poli­ti­que de l’Italie, les cen­tres sociaux sont très impli­qués dans la lutte anti­fas­ciste, anti­ra­ciste. En décem­bre der­nier, un intel­lec­tuel du Casa Pound fait une des­cente puni­tive sur des tra­vailleurs immi­grés, en tue 2 et blesse gra­ve­ment 3 autres à l’arme de poing, à Florence. Le len­de­main les cen­tres sociaux de nom­breu­ses villes de Rome à Milan orga­ni­sent des convois de bus pour mani­fes­ter contre le Casa Pound à Florence. Il y a encore l’exem­ple des émeutes anti­fas­ciste orga­nisé le 23 mars 2011 par le Laboratorio Antifascista Palermitano contre un mee­ting du Casa Pound à Palerme (à lire arti­cle en fran­çais ici).

Occupés ou ins­tal­lés de manière légale, les cen­tres sociaux n’ont pas la même visi­bi­lité dans la société que les squats fran­çais. Donnant une image d’ouver­ture et non de ren­fer­ment sur soi-même. Ils tra­vaillent à rendre le lieu autant agréa­ble et pra­ti­que qu’auto­suf­fi­sant. Par exem­ple un grand nombre de ces lieux ont une « pales­tra », à l’image de la Palestra Red Rose du Crash à Bologne. La Palestra est un gym­nase, ils y pro­po­sent tou­jours dif­fé­rents sports (foot, boxe, boxe thaï, basket, capoera, gym...) pour créer des liens sociaux et des acti­vi­tés mises en rela­tion avec leurs idées. Mais à la dif­fé­rence de l’ama­teu­risme liber­taire cou­rant en France, ils ne vont pas se satis­faire d’un garage avec un sac de frappe et de se voir une fois par semaine pour mettre les gants (certes c’est plus facile quand on sait qu’on s’ins­talle pour une longue durée). Ce gym­nase est aussi bien équipé (matos, ring, ves­tiai­res sépa­rés, dou­ches, point d’eau, prof...) qu’un « vrai » gym­nase, ou gym­nase « pro­fes­sion­nel » si vous pré­fé­rez. Il suffit de voir cette vidéo du tra­vail col­lec­tif des gens du Crash pour créer le gym­nase (même si vous ne com­pre­nez pas ita­lien, les images par­lent d’elles-mêmes) :

Palestra Antirazzista Red Rose from Laboratorio Crash on Vimeo.

Ainsi que la tra­duc­tion de sa pré­sen­ta­tion :

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“Le club de sport anti­ra­ciste « Red Rose » (Rose Rouge) est un projet spor­tif et cultu­rel, né de la volonté de diver­ses réa­li­tés, indi­vi­duel­les et col­lec­ti­ves, pour donner vie à une expé­rience de ras­sem­ble­ment social, à tra­vers diver­ses dis­ci­pli­nes spor­ti­ves et de leurs pro­mo­tions cultu­rel­les.
Nous pen­sons, en fait, que le sport est un lan­gage simple et uni­ver­sel, capa­ble de pro­mou­voir les valeurs de la soli­da­rité et d’orga­ni­sa­tion col­lec­tive contre toutes culture et poli­ti­que raciste, sexiste et de haine de « l’autre », qui aujourd’hui vou­drait s’affir­mer dans notre société et aussi dans le monde spor­tif. Un projet qui trouve sa place à l’inté­rieur du Laboratorio Occupato Crash (Laboratoire Occupé Crash), parce que nous sommes cons­cients qu’aujourd’hui les cen­tres sociaux ont la capa­cité de donner vie aux évolutions cultu­rel­les, artis­ti­ques et poli­ti­ques pour une autre société, pour une société métis­sée.”

Retour de bâton par contre. Cette démar­che d’auto­no­mie et d’auto­pro­duc­tion oblige de plus en plus cer­tains cen­tres sociaux à se concen­trer d’une manière impor­tante à la récolte de fonds leur octroyant cette auto­no­mie. Ce qui leur permet d’être extrê­me­ment bien équipés. Mais au niveau des acti­vi­tés, il se peut que dans cer­tains lieux la facette poli­ti­que se sou­mette au pro­fes­sion­na­lisme de l’orga­ni­sa­tion, pour ainsi deve­nir, petit à petit, un lieu dédié à la culture, concert, cinéma, théâ­tre, arts...
Phénomène aux­quels s’ajou­tent les cen­tres sociaux qui se retrou­vent atta­qués par la droite, qui veut les fermer, et ainsi subis­sent la répres­sion. Ou la gauche ins­ti­tu­tion­nelle qui tente de les léga­li­ser pour les amener à la négo­cia­tion. Ceux-là ont fini par subir une large trans­for­ma­tion dans leurs pra­ti­ques et leur radi­ca­lité.

 

 

 

Source : REBELLYON.INFO

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