Jean-Louis Brugière, héraut antiterroriste, accusé de "faux témoignage" et "entrave à la justice"

Publié le par dan29000

 

 

Le juge déjugé

grand angle

Longtemps héraut de la lutte antiterroriste, Jean-Louis Bruguière, proche du pouvoir, est aujourd’hui accusé de «faux témoignage» et d’«entrave à la justice».


Par NICOLAS CORI, PATRICIA TOURANCHEAU

 

Jadis adulé pour son combat contre les poseurs de bombes, aujourd’hui poursuivi pour «faux témoignage» et «entrave à la justice», l’ex-magistrat Jean-Louis Bruguière, alias «L’Amiral» ou «JLB», a vu son destin basculer le 16 mai 2011. Ce jour-là, à 15 h 30, «Le Juge», celui qui a incarné aux yeux du monde entier la lutte antiterroriste en France, est convoqué par son successeur, Marc Trévidic, dans son bureau ultrasécurisé de la galerie Saint-Eloi, au Palais de justice de Paris. Comme un vulgaire suspect. C’est le monde à l’envers ! Le «petit» juge Trévidic, 45 ans, ose demander des comptes au vieux mastodonte de 68 ans sur l’escamotage d’une pièce du dossier de l’attentat de Karachi.

Voilà quatre ans que le magistrat breton a hérité du cabinet d’instruction de Bruguière. Ce dernier était alors en congé sabbatique pour se lancer en politique sous la bannière de l’UMP dans le Lot-et-Garonne. Une reconversion qui a tourné court : l’aspirant député s’est ramassé (47,7% des voix dans une circonscription de droite) après avoir fait sa campagne sur le thème de l’insécurité. Il avait comparé Villeneuve-sur-Lot à Chicago et organisé un débat avec un flic américain du FBI… Après cet échec, Bruguière a préféré se retirer de la magistrature et Marc Trévidic a commencé à labourer de vieux dossiers laissés en jachère. A force d’opiniâtreté, il a ainsi réussi à débusquer au Canada l’auteur de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic en 1980. Et découvert de nombreuses anomalies s’apparentant, au mieux, à des «négligences» de son prédécesseur.

Accusé d’avoir occulté un rapport de l’affaire Karachi
Ainsi, ce 16 mai 2011, Trévidic interroge Bruguière, sur procès-verbal,concernant l’absence dans le dossier Karachi d’une pièce majeure : le rapport d’autopsie d’un homme censé avoir été le kamikaze de l’attentat. Selon la version qui a prospéré pendant des années, cet homme - dont l’identité n’a jamais été établie - avait fait exploser sa voiture, le 8 mai 2002, contre le bus où se trouvaient des salariés de la Direction des constructions navales (DCN), causant la mort de 14 personnes. Or, le compte rendu de Dominique Lecomte et Walter Vorhauer, la patronne de l’Institut médico-légal (IML) de Paris et son adjoint, établissait, quelques semaines après l’attentat, que cet inconnu était mort debout. Ce qui induit non seulement qu’il y a erreur sur la personne - l’homme devait être un passant -, mais aussi que l’attentat s’est produit sans kamikaze, la bombe ayant vraisemblablement explosé après avoir été télécommandée à distance.

Si Trévidic a convoqué son prédécesseur, c’est qu’il a de bonnes raisons de penser que Bruguière a caché volontairement le rapport, car il remettait en cause la responsabilité d’Al-Qaeda, dont le mode opératoire, bien connu, est l’attentat-suicide. Hypothèse qui a constitué l’unique piste privilégiée par les enquêteurs pakistanais et par JLB. Quelques semaines auparavant, la légiste Lecomte a montré au juge Trévidic le rapport qu’elle affirme avoir transmis dès juillet 2002 à son prédécesseur. Mais Bruguière n’est pas homme à se démonter. Après avoir juré de «dire toute la vérité, rien que la vérité», il dément avec aplomb la version de la patronne de l’IML :«Je suis formel, Mme Lecomte ne m’a pas remis ce rapport.» Pour se justifier, il n’hésite pas à donner un cours de procédure à son successeur : «Si le rapport d’autopsie nous avait été communiqué, il aurait suivi la voie normale s’agissant d’un cabinet d’instruction bien tenu. Le courrier reçu au cabinet est mis par le greffier dans une cote "courrier" que le juge consulte, puis il est normalement redonné au greffier avec les consignes du juge pour cotation.» Trévidic insiste : «N’étiez-vous pas intéressé à obtenir copie de ce rapport pour la procédure française ?» Bruguière acquiesce («effectivement, non seulement de ce rapport mais de l’ensemble de la documentation technique») tout en minimisant l’importance du document perdu : «Pour moi, le fait qu’il s’agisse ou non d’un kamikaze est assez secondaire. Il y a bien un véhicule qui a explosé.»

«Le juge de la raison d’Etat»
L’ex-magistrat se fiche apparemment d’être cru. Ce qui lui importe, en revanche, c’est de montrer que si lui n’a pas réussi à établir la vérité, son successeur ne fait pas mieux. Interrogé sur la piste des rétrocommissions, que creuse Trévidic, Bruguière le remet en place : «Je n’ai pas instruit cette piste, mais j’ai écouté attentivement l’ensemble de vos interventions publiques. Je n’ai pas trouvé de démonstration établie à ce stade de lien entre ces présumées rétrocommissions et le mécanisme de l’attentat.»

Le hic pour Bruguière, c’est que Trévidic a, depuis, obtenu la preuve que la version de l’ex-juge ne tient pas debout. Le 8 juin, le légiste Walter Vorhauer lui explique avoir envoyé par coursier, le 2 juillet 2002, au secrétariat de Bruguière, l’original du rapport. Et pour preuve, il fournit à Trévidic le justificatif de remise de pli. Olivier Morice, l’avocat des familles des victimes, réagit aussitôt : «Il est scandaleux que des informations aussi essentielles aient été omises de la cotation du dossier et cachées aux parties civiles !» Dès le 10 juin, il dépose deux plaintes : l’une pour «faux témoignage», l’autre pour «entrave à l’exercice de la justice». Le parquet ouvre une enquête, «l’Amiral» risque une mise en examen.

Est-ce l’erreur de trop d’un juge souvent critiqué pour ses méthodes mais qui a, pendant des années, eu l’impression, à raison, d’être intouchable ? Au début des années 2000, il passait encore pour un héros, même aux yeux du jeune Marc Trévidic, alors substitut au parquet : «J’étais tétanisé quand j’ai rencontré pour la première fois Jean-Louis Bruguière, le mythe, la légende. […] J’étais si impressionné que je n’aurais pas pu le décrire après. J’avais vu une icône.» (1) Confronté depuis à l’épreuve du réel, cet admirateur a déchanté. «Jean-Louis Bruguière a été le juge de la raison d’Etat, assène Patrick Baudouin, avocat des victimes dans le dossier des moins de Tibérihine, qui l’a beaucoup fréquenté. Il agissait en fonction de considérations politiques et n’enquêtait pas contre le désir du Prince.»

Dans l’affaire Karachi, JLB n’a pas osé mettre son nez dans la piste des rétrocommissions, qui menaçait de mettre en cause la droite chiraquienne ou sarkozyste. Dans son enquête sur l’attentat contre le président rwandais Juvénal Habyarimana, en avril 1994, il s’est fait le porte-parole de la France officielle, en lançant, en 2006, un mandat d’arrêt international contre le président actuel, Paul Kagame. Enfin, concernant l’assassinat des moines de Tibéhirine, le «shérif» n’a jamais creusé la piste d’une «bavure» de militaires algériens - alliés des services secrets français - maquillée en action des Groupes islamiques armés (GIA).

Indice du peu de soin que «l’Amiral» accorde à ses dossiers, Trévidic découvre à son arrivée en 2008 dans le bureau de Bruguière, «oubliés» à l’intérieur d’un coffre-fort, des enregistrements vidéo et audio de repentis du GIA, soupçonnés d’avoir exécuté les moines. Ces documents avaient été laissés là, sans avoir été exploités. Seules figurent au dossier les transcriptions écrites de ces aveux, faites par les policiers algériens, mais expurgés des propos gênants pour le pouvoir. Pour les intégrer à son dossier, Trévidic a dû procéder à une perquisition au sein même de son cabinet avant de soumettre ces cassettes à une traduction plus fiable et «exhaustive».

Ces procédures bancales ou expédiées n’étonnent pas un commissaire spécialisé ayant travaillé pour «l’Amiral», qui les met sur le compte de la «mégalomanie» du juge Bruguière, plus prompt à «faire parler de lui qu’à effectuer le travail de fond dans l’ombre», et de «sa paresse légendaire». «Ces dossiers vides ou en déshérence, c’est conforme à ce que l’on connaît du personnage», ajoute-t-il. Patrick Baudouin, lui, voit un tournant autour des années 2000. «Avant, il était plus modeste. A ce moment-là, il a acquis une légitimité internationale en intervenant sur le 11 Septembre, Al-Qaeda, et cela a fini par lui tourner la tête.»

«La piste du kamikaze est bidon»
La reprise en main des dossiers par Trévidic est confondante pour son prédécesseur. Dans l’affaire Karachi, Bruguière a lancé, en 2007, un mandat d’arrêt contre trois faux coupables désignés par l’enquête pakistanaise, elle-même douteuse. Mais Trévidic a refusé «d’appuyer cette parodie de justice» et stoppé la machine. Dans celle des moudjahidin du peuple, «l’Amiral» avait, en 2003, mis en examen pour «association de malfaiteurs liée une entreprise terroriste» une vingtaine de militants iraniens de ce mouvement de résistance armée au régime de Téhéran. Le 11 mai, Trévidic a prononcé un non-lieu général sur l’aspect terroriste du dossier - les moudjahidin n’ayant jamais commis de tels actes en France -, ne maintenant que les poursuites pour «escroquerie» et «blanchiment».

Même les victimes se montrent critiques envers un homme qui se vantait, face à Trévidic, d’avoir été «l’un des premiers à faire entrer les parties civiles dans le suivi judiciaire des affaires de terrorisme, avec SOS Attentats». C’était vrai dans les années 1986-1990. Mais les familles des salariés de la DCN tués à Karachi n’ont pas la même perception. «Bruguière est antipédagogique au possible, raconte Sandrine Leclerc, qui a perdu son père dans l’attentat. En cinq ans, les familles ne l’ont vu que trois fois,toujours à notre demande. Lors de ces rencontres, il nous assommait avec des détails sans intérêt sur les mouvances islamistes, les alias des terroristes ou la composition des explosifs. Il nous regardait de haut quand on osait lui faire une remarque qui ne collait pas avec ses théories.» Avec le recul, elle est convaincue que, pendant tout ce temps, Bruguière s’est «foutu» d’eux : «Il savait que la piste du kamikaze était bidon, et il a fait semblant d’enquêter sur Al-Qaeda.»

La justice osera-t-elle brûler un de ces symboles et poursuivre un ancien magistrat ? Patrick Baudouin veut y croire, persuadé que «la statue du commandeur est fissurée, y compris dans les milieux judiciaires». «L’Amiral» possède néanmoins des soutiens. Le ministère de la Justice vient de refuser d’ouvrir une enquête disciplinaire, comme le demandait Me Morice. Il représente aujourd’hui l’Union européenne auprès des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme. Ce qui lui permet d’occuper un bureau au ministère de la Justice et de parcourir le monde, tel un diplomate qu’il rêvait d’être. Au fil de ses missions internationales, il s’était piqué de géopolitique et briguait un poste d’ambassadeur, qu’il n’a jamais eu. Ces derniers temps, sa secrétaire indiquait qu’il était en Chine et qu’il n’avait pas le temps de répondre à Libération. Si la police le convoque, il faudra bien que la star déchue de l’antiterrorisme fasse un petit trou dans son emploi du temps overbooké.

(1) «Au cœur de l’antiterrorisme», JC Lattès, 2011.

 

 

Source : Libération

 

Publié dans actualités

Commenter cet article